Skip to main content

Full text of "Histoire de la Guerre de 1870-71"

See other formats


HISTOIRE 



GUERRE DE 1870-71 



DES MEMES AUTEURS 
A- LA LlDRAiniE P LO :V- y U R R TT El C' 



UNE ÉPOQUE 

1, Le Désastre (Ml'Iz, 1880). Un vol 3 f r. 50 

2. Les Tronçons ou Glaive (Défense nationale, IST(i-71|. 

Un vol • : •■! tV. :>(> 

;■>. Les IJuAVES Gens (Episodes, 1870-71). Un \()1 3 IV. ."10 

\. L\ Commune (Paris-Versailles, 1871). Un vol 3 t'r. .M) 



Tons ilriiiN lie li'.ullirtiiiii il ilc r('|ir(iiliK'lion rrscrvôs poiii' tous p.iV! 
V (DMiin'is la Sii(il<' cl la Norvi'fîi'. 



HISTOIRE 



DE LA 



GUERRE DE 1870-71 



PAU 



PAUL ET VICTOR MARGUERITTE 



OUVRAGE ILLUSTRE 
DE o2 PORTRAITS ET DE 24 PLANS DE R A TAILLE 



NOUVELLE EDITION 








\^ 



PAPJS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET G^ 

79, DOULEVARD SAINT-GERMAIN, 7'.' 

1904 

Droits de traduction et de reproduction réservés. 



AVANT-PROPOS 



Une des plus pernicieuses maladies qui puissent ronger 
un peuple, c'est Voubli. Surtout Voubli des mauvais jours. 
Si la France de Napoléon III fut battue, c'est peut-être 
qu'elle ne se souvenait que de ses victoires. Oui fit au con- 
traire Vunité de VAllemagne, sinon le souvenir cVIéna, au 
cœur blessé delà Prusse? Trop d'adolescents, chez nous, 
ignorent, — parce que trop de parents Vont oublié, — 
presque tout de la rude secousse, de V avertissement sanglant 
de 1870. 

C'est un fait. 

Cette histoire qui nous touche de si près, cette histoire 
pour laquelle nos pères sont morts sur les champs de 
bataille de Metz et de Sedan, dans les boues de la Loire ou 
les neiges de l'Est, cette histoire aux dures leçons, on la 
sait mal, ou on ne la sait plus. 

Admettons que dans un certain nombre de communes , 
notamment celles qui eurent à souffrir de l'invasion, la 
mémoire en soit vivace. Presque partout néanmoins Voubli 
tombe, recouvre peu à peu ce passé si proche, — et si 
lointain ! — de sa cendre, de sa crasse. Oui, il faut prononcer 
ce mot, car un tel oubli n'est pas beau, n'est pas noble, n'est 
pas fier. 

Userait indigne de vainqueurs. Il est coupable chez des 
vaincus. Non, certes, qu'il soit bon d'entretenir des idées 
de vengeance et de haine, non qu'il faille pousser à cette 
cruelle chose qu'est la guerre. Nul homme digne de ce 
nom n'oserait souhaiter, de gaité de cœur, le retour d'un 



VI AVANT-PROPOS. 



pareil fléau. Mais qui sait? Demain peut-êlre, pour la 
défense du sol, pour le maintien du drapeau, cette guerre, 
que les mères maudissent, peut s'imposer à nous comme le 
plus sacré des devoirs. C'est en nous souvenant du passé, 
que nous saurons être prêts, s'il le fallait, dans lavenir. 
C est par ce constant regard derrière et devant soi, (/uun 
pays prend et garde conscience de sa force. 

On n'est respecté que quand on est fort. 

Mais pour cela, pour que les citoyens, les soldats de 
demain se souviennent, pour qu'ils prévoient, il faut que 
les enfants d'aujourd'hui aient appris. 

Qu'est-ce que l'histoire ? un perpétuel recommencement . 

Le plus sûr moyen de ne pas retomber aux mêmes fautes, 
c'est de connaître ses fautes, et pourquoi, et comment on 
succomba. Remède amer, mais tonique. Forme de souvenir 
qui, dans sa dignité simple, a de la beauté. 

C'est ce souvenir-là que nous voudrions voir inculquer 
dans toutes les écoles et toutes les casernes. Il ne va pas 
sans quelque consolation d'héroïsme. Il a pour significa- 
tion profonde le respect des morts, elle culte, sans féli- 
chisme, de la race. 

De ces réflexions est né ce petit livre. 

Entre tant de sommaires ou d'importants ouvrages 
consacrés à la guerre de 1870-7 1, nous avons pensé qu'il y 
avait toujours place pour un court récit d'ensemble ; et 
voilà pourquoi, après Lehautcourt, après Duquel, Sorel, 
Roussel, après Chuquet, Niox, vingt autres encore, auxquels 
nous devons tant, nous avons eu l'ambition d'écrire, pour le 
plus de futurs soldais, c'est-à-dire de citoyens possible, ce 
mémento. 



INDEX 



PREMIÈRE PARTIE 

De la déclaration de guerre à la chute de l'Empire. 
18 Juillet-4 Septembre 1870. 

Chap. I. — Les origines. Les deux nations. La 

déclaration de guerre ] 

Chap. IL — Ordre de bataille et mobilisation des 

deux armées. Sarrebriick (2 août). . . 14 

Chap III. — Wissembourg (4août).Wœrth(6août). 

Retraite des l*^"", 5'' et 7« corps 25 

Chap. IV. — Forbach (6 août). Autour de Metz. 

Borny (14 août). Retraite sur Verdun. 34 

Chap. V. — Rezonville (16 août). Saint-Privat 

(ISaoût) 43 

Chap. VI. — La marche de Mac-Mahon. Beaumont 

(30 août) 52 

Chap. VIL — Bazeilles (31 août). Sedan (1«'" septem- 
bre). La capitulation (2 septembre). 61 

DEUXIÈME PARTIE 

De la Proclamation 
de la République aux premiers jours de Décembre. 

Chap. Vlll. — Le 4 seotembre à Paris. L'invasion. 
Chàtillon. Entrevue de Ferrières 
(19 et 20 septembre) 71 

Chap. IX. — Siège et capitulation de Strasbourg 
(Il août au 27 septembre). Paris jus- 



VIII INDEX. 

qu'au 30 octobre. Les premières sor- 
ties. Perte du Bourget (30 octobre). 80 

CiiAP X. — La Province. La délégation à Tours 
(10 octobre). Gambetta. Les Bavarois 
à Orléans (11 octobre). Châteaudun 
(18 octobre) 88 

Chap. XL — Noisseville (1"' septembre). Metz. La 

capitulation (27 octobre) 97 

Chap XII. — Paris le 31 octobre. Échec des négo- 
ciations (3 novembre). Le plan 
Trochu. La première armée de la 
Loire. Coulmiers (9 novembre) 109 

Chap. XIII. — Le mois de novembre. Manteuffel 
contre l'armée du Nord : Bataille 
d'Amiens (27 novembre). Le grand- 
duc de Mecklembourg et Frédéric- 
Charles sur la Loire : Beaune-la- 
Rolande (28 novembre) 120 

Chap. XIV. — Batailles de la Marne (30 novembre, 

1, 2, 3 décembre) 128 

Chap XV. — Batailles de Loigny (2 décembre) et 
d'Orléans (3 et 4 décembre). Écra- 
sement de la première armée de la 
Loire 138 



TROLSIÈME PARTIE 

Des premiers jours de Décembre à la ratification 
des préliminaires de la paix. 



CuAP XVI. — (Jhanzy. Faidherbe. Bourbaki. Réorga- 
nisation des armées. La Délégation 
de Bordeaux. Les lignes de Josnes 
(7, 8, 9 et 10 décembre). La re- 
traite sur Vendôme et Le Mans 
( 19 décembre) 149 

Chap. XVII. — Garibaldi et 1 arméi; des Vosges à 



INDEX. IX 

Autun.CremeràNuils (18 décembre). 
Le mouvement de Bourbaki vei^s 
l'Est. Bataille de Pont-Noyelles au 
Nord (23 décembre). Paris : deu- 
xième échec du Bourget (21 dé- 
cembre) 159 

Chap. XVIll. — Le bombardement de Paris. Bapaume 
(3 janvier 1871). Villersexel (9 jan- 
vier 1871) '... 170 

Chap. XIX. — Chanzy au Mans (11 janvier 1871). 

Retraite sur Laval 181 

Chap. XX. — Bataille de la Lisaine (15 au 17 jan- 
vier 1871). Abandon de Belfort et 
retraite sur Besançon. La manœuvre 
de Mantcuffel 191 

Chap. XXI. — L'Empire allemand à Versailles (18 jan- 
vier 1871). Nord : Bataille de Saint- 
Quentin (19 janvier 1871). Paris : 
bataille de Buzenval( 19 janvier 1871). 
L'agonie 200 

Chap. XXII. — Combats de Dijon (21, 22, 23 jan- 
vier 1871). Coup demaindeFontenoy 
(22 janvier 1871). Retraite de l'armée 
de l'Est sur Pontarlier. Entrée en 
Suisse (31 janvier 1871) 210 

Chap. XXIII. — Capitulation de Paris (28 janvier 1871). 
L'antagonism,e avec Bordeaux. Bel- 
fort et Bitclie tiennent toujours. Les 
élections (8 février 1871) 218 

Chap. XXIV. — L'Assemblée nationale à Bordeaux 
(22 février 1871). Entrée des Alle- 
mands à Paris (l*"" mars 1871). Rati- 
fication des préliminaires. État de 
la France. Conclusion 224 



LA 

GUERRE DE 1870-71 

PREMIÈRE PARTIE 

DE LA DÉCLARATION DE GUERRE A LA CHUTE 
DE L'EMPIRE 

18 Juillet — 4 Septembre 1870. 



CHAPITRE PREMIER 

Les origines. — Les deux nations. — La déclaration 
DE guerre. 

On comprendrait mal le cataclysme où notre pays en 
1870 faillit sombrer, si l'on ne se reportait par la pensée 
à ces jours d'illusions, et si l'on n'étudiait d'abord, dans 
leurs causes, les événements qui sur la nation surprise 
éclatèrent alors, comme un coup de tonnerre dans un 
ciel bleu. 

La France, à cette époque, commençait à se réveiller à 
peine d'une longue torpeur. Depuis dix-huit ans elle 
s'était laissée vivre, elle somnolait, confiante, aux mains 
qui l'avaient prise. Elle était engourdie par la prospé- 
rité matérielle, des habitudes de bien-être et par suite 
un dissolvant besoin de luxe. Elle savourait encore le 



s LA GUERRE DE 1870-71. 

triomphe qu'avait été l'Exposition de 1867, Elle se berçait 
aussi, profondément, au bruit glorieux des victoires de 
Crimée et d'Italie. Son armée, aguerrie par quarante ans 
d'Afrique, n était-elle pas la première du monde? Le césa- 
risme, sous le masque libéral qu'il s'était donné en jan- 
vier 1870, avec le ministère d'Emile OUivier, paraissait, en 
dépit des attaques violentes de l'opposition, encore iné- 
branlable. Un plébiscite, par 7 500 000 oui, venait de lui 
consentir un nouveau bail. Enrichie et ne rêvant que 
richesses, la grande majorité de la population des villes 
et des campagnes s'en remettait, satisfaite, à la déclara- 
tion du maître : « l'Empire, c'est la paix ». Elle chanson- 
nait, elle travaillait. Auxbals des Tuileries, l'Europe, avec 
des yeux jaloux, venait la voir danser, insouciante, gaie, 
convaincue de sa force. 

Comme elle croyait en elle, elle croyait aux autres. 
Loin de haïr personne, elle eût plutôt chéri l'univers 
entier. Avec son rêveur couronné, elle croyait à l'amitié 
efficace de l'Angleterre, alliée d'hier contre la Russie,' 
aux bonnes dispositions de celle-ci... Est-ce que, malgréj 
Sébastopol, le tsar l'autre année n'était pas notre hôte?...i 
Elle croyait h la sympathie de l'Autriche (comme si on 
l'eût secourue en 1866 dans sa déroute), à la reconnais- 
sance de Victor-Emmanuel... A qui l'Italie devait-elle son 
unité, sinon à Napoléon III? 

La France croyait au juste principe des nationalités, 
admettait môme dans l'avenir, sans terreur, contre sa 
frontière, une unité possible de l'Allemagne. l*]lle croyait 
aveuglément à tant de choses, qu'elle ne crut pas, long- 
temps, au seul point noir (]ui menaçait : à l'orage chaque 
jour grandissant, du coté de la Prusse. 

Cette petite nalion féodale, ce dur royaume de Prusse 
qui en 1792 était venu, pour la défense du principe mo- 



LES ORIGINES. — LES DEUX NATIONS. à 

narchique, se faire battre par la Révolution à Valmy, et 
qui, dès 1806, se levait de nouveau contre les armes fran- 
çaises, avait, depuis l'écrasement d'Iéna, étrangement 
grandi. Avec une haine tenace, la défaite lui enseignait 
la volonté de vaincre. Réduite par Napoléon à n'entrete- 
nir qu'une armée de 40 000 hommes, la Prusse refondait 
sa population entière au creuset du service obligatoire, 
dans sa réserve, sa landwehr. En 1813, 180 000 hommes 
étaient debout; 264000, en 1815, nous rendaient invasion 
contre invasion. Leipzig et Waterloo effaçaient léna. 

Il semblait qu'on fût quitte. Mais l'appétit, en man- 
geant, était venu. Tandis que sans cesse, à l'insu de 
l'Europe, se perfectionnait l'outil militaire en Prusse, une 
politique hardie, mais avisée, rivait dorénavant le cabinet 
de Berlin à ce but : réaliser à son profit l'unité politique 
de l'Allemagne. 

L'Allemagne, sous le nom de Confédération germanique 
et sous la suprématie de l'Autriche, se divisait en un grand 
nombre de principautés et d'États, avec une Diète repré- 
sentative des souverains. Masse flottante, sans cohésion, 
qu'avait en vain tenté d'amalgamer, en 1848, un parlement 
national, réuni à Francfort. En 1854, à l'instigation de la 
Prusse, se concluait, sans l'Autriche, une Union doua- 
nière, ou Zollverein, qui abattait, entre tant d'intérêts 
morcelés, bien des barrières. En 1861, le prince-régent 
Guillaume, qui depuis longtemps gouvernait déjà, règne 
en titre. En 1862, M. de Bismarck est ministre des Affaires 
étrangères. 

Dès lors, les événements se précipitent. La Prusse est 
prête. Sa faim augmente, avec le sentiment de sa puis- 
sance. Qui manger d'abord? le plus faible, ce petit roi 
de Danemark qui a le tort de posséder le Holstein, où 
Berlin convoite la bonne rade de Kiel, et le Slesvig, pays 



LA GUERRE DE 1870-71, 



danois, mêlé d'Allemands. Vite, on s'allie à l'Autriche, et 
de concert, au nom de la Confédération germanique, on 
fait, en 1864, la guerre des Duchés. Le Holslein sera prus- 
sien, le Slesvig autrichien. 

A qui le tour ? L'appétit n'a fait que s'aiguiser, et l'on 
a bonne envie, maintenant, de dévorer l'Autriche. Gros 
morceau. 11 convient, pour n'être pas dérangé durant 
l'opération, de s'assurer d'abord quelques sympathies, 

l'Italie est là, qui s'accommoderait bien de Venise, — 

et surtout la plus importante des neutraUtés... Si Napo- 
léon III consentait à tourner la tête?... Et voilà Bismarck 
à Biarritz. 

Peignons d'un trait ces deux hommes. 
L'Empereur, joueur nonchalant, et qui avait été moins 
l'homme que la chose de son parti, à 
présent usé de plaisirs, la décrépitude 
et l'indécision mêmes. Bon jusqu'à la 
faiblesse, et résolu jusqu'au meurtre. 
Un singulier mélange, dit Guizot, «de 
témérité et de patience, de fatalisme et 
de calcul )). Confiant dans son étoile 
jusqu'à la suivre au fond du gouffre. 
En polilicjue, un chaos: « impérial et 
révolutionnaire, autocrate et socia- 
liste », des goûls de prince et des utopies d'ouvrier, « le 
respect de la tradition et la passion de l'aventure, le désir 
de l'ordre et le mépris de l'équité ». Au total, le pire des 
songe-creux. Une dupe toute prête. 

L'autre, un colosse, de taille, de force et de ruse. L'air 
bourru et retors, une fausse jovialité, une bonhomie 
pesante de cuirassier diplomate. L'esprit le plus vaste et 
le plus délié, mais une pierre à la place du cœur. Une 
religion (pii volontiers entonnait des hymnes, mais qui se 




NAPOLEON III. 



LES ORIGINES. 



LES DEUX NATIONS. 



réjouissait des hécatombes. Génie dur, pratique, àrae et 
visage de proie. La haine de la France et le mépris de 
l'humanité faits homme. Non grand homme, mais grand 
Prussien. 

Il promit tout, sinon le lihin français. Lui, n'aurait 
« aucune difficulté à céder à la France le pays entre Rhin 
et Moselle... mais le Roi !... » du moins toutes les com- 
pensations qu'on voudrait, la Belgique, par exemple, ou 
le canton de Genève... Et, l'heure 
de la guerre autrichienne sonnée. 
Napoléon, hypnotisé, tergiversant, 
se tint coi. 

Une armée prussienne, que le 
moindre rassemblement sur notre 
frontière eût retenue, entrait en Ha- 
novre, dans la Hesse, en Saxe. Ras- 
suré sur sa base d'opérations, le 
gros des forces fonçait en Bohême, 
remportait l'étonnante victoire de 
Sadowa, marchait sur Vienne. L'Autriche, en moins d'un 
mois, était à bas. Le traité de Prague dissolvait la Con- 
fédération germanique, donnait à la Prusse la haute 
main sur les États allemands jusqu'au Mein, groupés 
sous le nom de Confédération du Nord, et lui recon- 
naissait, outre le Holstein contesté, cause de la lutte, 
le Slesvig, le Hanovre, la Hesse, le duché de Nassau, et 
Francfort. 

Coup de foudre, qui retentit longuement à Paris Qu'on 
n'allègue même pas, pour justifier notre non-intervention, 
l'expédition du Mexique et les forces qu'elle absorbait I 
Nous n'y avions pas 28 000 soldats. Les esprits clair- 
voyants, dès lors, envisagèrent la collision future. Napo- 
léon avait eu beau voir accepter sa tardive médiation, 




BISMARCK. 



6 L\ GUERRE DE 1870-71. 

recevoir de l'Autriche la Vénélie et la donner en échange 
aux Italiens. Il était joué, et le vit trop. Quand il réclama 
quelques compensations, le vainqueur répondit : « Pas 
un pouce de terre allemande, plutôt la guerre ! » 

Elle faillit éclater un an après, en 1867, à propos du grand 
duché du Luxembourg, naguère province fédérale et dont 
Napoléon III, pour 90 millions, négociait l'achat à son 
possesseur, le roi de Hollande. La Prusse avait encore là 
quelques troupes ; elle intervint. Guillaume prétendait ne 
pouvoir évacuer « une place dont la garde lui avait été 
confiée par l'Europe ». Il défendi'ait ses droits jusqu'au 
dernier soldat. Querelle d'Allemand. La guerre semblait 
inévitable. En France, rien debout : ni forteresses, ni 
armée. En Prusse, chaque homme soldat, et des traités 
d'alliance offensive et défensive avec les États du Sud, 
Bavière, Wurtemberg et Bade. « Aujourd'hui, disait le 
chef de l'état-major prussien, de Moltke, nous avons cin- 
quante chances pour nous, d'ici un an nous n'en aurons 
plus que vingt-cinq. » Les puissances, heureusement, 
intervenaient : la conférence de Londres neutralisa le 
Luxembourg, qui restait à la Hollande, sous la garantie 
des signataires ; la Prusse devait retirer ses troupes ; la 
forteresse serait démantelée. 

Alerte terrible, dont Paris se remit très vite. 

Pourtant voici quelle était chez nous la situation, si 
bien connue par de Moltke, si com|ilôtement ignorée par 
le pays : 

Un effectif de guerre de moins de 400000 hommes, 
composé : 1" pour les deux tiers, d'un fonds de soldats de 
métier; '2° d'un certain contingent d'appelés pour un ser- 
vice de sept ans : contingent fixé par la Chambre^ variable 
chaque année et qui se divisait en deux portions, l'une 
incor[)orée et plus ou moins nondjreusc selon les res- 



LES ORIGINES. — LES DEUX NATIONS. / 

sources du budget, l'autre en réserve; 3° de remplaçants 
administratifs; les appelés pouvaient s'exonérer, en 
effet, avec une certaine somme qui servait aux primes 
de rengagement. Or, les rengagés se faisant rares, l'Etat, 
marchand d'hommes, tenait agence de remplacement. 

D'où ce triple vice : insuffisance d'effectif permanent; 
réserves dérisoires en instruction et en nombre ; médiocre 
qualité des remplaçants, trop vieux souvent. 

En outre, rien que des éléments épars. Car ni brigades, 
ni divisions, ni corps d'armée n'étaient constitués, mais 
les régiments distribués au petit bonheur des garnisons, 
en neuf commandements territoriaux. Tout donc à orga- 
niser, au moment d'une guerre. 

Napoléon sentit la nécessité de réformes urgentes. Le 
maréchal Niel, pénétré de la guerre prochaine, se mit 
énergiquer/.ent au travail. La loi de 1868, en supprimant 
l'exonération et en rétablissant le remplacement direct, 
portait le service à neuf ans, cinq dans l'active, quatre 
dans la réserve, maintenait les deux portions du contin- 
gent annuel, mais fixait pour la seconde cinq mois de 
service. 

D'où, sur le papier, une a<îtive de 400000 hommes, et 
une réserve d'autant, lorsqu'au bout de leurs cinq ans, 
les premières portions seraient venues renforcer les 
secondes. La grosse innovation était la création d'une 
garde mobile : 400 000 hommes encore (exemptés et rem- 
placés), à cinq ans de service et quinze exercices d'un 
jour par an. 

A l'organisation même, à la répartition des troupes, 
rien de changé. Améliorations bien timides, on le voit. On 
ne saurait croire cependant quelles résistances y fit l'op- 
position, tant les illusions étaient fortes. 

Thiers préférait l'ancien système, traitait de fable et de 



8 LA GUERRE DE 1870-71. 

fantasmagorie le péril des gros effectifs allemands : il 
serait toujours temps d'organiser, en cas de besoin, la 
garde mobile ! La conscience de Jules Favre protestait 
contre l'idée que la France dût être « embrigadée, cui- 
rassée, armée comme ses voisins ». Jules Simon espérait 
qu'on lui rendrait toujours celte justice qu'il s'était mis 
en travers d'une paix armée. Eugène Pellelan comprenait 
à la rigueur « les pompiers armés en cas d'invasion », 
mais une invasion était-elle possible ? 

Niel s'efforçait néanmoins, substituait le chassepot î\ 
l'ancien fusil se chargeant par la bouche. Il créait des 
batteries nouvelles, faisait mettre sur roues les canons 
soigneusement rangés à part dans les magasins, don- 
nait des pièces rayées à quelques places de l'Est. Il pré- 
parait, jusque dans les plus petits ordres de service, la 
formation de trois armées éventuelles. Il mourut à 
l'œuvre, en 1869. 

Sa grande création, la garde mobile, ne lui survivait 
guère. Le public en critiquait les réunions rares et gro- 
tesques; le Gouvernement redoutait d'armer une révoltée 
possible. Les autres réformes furent aussi tenues pour 
accomplies. Et tout fut bien, le maréchal Lebœuf, suc- 
cesseur de Niel, n'ayant souci de rien, que de plaire. 

C'était un bel homme, intelligent, aussi brave soldat 
que courtisan achevé. Il est tout entier dans cette anec- 
dote : En Crimée, colonel, il entend un jour le maréchal 
de Saint-Arnaud demander à un capitaine d'artillerie si 
rien ne lui manque. L'autre est franc, avoue que telle, 
telle chose font défaut. Dès que Saint-Arnaud s'éloigne, 
Lebœuf se précipite : « Ah ! vous vous permettez de vous 
plaindre à un maréchal?... Apprenez que l'on doit tou- 
jours dire à son supérieur que lout est parfait. » 

Ministre, pour flallor la Chambre que toute dépense 




LES ORIGINES. — LES DEUX NATIONS. y 

militaire irrite, il accepte la réduction du contingent 
annuel à 90000 hommes. Il ne croit pas à la guerre. 
Créer des nouvelles batteries montées? A quoi bon? « Il 
y a toujours trop de canons ! » Partie des chevaux de 
l'artillerie étaient versés à la culture, les congés multipliés, 
l'utile commission des chemins de fer, instituée par Niel, 
jamais réunie. Au commencement 
de juillet, il faisait démonter, des 
remparts de l'Est, et rentrer en 
magasin les afYùts des pièces de 
sûreté : ils s'abîmaient à l'air 1 

Cette quiétude profonde, cette lé- 
thargie du ministre de la guerre, 
du pays entier, à la veille du 
bouleversement, déconcerte. Le 
30 juin, Emile Ollivier déclare à la 
tribune : « A aucune époque, le maintien de la paix en 
Europe n'a paru plus assuré. >> Silence tragique avant 
l'orage. 

Pourtant sa menace couvrait l'horizon, on la voyait, 
on la signalait de toutes parts. C'est Ducrot, gouverneur 
de Strasbourg, qui depuis trois ans avertit, en pure perte. 
« Il voit des Prussiens jusque dans son verre! » raillait-on 
à la table impériale. C'est l'ambassadeur Benedetti, c'est 
l'attaché militaire à Berlin, colonel Stoffel, dénonçant la 
guerre inévitable, à la merci d'un incident, et la formi- 
dable organisation prussienne. C'est le ministre même de 
la maison du roi, Schleinitz, disant à la comtesse de 
Pourlalès en voyage, — une familière des Tuileries : — 
« Chère comtesse, avant dix-huit mois, votre belle Alsace 
aura fait retour à la patrie allemande. » 

C'est que Bismarck pense le moment venu de couronner 
son édifice. Il v a des tiraillements avec les États du Sud. 



10 LA GUERRE DE 1870-71. 

Seule une guerre heureuse contre la France peut brus- 
quer le dénouement, cimenter enfin, dans le dur ciment 
du sang, l'unité allemande. Aussi, cette odieuse France, 
capable de s'opposer au grandiose projet, comme il en 
sait jouer, comme il la peint ambitieuse, tournée vers le 
Rhin : — déjà même elle entre en Bavière !... Et tous les 
cœurs allemands se soulèvent, contre l'ennemi hérédi- 
taire, VErbfeind. 

Il ne faut plus qu'une étincelle pour incendier les 
poudrer. Elle jaillit de l'imprévu. 

L'Espagne est à la recherche d'un prince à qui offrir sa 
couronne ; elle déniche un Hohenzol- 
lern, qui accepte, avec l'agrément du 
chef de famille, Guillaume. 

Grosse émotion à Paris. Eh ! quoi ! 
la Prusse aux Pyrénées!... Le minis- 
tère ne peut supporter ce cauchemar. 
L'opinion prend feu; la Chambre inter- 
pelle. A Saint-Cloud, l'idée d'une guerre 
qu'on ne suppose que victorieuse, 
séduit. Cléricale et absolue, l'Impéra- 
trice y voit le raffermissement du pouvoir que le libéra- 
lisme sape, sa dynastie fondée. Au ministère des Affaires 
étrangères, le duc de Gramont ne se contient pas. A la 
présidence du conseil, Emile Ollivicr, esprit et cœur lé- 
gers, ne serait pas fâché peut-être de joindre aux lauriers 
du plébiscite ceux de la conquête du Rhin... Et dès le 
6 juiilel, coupant toute retraite, la voix de (îramont lance 
bien haut, à la tribune, les mots voulus par l'Empereur. 
Plutôt ({ue supporter un prince allemand sur le trône de 
Charles-Quint, « forts de votre appui, messieurs, et de 
celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir, 
sans hésitation ni faiblesse.... » 




EMILE Oi.LIVIER. 



LES ORIGINES. — LES DEUX NATIONS. 1 1 

C'était s'engager bien à fond. 

Par miracle, Léopold de llohenzollern se désiste; Guil- 
laume y consent. L'ambassadeur d'Espagne apporte avec 
bonheur à M. de Gramont la renonciation. Tout semble 
terminé. L'empereur môme se refroidit. « La guerre 
deviendrait maintenant, dit-il, une absurdité sans néces- 
sité »... « C'est la paix! » annonce joyeusement, dans les 
couloirs, Ollivier revenu au sens des choses. Mais les 
députés de la droite, mais la presse ont enfourché leur 
cheval de bataille. Ils n'en descendent plus. Gramont 
est le plus ardent. De lui-même il demande au baron de 
Werther, chargé d'atïaires prussien, une promesse écrite 
de Guillaume, un engagement d'empêcher toute candida- 
ture possible. L'Empereur se renflamme. Ordre à Bene- 
detti de réclamer l'outrageante garantie. 

Un vertige emportait ces hommes sur qui pèse l'éternel 
reproche : cet incohérent Gramont, Ollivier suivant 
malgré lui, l'Empereur surtout, âme flottante, qu'une 
autre âme, l'Impératrice, faisait mouvoir. 

Guillaume est aux eaux d'Ems. Benedetti, par trois fois, 
l'approche, s'entend confirmer la renonciation pure et 
simple. Le Roi refuse d'engager l'avenir, considère la 
question comme réglée. Benedetti, talonné par Gramont, 
demande une nouvelle audience que Guillaume cette 
fois décline ; il n'a plus rien à dire. Mais avant son départ 
pour Coblentz, le lendemain 14, il reçoit encore Benedetti, 
lui répète, en lui tendant la main, qu'il n'a plus rien 
à lui communiquer; aux ministères à poursuivre leurs 
négpciations. 

On le voit : ni insulteur, ni insulté. En dépit de notre 
insigne imprudence, tout allait se calmer, tomber à 
l'eau. 

Bismarck entre en scène. 



12 



LA GUERRE DE 1870-71. 




DE MOLTKE. 



G'estlesoir du 13 juillet. Il est à tableavec Roon, ministre 
de la guerre, et de Moltke. Arrivent les anodines nou- 
velles d'Ems. Bismarck en donne lecture : ensemble Roon 
et de Moltke laissent tomber couteau et fourchette, recu- 
lent leur chaise, profondément abat- 
tus. « L'alTaire se perd dans les sa- 
bles. » L'occasion, tant attendue, 
échappe... Un moment!... Bismarck 
relit, remarque la fin de la dépêche, 
qui l'autorise à communiquer aux 
représentants de la Prusse en Alle- 
magne et à la presse la démarche 
de Benedelti et son rejet. Alors, s'a- 
dressant à de Moltke: — « L'instru- 
ment de guerre est-il réellement assez bon? » — On n'en 
a jamais eu de meilleur : il faut saisir celte heure! s'écrie 
Moltke, et appuie Roon. — « Eh bien, alors, mangez tran- 
quilles ! » 

Et sur une petite table voisine, Bismarck, en quelques 
coups de crayon, travestit la dépêche : 
l'Allemagne, le monde sauront demain 
que l'ambassadeur de France a été 
éconduit, de façon formelle et défini- 
tive... Lecture redonnée, Moltke et 
Roon s'écrient: — « Magnifiiiue! cela 
va produire son eiï'el! » Tout à l'heure 
c'était une chamade, maintenant c'est 
une fanfare! Et les soixante-dix ans 
UE HooN. jg Moltke se redressent. Il est rede- 

venu jeune et frais. Là dessus tous trois se remirent 
à table, du meilleur appétit. 
Ils avaient leur guerre! 
La France bondit sous le soufllet, auquel on lui avait 




LA DÉCLARATION DE GUERRE. 13 

fait tendre la joue. Le 15 juillet, les dés étaient jetés. 
« Nous sommes prêts, archiprêts, jura Lebœuf ; si la 
guerre durait un an, nous n'aurions pas un bouton de 
guêtre à acheter. » Comme s'il n'avait pas donné tête 
basse dans le panneau, le ministère, devant la Chambre, 
osa déclarer avoir « fait tout ce qui était humainement 
possible » pour éviter la lutte, et en accepter « la respon- 
sabilité, le cœur léger ». En vain Thiers, aux cris du patrio- 
tisme indigné, opposa son éloquence, le§ plus prophé- 
tiques supplications. En vain intervenait Gambetta : la 
résolution était prise, l'irréparable voté. 

Le même jour, on entendait dire au président du con- 
seil des ministres, M. Emile OUivier, dans le vestiaire du 
Sénat : « Messieurs, ce sera une promenade militaire. » 



CHAPITRE II 

Ordre de bataille et mobilisation des deux armées. 
Sarrebrûck (2 août). 

Le 18juillet,à Berlin, notre ambassade dénonce officiel- 
lement l'état de guerre. E finila la commedia ! Nous avons 
endossé devant l'Europe le vilain rôle de provocateur. La 
tragédie commence. 

Cependant Paris délire. Les boulevards ne sont que 
cohues enthousiastes, cris d'A Berlin ! rêves fébriles de 
victoire; les cafés-concerts retentissent de pas redoublés, 
de marches militaires. Le public, dans l'un, réclama 
trente-deux fois de suite la Marseillaise. Tous les jour- 
naux battaient la campagne. Aux gares de départ, une 
foule enivrée se mêlait, braillarde, aux soldats ivres. 

La Province fut plus calme : 18 départements seulement 
témoignaient de la joie. 53, disent les dépêchesdes préfets, 
se déclarent, plus ou moins, mais nettement, en faveur 
de la paix; le reste se consulte. Le pays, somme toute, 
accepte, étonné, la guerre. Mais tout est prêt, on le lui a 
dit. 11 a donc confiance : confiance dans les fameuses 
réformes tambourinées par l'Empereur même; confiance 
dans la vieille valeur française. 

Et voilà que soudain, — en quinze jours, pas même le 
temps de la mobilisation, — tout s'effondre. 

D'abord, on a comi)té sur des alliances. On est seul. 
L'Angleterre, qui au début offre sans chaleur de s'en- 
tremettre, blâme maintenant notre attitude emportée, 
orgueilleuse, et s'indigne en apprenant nos visées de 1 sdG 



MOBILISATION DES DEUX ARMÉES. 15 

sur la Belgique (naguère excitées, aujourd'hui divul- 
guées, insidieusement, par Bismarck). La Russie est prus- 
sophile. En dépit de ses récentes amabilités pour le général 
Fleury, le tsar Alexandre II, neveu de Guillaume, en 
apprenant à table la nouvelle de Wœrth, vida une grande 
lampée, saisi d'une si violente joie qu'il lança son verre 
au plafond, le brisa, à l'antique coutume allemande. 
L'Autriche? Oui, il y a bien des conventions anciennes, 
même un plan d'opérations. Mais elle est surprise, elle 
demande du répit. Pourtant, au commencement d'août, 
peut-être un traité va-t-il être signé, de concert avec 
l'Italie. Mais voilà, celle-ci en échange voudrait Rome, 
qui est à Pie IX. Et Napoléon hésite; car l'Impératrice, 
eu bord du goufîre, ne transige pas : plutôt Rome au 
Pape que des alliésà la France!... Eclatent Wissembourg, 
Forbach, Wœrth. Victor-Emmanuel sort du théâtre, 
rentre au palais Pitti, tombe sur un fauteuil : « Ah 1 
pauvre empereur !... Mais, fichtre! je l'ai échappé belle I » 
Nécessité de se débattre comme on peut. 
Au ministère, c'est l'effarement d'une ruche affolée. 
Dès le 14 juillet, l'ordre de rappel de la réserve et des 
deuxièmes portions a été lancé. Depuis, c'est un déluge de 
prescriptions, un tourbillon d'ordres et de contre-ordres. 
Ces étroites pièces de la rue Saint-Dominique, ces bureaux 
bourdonnants, c'est le centre de l'armée^ le cœur jaloux 
où tout converge, d'où tout part, jusqu'au plus infime 
détail de service. Machine énorme et vieillotte, réglant dans 
leur infinie complexité les moindres rouages, absorbant, 
supprimant au loin toute initiative. Engorgement, détra- 
quement soudains. Plaintes, questions, réclamations, 
éclaircissements s'amassent, s'enchevêtrent, dans un 
inexprimable désarroi. Tout à débrouiller, pis : tout à 
c:éer, à la minute. 



16 LA GUERRE DE ISTO-Tl. 

Va-t-on utiliser les trois.armées d'Alsace, de Lorraine et 
de réserve, prévues par Niel, aux ordres de Mac-Mahon, 
Bazaine, Canrobert? Il n'y aurait qu'à libeller les ordres 
do service... C'est trop simple! Et puis ni l'Empereur, ni 
Lobœuf n'auraient de commandement... Et l'on refond 
tout l'immense travail. Il n'y aura qu'une seule armée, 
dite du Rhin, composée de la Garde, des réserves de 
cr.valerie et d'artillerie, et de 7 corps d'armée, chacun 
à 3 divisions d'infanterie et une de cavalerie ; l'Empereur 
généralissime, Lebœuf major général... Cette fois, tout 
est dit? Non, les maréchaux ne seraient pas contents; il 
convient de leur donner des corps d'armée à 4 divisions 
et une division de cavalerie de 3 brigades ! 11 faut tout 
remanier. 

D'ailleurs, les états remplis, rien n'est fait. Comme à la 
veille de la guerre de Crimée, ou d'Italie, — pourtant que 
de mécomptes alors, leçons perdues ! — les régiments, 
dispersés aux quatre coins de la France, vont s'encadrer 
tant bien que mal, au hasard de formations improvisées, 
hétérogènes. L'important est de les jeter bien vite, tels 
(jiiels, à la frontière. Ils se grouperont ensuite. Tels 
quels? Non pas. Chaque régiment d'infanterie, à la der- 
nière seconde, doit constituer trois bataillons actifs à 
6 compagnies, plus un bataillon à 4 et un dépôt de 
2 compagnies ; chaque régiment de cavalerie, 4 esca- 
(h'ons... Attendent-ils même de recevoir leurs réserves? 
Impossible. 

Tel est alors l'absurde système en vigueur qu'il se pas- 
sera souvent des semaines avant qu'un réserviste rallie. 
Beaucoup, au lieu des troupes impériales, ne trouveront 
plus à leur arrivée que celles de Gambetta. Tel homme, 
habitant Perpignan, doit en effet aller se faire équiper au 
dépôt de son ancien régiment, à Dunkerque, par exemple, 



MOBILISATION DES DEUX ARMEES. 17 

et rejoindre à Lyon les bataillons actifs, qui déjà peut- 
être n'y sont plus. Les réservistes du 2^ zouaves qui 
résidaient dans le nord eurent à gagner Marseille, 
puis Oran, de nouveau Marseille et enfin l'Alsace : 
2000 kilomètres, et deux traversées de trois jours. Les 
voies ferrées, encombrées des transports tumultueux de 
l'active, étaient sillonnées en tous sens de ces détache- 
ments de réserve, lâchés à eux-mêmes, avinés souvent. 
El, pour comble, l'inextricable croisement des denrées, 
des munitions, du matériel de toute sorte. 

Quels sont cependant l'organisation, l'état moral de 
cette foule, officiers et soldats, sur qui les destinées du 
pays reposent? 

Le chef suprême, l'Empereur, est le dernier qu'on songe- 
rait à voir là. Entre l'armée et lui, nul lien. D'affection, de 
confiance, de prestige, pas l'ombre. Et puis une maladie 
cruelle le ronge, l'annihile. Il est impotent et impuissant. 

Les maréchaux? Sans doute ils sont le courage en 
personne. Bons sous-ordres, faits pour briller au second 
rang. Mais leur carrière d'honneurs militaires est close, 
et les voilà des politiques. 

Les généraux? On sait qu'il y en eut trop peu dadmi- 
rables, pas assez de bons, beaucoup trop de mauvais. La 
plupart n'étaient que des colonels de telle ou telle arme, 
nullement familiarisés avec leurs fonctions. A la tête, non 
au cœur des troupes qu'ils ignoraient, et qui les igno- 
raient. Braves, mais tatillons, bornés au détail, à la lettre. 
Aucune instruction d'ensemble, l'horreur des responsa- 
bilités, un goût excessif de leurs aises. L'héroïque Lapas- 
set, peu suspect, constate chez un grand nombre cette 
maladie, baptisée par les Arabes : « avoir le ventre trop 
plein ». Les Allemands trouvèrent dans certains bagages, 
à Wœrth, des choses étranges : vaisselle de porcelaine 



18 LA GUERRE DE 1870-71. 

à profusion, des jupons, des robes de femme, des four- 
rures, un ciel de lit à rideaux blancs! 

Venons à 1 elal-major, courroie obligée de transmis- 
sion. S'il offrait quelques officiers éminents, presque tous 
justifièrent les sanglants reproches dont bientôt on les 
accabla. Tandis que Tétat-major prussien, par son appli- 
cation constante, sa forte et savante méthode, aidait au 
plus incroyable enchaînement de victoires, le nôtre, 
confiné dans des habitudes stériles de bureau, ou limité 
à la besogne soit paperassière, soit domestique, des aides 
de camp, ne savait rien, le jour venu. Combien pouvaient 
lire une carte, parler allemand, galoper quelques lieues, 
établir un camp, diriger une manœuvre? On les comptait. 

Les officiers de toutes armes, supérieurs et subalternes, 
présentent au contraire, qu'ils soient vieillis à l'ancien- 
neté, ou « débrouillards » favorisés au choix, un bel 
ensemble, aux qualités de résistance et d'entrain. Certes, 
ils en sont restes à leurs notions d'école, les ont môme 
souvent oubliées; ils sont imperturbables sur les règle- 
ments, vous en réciteront jusqu'aux fautes d'impression; 
de l'histoire, de la géographie, Rhin, Meuse, ou Moselle, 
ils font volontiers une salade. N'importe, ils ont gardé 
le contact de la troupe, partagent, entraînent son élan. 

Quant au soldat, vieux troupier ou recrue vite endurcie, 
héroïque un jour, sans ressort demain, aussitôt rebon- 
dissant, — c'est toujours, bien commandé, le premier 
soldat du monde. Il le prouvera splendidement, dans les 
pires défaites. 

Une infanterie vaillante, bien armée, mais écrasée par 
le sac, et à qui l'on n'a appris ni à marcher, ni à se garder. 
Une élégante, une intrépide cavalerie, qui se fera tuer 
glorieusement, inutilement, en masse, sans avoir rempli 
une fois sa véritable mission. Une artillerie bien exercée. 



MOBILISATION DES DEUX ARMEES. 19 

admirable au feu, mais trop peu nombreuse, et dont 
les obus tombent à 500 mètres du but ; il y a bien les 
mitrailleuses ! mais elles ne valent qu'à plus courte 
portée encore. Une intendance qui, devant pourvoir à 
tout : contrôle, administration des corps et services, 
alimentation, habillement, équipement, service de santé, 
convois, ne suffit à rien ; indépendante des généraux et 
en retour tenue par eux à l'écart; la confusion organisée. 
Enfin un personnel médical d'une pénurie telle, que sans 
les ambulances civiles, internationales, prussiennes, être 
blessé c'eût été comme être mort. 

Résumons tout en ce mot, où tous les désastres sont en 
germe : Absence totale de préparation à la guerre, à ses 
devoirs. 

Ce monde-là ne se sent pas assez les coudes. L'armée 
de Napoléon III n'est pas, comme une armée allemande, 
l'image complète du pays, la nation debout. Trop de 
remplaçants, de déshérités de la fortune et de l'esprit. 
On se bat pour se battre, non pour la patrie. D'où, si 
vite, tant de traînards, de maraudeurs, d'armes jetées. 

Vers les derniers jours de juillet, ce flot d'hommes, de 
chevaux, de voitures, de canons, coulant pêle-mêle vers 
l'Est, finissait pourtant par se diviser, stagner en nappes 
distinctes. On avait pensé rassembler 550000 hommes; 
on en avait au plus 250000. 

Ils se répartissaient ainsi : l*''' corps, Mac-Mahon, à 
Strasbourg, troupes de l'Afrique et de l'Est; 2^ Frossard, 
à Saint-Avold, troupes du camp de Châlons; 3" Bazaine, 
à Metz, armée de Paris et division de j\letz ; A'' Ladmi- 
rault,àThionville, régiments du Nord; 5"^ Failly, à Bitche 
et Phalsbourg, divisions de l'armée de Lyon ; G" Canro- 
bert, à Châlons, régiments de l'Ouest et du Centre ; 
7" Douai, à Belfort, régiments du Sud-Est; la Garde, 



20 LA GUERRE DE 1870-71. 

Bourbaki, à Nancy, avec la réserve d'artillerie Celle de 
la cavalerie à Lunéville. 

Vaste organisme invertébré. 

Regardons maintenant de l'autre côté du Rhin. 

A peine la fausse dépêche d'Ems est-elle connue, un 
irrésistible mouvement parcourt, lève l'Allemagne, comme 
un seul homme. Autour de la Prusse déjà formidable, 
viennent se ranger, d'un bond, ces États du Sud dont on 
avait espéré la scission. Bavière, Wurtemberg, Bade, 
sont Prusse. Plutôt, tout n'est qu'Allemagne. On se serre, 
on fait front, contre l'offenseur. 

Instantanément, voilà que l'appareil sous pression, le 
merveilleux automate militaire se déclenche. Du haut en 
bas de l'engrenage, jour par jour, heure par heure, la 
mobilisation, la concentration, tout est combiné, tout se 
déroule, sans heurt, normalement. Lieux d'embarque- 
ment, minutes du départ, durées des voyages, stations 
de repos, points de débarquement, cantonnements déli- 
mités par corps d'armée et divisions, magasins établis : 
rien ne cloche. 

C'est que de longtemps celte armée est prête, Ilessois, 
Mecklembourgeois, Allemands du Sud, tous dressés à la 
prussienne, n'attendant que le signal. 518 000 hommes, en 
première ligne, viennent se masser sur la rive gauche 
du Rhin, vers Mayence. On peut prendre de là l'otïen- 
sive dans n'importe quelle direction, protéger le Sud. 
340 000 hommes encore sont en seconde ligne; et, der- 
rière, la landwehr, réservoir de 400000 hommes. 

Au sommet, un vieillard, mais chef éprouvé, capable, 
respecté : Guillaume, qui toute sa vie s'est occupé des 
choses militaires. Des généraux d'armée qui ont fait leurs 
preuves en 1866 : le vieux, fougueux Steinmetz; le dur 
« Prince Rouge », Frédéric-Charles ; et le Prince Royal, 



MOBILISATION DES DEUX ARMEES. 



21 




GUILLAUME 



« Notre Fritz ». Un ministre de la guerre qui depuis 
douze ans est à la tâche, infatigable, Roon. Un chef 
d'état-major, depuis treize ans en place, tradition vivante, 
âme incarnée d'un demi-siècle de persistant labeur, 
Moltke, Danois devenu Prussien, 
visage glabre et ridé de Parque, 
aux yeux glacés, aux lèvres min- 
ces. A sa méthode rigoureuse, 
poussée à Textrême, toute dans 
« la préparation des moyens et 
l'énergie des résolutions « est 
façonné l'état-major entier. 

Un corps d'officiers instruits, 
ayant le culte hautain de leurs 
fonctions. Un corps de sous-offi- 
ciers à toute épreuve. Une infan- 
terie solide, dont le fusil est 

inférieur au chassepot, mais qu'elle manie mieux. Une 
cavalerie rompue à son métier. Une artillerie dont les 
canons valent deux fois les nôtres, en nombre et en 
portée. Des services administratifs incomparables. 

En première ligne, donc, trois armées : P^ général von 
Steinmetz : VIP, VHP corps et 3 divisions de cavalerie ; — 
IP Frédéric-Charles : Garde, IIP, IV% X^ corps, et 2 divi- 
sions de cavalerie ; ces deux armées descendent vers la 
Sarre, puis Metz, la P^ par Trêves et Sarrelouis ; la IP par 
Mayence; — IIP Prince Royal : V% XP corps, I" et IP Ba- 
varois, divisions wurtembergeoise et badoise, une divi- 
sion de cavalerie ; cette armée se groupe à Landau, contre 
l'Alsace. Et mécaniquement, tout manœuvre et s'agglo- 
mère, prêt à se détendre, d'un élan. 

Des Français, on sait peu de chose. On ne redoute que 
ceci : une offensive brusque qui troublerait, au début. 



22 LA GUERRE DE 1870-71. 

Vaine crainte. 

Autour de leurs points de concentration, nos corps 
d'armée s'amalgament, en plein gâchis. Le général Michel 
télégraphie, de Belfort, au ministère : « Pas trouvé ma 
brigade. Pas trouvé général de division. Que dois-je 
faire? Sais pas où sont mes régiments. » Et le ministère 
télégraphie au général Douay : « Où en êtes-vous de 
votre formation? Où sont vos divisions? » Dépêche 
adressée à Belfort, et qui revient à Paris chercher le 
destinataire ! 

Et tout manquait : argent dans les caisses, distributions 
de vivres, ustensiles de campement, attelages. Les maga- 
sins sont à sec où il les faudrait pleins, regorgent où on 
n'en a que faire. Cependant les trains s'amoncelaient à 
Metz. On ne savait où expédier les denrées. Des milliers 
de wagons restaient chargés. On retrouva là, après 
Saint-Privat, .S millions de cartouches. Les récriminations 
de toutes parts tempêtent. Déjà l'indiscipline. Une masse 
flottante d'isolés encombre les gares, on voit à Châlons 
des zouaves danser, ivres, sur des toits de wagons. 

Le 28 juillet au soir, l'Empereur, ayant institué à Paris 
l'Impératrice Régente, rejoint Lebœuf à Metz. Une terne 
proclamation trahit son inquiétude. Que faire? Ils ne 
savent pas, semblent sortir d'un rêve. . . On ne peutdonc pas 
aller de l'avant? Va-t-on pouvoir même se défendre?... 
La réalité, révélée tout à coup, est trop forte, accable : la 
plupart des places insuffisamment armées, sans matériel, 
ni provisions; pas un soldat à Thionville, Neufbrisach, 
Schlesladt; Strasbourg, Toul, Verdun, Belfort sont sans 
ouvrages autres que leurs anciens remparts, bons sous 
Louis XIV; les forts de Metz ébauchés seulement. 

Et l'on tient conseil, on balance, anxieux. Faute de 
meilleurs, on donne des ordres comme ceux-ci : verser les 



BATAILLE DE SARREBRUCK. 23^ 

couvertures, les shakos ; à la Garde, verser, ne pas verser, 
verser, ne pas verser les bonnets d'ourson!... Ou bien 
Lebœuf prescrit, gravement, à cinq commandants de corps 
d'armée : « Que votre cavalerie ne craigne pas de s'avancer 
au delà de la frontière, en prenant les précautions et 
mesures de prudence nécessaires pour ne pas se com- 
promettre. .. » De l'Empereur taciturne au major général 
déconfit, l'aide-major Lebrun voltige, tandis que l'autre 
aide-major, Jarras, préside minutieusement aux registres. 
Le quartier général est installé à VHôlel de l'Europe, 
portes battantes, dans une promiscuité sans nom. Etran- 
gers, journalistes, entre qui veut; c'est une foire. 

Envolés, les plans de campagne, à supposer qu'on en 
eût fait. Il y a beau temps que le projet de diversion sur 
les côtes danoises est tombé à la mer... Franchir le Rhin, 
séparer l'Allemagne du Nord de celle du Sud?... c'était 
bon du temps de Napoléon I", de l'autre ! Tandis que la 
presse divague, affirme que « tout s'est accompli, sous 
l'intelligente impulsion du maréchal Lebœuf, avec une 
sorte de régularité foudroyante, avec un ordre singulier 
dans l'impétuosité, » tandis que la France, impatiente, 
attend, on s'hypnotise en haut lieu, sur le revers 
imprévu. Beaucoup ont perdu courage. « Nous sommes 
f...! » s'écrie sur la place de la Préfecture un aide de 
camp de Bazaine. 

Mais le temps passe. On ne peut éternellement, comme 
des douaniers, monter la garde le long des poteaux- 
frontière. Il faut pourtant faire quelque chose. Si l'on 
prenait Sarrebrûck ? 

C'est à portée de la main, et il n'y a là, en fait d'enne- 
mis, qu'un bataillon et trois escadrons. Dès le 30, on 
décide que trois corps d'armée prendront part à l'opé- 
ration ; le troisième et le quatrième appuieront le 



24 LA GUERRE DE 1870-71. 

deuxième. Bazaine est chargé en chef de ropération, que 
dirigera Frossard. El le 2 aoûl, à l'aube, solennellement, 
plus du tiers de nos forces se met en marche ! Bazaine ? 
Introuvable. Il surveille une diversion, loin, sur la 
gauche, car on dit qu'il y a beaucoup d'Allemands du 
côté de Sarrelouis. Et puis il déteste l'ancien précepteur 
du Prince Impérial. Puisque c'est le deuxième corps qui 
donne, eh bien ! que Frossard, seul, commande... 

Toute la division Bataille, et moitié des divisions 
Laveaucoupet et Vergé se déploient, chassent devant 
elles les rares casques à pointe. Des hauteurs, dûment, 
on canonne la ville. Et, satisfaits, on campe là, sans 
s'emparer des ponts, du télégraphe, des voies ferrées, 
sans môme de vedettes pour garder Sarrebrïick et ses 
débouchés. 

La perte de 7 officiers et 78 hommes payait trop cher 
ce néant. 

Il est vrai que ^Officiel, le lendemain, pouvait 
annoncer, au pays tressaillant d'espoir, quon avait « pris 
l'offensive, franchi la frontière, envahi le territoire de la 
Prusse ». L'Empereur, par les chemins déjà jonchés de 
sacs et de cartouches, est venu sur le champ de ba- 
taille. Le Prince Impérial, à cheval à côté de lui, a reç^u 
« le baptême du feu ». 

Et l'on mande encore à Paris que « Loulou » a « ra- 
massé une balle tombée tout près de lui, et que des sol- 
dais pleuraient» en le voyant si calme ». 



CHAPITRE III 

WissEMBOURG (4 août), WœRTn (6 août). — Retraite 

DES 1", 5^ ET 7* CORPS. 

Tandis que s'accomplissait la parade de Sarrebrûck, 
Guillaume quittait Berlin parmi les acclamations. Dès le 
premier jour les appels du pieux vieillard militaire « Au 
peuple Allemand, A mon peuple » avaient respiré la con- 
fiance en Dieu, l'enthousiasme d'une juste cause, pré- 
sagé « dans la semence du sang, la moisson bénie de la 
liberté et de l'unité allemandes ». Le 2 août, il proclamait 
à Mayence sa prise de commandement, pour cette lutte 
« que jadis avaient également soutenue nos pères ». Il 
rétablissait l'ordre guerrier de la Croix de fer, renouait 
ainsi 1870 à 1813. 

En même temps Moltke, ayant achevé de s'organiser à 
loisir, prescrivait à ses armées cette offensive qu'il avait 
un instant redoutée, bien à tort, de gens devenus si inof- 
fensifs. L'idée fatale qui chez nous domine alors, née 
d'une routine, et confirmée par le sentiment grandissant 
de notre infériorité, c'est en effet celle de l'avantage 
« des bonnes positions ». Marcher de l'avant ? Les petits- 
fils des vainqueurs d'Ulm ne s'en soucient plus. « De 
bonnes positions » : tout est là. La bravoure du troupier 
fera le reste !... Elle eut beau faire merveille : Héroïsme 
du soldat, indécision, entêtement irrémédiables des 
grands chefs, c'est toute l'histoire des sanglantes 
défaites de Wissembourg et de Wœrth. 

Le 4 août, donc, les armées allemandes s'ébranlent, 



'25 LA GUERRE DE 1870-71. 

viennent à cet adversaire qui ne peut pas aller à elles. La 
plus rapprochée de la frontière est la IIP, Prince Royal; 
ses avant-gardes, la veille, n'étaient plus qu'à 1 400 mètres. 
Un temps de trot, et les têtes de colonne déboucheront; 
170000 hommes fondent sur l'Alsace. 

Pour la défendre, couvrir Strasbourg, Mac-Mahon 
(1" corps) a depuis quelques jours sous ses ordres Félix 
Douay (7^), qui, sur trois divisions, ne lui peut envoyer, de 
Colmar, que Conseil-Dumesnil ; Dumont estencore à Lyon, 
Liébert garde Belfort et Mulhouse. N'importe, le duc de 
Magenta est tranquille. Il séjourne à Strasbourg et- 
compte, avec ses cinq divisions, défendre, quand il le faut 
dra, la ligne de la Lauter. Raoult, Lartigue campent par 
là, et, plus en avant, Ducrot qui. connaissant le pays, est 
chargé d'indiquer à la i" division (Abel Douay) des 
bivouacs propices autour de Wissembourg, bon à gar- 
der à cause des approvisionnements. Du reste, Ducrot ne 
croit pas que « l'ennemi soit en forces dans nos envi- 
rons », puisse « entreprendre immédiatement quelque 
chose de sérieux », 

Ainsi, pour s'opposer au premier et formidable choc, les 
6600 hommes d'Abel Douay seulement, jetés en flèche. 

Par ce bleu matin d'août, ses troupes en pleine sécurité 
se réveillent, vaqvicnt aux corvées, font la soupe. Il est 
bien parvenu une dépèche de Mac-Mahon, qui, averti par 
le quartier impérial d'une attaque imminente, conseille 
d'être sur ses gardes. Mais une importante reconnaissance 
— poussée à la mode ordinaire, en processionnelle colonne 
par quatre sur une route — vient de rentrer. Elle n'a rien 
vu. L'attaque n'est pas pour aujourd'hui. 

Soudain, à huit heures, des hauteurs qui dominent 
Wissembourg, le canon tonne. Des forêts qui l'enveloppent 
les profondes colonnes ennemies surgissent. 



COMBAT DE WISSEMBOURG. It 

A la gare, le général Pelle et ses tirailleurs, grands 
diables basanés et frénétiques, en ville un bataillon sautent 
aux fusils, résistent, cinq heures durant. Mais, Abel 
Douay tombe mortellement frappé, sur le Geisberg; le 
XI" et le V* corps prussiens, le IP bavarois se déploient. 
Si Mac-Mahon — il n'est qu'à une heure de chemin de 







L..„ 



Echelle de i: iGo.ooo 




M. looo 500 

I I Français. 



5 Xi/. 

Allemands. 



COMBAT DE WISSEMBOURG ^4 aOÛt). 

fer — si Ducrot — il n'est qu'à 13 kilomètres — avaient 
dû arriver à la rescousse, ils seraient là. Pelle se résigne 
à la retraite; le bataillon de Wissembourg est pris. Tout 
converge alors contre le Geisberg, oîi s'est massé le reste 
de la division. Retranchés dans un vieux château, quel- 
ques fantassins s'y cramponnent. Là se brise le régiment 
de grenadiers du Roi ; son drapeau est cinq fois abattu, 
relevé. Mais enfin nos héros, sous le nombre, suc- 
combent... 



28 LA GUERRE DE 1870-71. 

La division Abel Douay était abîmée, dispersée; le corps 
même de son général, faute d'une ambulance, d'un seul 
cacolet, restait au vainqueur. En vain laissait-elle, cou- 
chés avec ses propres morts sur les pentes du Geisberg 
ou dans les rues de Wissembourg, 91 officiers, 1460 sol- 
dats ennemis. Le canon du premier revers ébranlait dou- 
loureusement la France, désaveuglée du coup, tandis qu'à 
l'écho de sa première victoire, l'Allemagne entière palpitait 
d'espérance. 

Mac-Mahon, dès lors, juge bon de se 
concentrer. Le .^"^ corps (de Failly) étant 
mis, le 5 août, à ses ordres, il est rassuré, 
il s'écrie : « Messieurs les Prussiens, je 
vous tiens ! » Il les attendra sur les 
bonnes positions de Frœschwiller, le 
long du Sauerbach. Cela vaut mieux, 
ABEL DouAY. pensc-t-il, quc de s'établir aux pas- 

sages imprenables des Vosges. Cepen- 
dant, cette bataille qui doit sauver l'Alsace, il ne la prévoit 
pas avant le 7. Il a tout le temps de masser son monde... 
Mais Failly, tiraillé par les avertissements du quar- 
tier impérial, redoute d'être lui-même assailli sur son 
front. Une de ses divisions est encore entre Sarreguc- 
mines et Rohrbach ; l'autre est nécessaire à Bitche, il ne 
peut disposer que de la division Guyot de Lespart. Mac- 
Mahon prescrit, le matin du (5, qu'elle se mette en route, 
pour le rejoindre. Au lendemain la bataille... 
Elle éclatait le jour même. 

Les forces de Mac-Mahon, bordant les hauteurs, de 
Neeliviller à Morsbronn, sont ainsi réparties : Ducrot à 
gauche, sur les pentes de Frœschwiller ; au centre, sur 
celles d'Elsasshausen, face à Wœrtli, RaouU, et, en 
seconde ligne, les restes de la division Pelle, les cuiras- 




BATAILLE DE WŒRTH. 29 

siers de réserve de Bonnemains; à droite, Lartigue, entre 
le Niederwald et Morsbronn. Derrière Lartigue, dans le 
ravin d'Eberbach, Conseil-Dumesnil, du 1" corps, et les 
cuirassiers de la brigade Michel. 

Terrain à souhait pour la défense, avec ses pentes de 
bois, de vignes, de houblonnières, ses villages dominants, 
et, au fond de la vallée, un long glacis de prairies. Sur la 
barre d'eau du Sauorbach, le gros bourg de Wœrth, dont 
on n"a pas même fait sauter le pont. 
Son clocher reluit au soleil, avec ses 
faïences vertes. Sur le versant opposé, 
d'autres villages, Dieffenbach, Guns- 
tett et son plateau — que Mac-Mahon 
a trouvé inutile d'occuper, comme 
inutile aussi de se retrancher, d'ap- 
puyer mieux sa droite. 11 espérait. Il 
espéra tout le jour, obstinément, jus- 
qu'à l'heure de l'irréparable déroute. 

Chose étrange, la bataille livrée contre son attente, le 
fut contre les prévisions mêmes des Allemands. Le 
Prince Royal comptait en effet ne reprendre vigoureu- 
sement sa marche que le lendemain, exécuter, le 6, un 
changement de front. Mais, dès le matin, sur de simples 
démonstrations de reconnaissances, on s'engageait. Peu 
à peu les deux armées entières en venaient aux mains. 
Engrenage tragique, jeux profonds du destin. 

Mac-Mahon, jusqu'à midi, put se croire vainqueur. Les 
avant-gardes du IP corps bavarois, celles des N^ et 
XP corps prussiens, étaient successivement repoussées. 
Ducrot chassait à la baïonnette, fauchait sous les mitrail- 
leuses les Bavarois hésitants. Malgré le feu protecteur 
des batteries tonnant de Gunstett, les fantassins de 
Kirchbach et de Bose échouaient contre les pentes de 




MAC-MAHON. 



30 LA GUERRE DE 1870-71. 

Frœschwillor et d'Elsasshausen, refluaient en désordre 
du Niederwald, repassaient la rivière. Même Hartmann, 
sur l'ordre du Prince Royal, retirait de la lutte le IP corps 
bavarois. Les Allemands n'avaient pu enlever nne seule 
hauteur, ne gardaient que leur débouché de Wœrlh, et 
encore conquis sans résistance. 

C'était le moment de foncer sur ces avant-gardes 
flottantes, de les rejeter sur le gros, d'écraser le II" corps 
bavarois. Mac-Mahon n'y songe pas, non plus qu'à une 
retraite que rien ne semble d'ailleurs à ses yeux justifier. 
Les épaisses masses qui devant lui, 
invisibles, se hâtent, la formidable 
poussée de ces 126000 hommes et de 
ces 300 canons, qui vont le balayer, 
lui, ses 45 000 hommes et ses 120 piè- 
ces, pas un instant il ne les soup- 
çonne. Il ne songe pas davantage à 
donner de nouveaux ordres à de Failly, 
à précipiter la lente marche de Guyot 
de Lespart. 

Pourtant le feu de notre artillerie 
diminuait. Les batteries allemandes, 
des plateaux adverses, foudroyaient nos troupes. Lar- 
iigue se lançait contre Gunstett sans succès. Avec une 
solidarité puissante, les trois corps ennemis revenaient à 
la charge. A une heure enfin, le Prince Royal arrivait sur 
le champ de bataille, engageait à fond toutes ses troupes. 
La retraite serait honorable, indiquée, nécessaire. Mais 
le héros de Malakolf n'est pas un habile; c'est un brave. 
11 ne connaît qu'une manœuvre : faire face, et, s'il le faut, 
tomber. Il est resté l'homme de son admirable mol, sur 
le bastion miné de Malakofl' : « J'y suis, j'y reste ». Il est, 
comme tous les maréchaux d'alors, un excellent et valeu- 




BATAILLE DE WœRTII. 



3t 



reux divisionnaire, un exécrable commandant en chef. Il 
sacrifie son armée, risque imperturbablement sa vie. Il 
n'oublie que la vraie sacrifiée, la France. 

Donc, on va tenter — il est bien temps — d'occuper 




BATAILLE DE AVCERTH OU DE FRCESCHWILLER ^6 aoÛt). 

Wœrth, où déjà sont venus se faire écraser, vers midi, 
les zouaves de Lhérillier. Mais tout le Y" corps est là, 
dégorge à flots pressés, s'élève insensiblement sur les 
pentes, s'enracine enfin en face de Frœschwiller et 
d'Elsasshaasen. A droite, Lartigue, débordé, plie sous le 
choc des milliers de Prussiens qui pénètrent dans le 
Niederwald, barricadent Morsbronn. Toute la division 
va être rompue, émiettée. Lartigue fait appel aux cuiras- 
siers de Michel . 



32 LA GUERRE DE 1870-71. 

« Allez ! dit-il à l'un des colonels, et faites comme à 
Waterloo. » Le général Michel s'élance, l'épée haute, au 
cri de « Vive la France! » La charge sonne; avec deux 
escadrons de lanciers, les lourds régiments s'ébranlent. 
A travers un affreux terrain de fossés, de talus, dans le 
hérissement des houblonnières, ils galopent, sous les feux 
croisés de l'infanterie, les obus pleuvant de Gunstett. Ils 
s'engouffrent dans Morsbronn, le piège des rues barri- 
cadées, la fusillade des fenêtres. Les balles sonnent 
comme grêle sur les cuirasses. Les cavaliers, les chevaux 
morts jonchent le sol. A la sortie, un régiment frais de 
hussards prussiens fond sur les survivants, les anéantit. 
La brigade Michel a vécu. 

Reformée, notre droite, malgré les efforts des turcos, 
des chasseurs, des zouaves, doit céder, reculer pied à 
pied. Pêle-mêle maintenant, Larligue, Conseil-Dumesnil, 
Pellé, Raoult s'agrippent, après le Niederwald envahi, 
à Elsasshausen incendié. Ressac sanglant, flux et reflux 
héroïques, lutte stérile de géants... Les deux corps 
prussiens, les deux corps bavarois, les Wurtembergeois 
montent à l'assaut de Frœschwiller. 

Plutôt que de reculer d'un pas, Mac-Mahon perd pied, 
s'enfonce dans son entêtement stoïque... Qu'aUcnd-il? 
Que Failly, occupé à Bitche... Mais il ne lui a télégraphié 
aucun ordre, ne lui a réclamé aucun secours... Que du 
moins Guyot de Lespart... Mais alors pourquoi ne pas 
l'appeler, bien vite, à lui?... Le maréchal, comme frappé 
de stupeur, ne semblait se préoccuper que d'une chose, 
prolonger coûte que coûte son rêve fuyant de victoire, 
letarder, à force de sacrifices, la seconde de l'écroulement 
définitif. 

Pour gagner une demi-heure, et (ont perdre, il immole 
•sa réserve d'artillerie, chevaux aussitôt culbutés, servants 



BATAILLE DE WOERTH. 33 

tués, canons pris. Il immole sa réserve de cavalerie, la 
magnifique division de Bonnemains, fondue à la fournaise, 
l'espace d'un galop. Il immole le seul régiment qui n'ait 
pas encore donné, les tirailleurs réchappes de Wis- 
sembourg, qui se ruent, d'un élan fou. 

C'est la fin. Il faut évacuer Frœschwiller, s'évader parla 
route de Reichshoffen. Il est cinq heures. Raoult est tué. 
Plus de 10 000 cadavres ou blessés français couvrent le sol, 
6 000 hommes se rendent prisonniers. Ducrot, avec le reste 
de sa vaillante division, a beau couvrir un semblant de 
retraite, Guyot de Lespart, arrivé enfin, arrêter un semblant 
de poursuite. Les vainqueurs sont si las qu'après avoir 
salué de leurs hurrahs le Prince Royal parcourant les 
rangs, ils s'abattent, se couchent sur place, où gisent 
10000 des leurs. On comptera demain le butin,: 1 aigle, 
28 canons, 5 mitrailleuses, 91 caissons, 28 fourgons do 
munitions, 150 voitures, 1 200 chevaux... 

Quant aux vaincus, ils sont si profondément démo- 
ralisés qu'ils roulent, bandes éparses, toute la nuit, vers 
Saverne. 4000 fuyards gagnent Strasbourg. Il n'y a plus 
ni généraux, ni soldats. C'est une cohue abrutie, alfamée, 
un pêle-mêle sans nom d'êtres humains, de chevaux, de 
canons, de voitures. Ombre d'armée, commandée par une 
ombre. 

L'Alsace? Il faut en faire son deuil. Va-t-on s'arc-bouter 
du moins aux passages des Vosges ?... Mais Mac-Mahon, 
dans ce désastre imprévu, semble avoir perdu jusqu'à 
l'esprit. Un seul instinct : aller se reformer, à l'abri, le 
plus loin possible... Il entraîne Failly dans sa déroute. 
Et voilà le pays saignant, la brèche ouverte à l'invasion. 



CHAPITRE IV 

FoRB.\CH(6août). — Autour de Metz. — Borny (14 août). 
— Retraite sur Verdun. 



Le même jour Steinmetz battait Frossard, entrait en 
Lorraine. 

Ou'avons-nous fait, sur la Sarre, depuis le 2 août? Après 
son facile succès de Sarrebriick, le 2"= corps s'est replié, 
occupe les hauteurs de Spickeren, Forbach, et le village 
deStiring. Le 3" corps, à Saint-Avold, 
forme en arrière un vaste arc de cer- 
cle. Le 4^ corps, à gauche, s'est groupé 
autour de Boulay. La Garde, en trois 
jours, a reçu cette série d'ordres : 
quitter Metz pour Saint-Avold, non, 
pour Volmerange; en roule, demi- 
tour sur ]\Ietz, puis vers Courcelles- 
Chaussy ; est-ce tout? de nouveau 
Saint-Avold, encore un arrêt et enfin, 
pour de bon cette fois, Courcelles- 
Chaussy... Et derrière tout cela, inemployée, la cavalerie. 
Mollke cependant pousse ses armées. La I" et la 11^ 
sont en marche vers la Sarre, lançant leurs avant-gardes 
vers Sarrebriick, Steinmetz en tête, impétueux, avide 
des premiers coups. 

Naguère le commandant du 2' corps, alors qu'il était 
précepteur du Prince Impérial, avait préconisé, dans 
l'hypoliièse de la guerre Iranco-allemande, en Alsace les 
positions de Frœsclnviller, en Lorraine celle de Gaden- 




STEliNMETZ. 



BATAILLE DE FORBACH. 35 

bronn. Un hasard singulier le fait, à son tour, tomber 
presque à l'endroit qu'il a vanté. 

En même temps que les canons du Prince Royal 
tonnent là-bas à Wœrth, la division Kamecke franchit 
les ponts intacts de la Sarre. Son chef a pris le léger recul 
de Frossard pour une retraite, et va donner droit dans 
la division Laveaucoupet, établie sur le Rothberg, et dans 
la division Vergé, à Stiring. Il paye son audace, est écrasé 
à demi. Mais déjà voici les renforts, pas essoufflés des 
bataillons, galop des chevaux, trains à toute vapeur. 
C'est la même aventure qu'à Wœrth, les avant-gardes 
prussiennes trop hardies, le gros vo- 
lant au canon, avec une solidarité 
exemplaire. 

Frossard n'aurait qu'à se lancer, 
culbuter dans la Sarre ces masses 
qui accourent une à une. C'est, par 
malheur, un officier du génie, un 
spécialiste des plus savants. Il s'est 
couvert de renommée à Sébastopol, 
dans les tranchées. Excellent ingé- frossard. 

nieur, il est tacticien médiocre. Il 
ne bouge pas. En vain Laveaucoupet, Vergé, Bataille 
qui le renforcent, luttent-ils, depuis midi, pied à pied. For- 
bach est tourné sur la gauche, le flot ennemi monte tou- 
jours, bat sauvagement ces falaises escarpées et ces bois 
où nos soldats se font tuer. Quand la nuit tombe, la 
marée victorieuse couronne les hauteurs ; son assaut 
acharné, grossi d'heure en heure, jusqu'à 70000 hommes, 
i fini par enfoncer, précipiter à la dérive les 29000 hommes 
et les canons du 2" corps. 

Quant à Bazaine et à ses quatre divisionnaires, qui 
sont tout près, ils n'ont pas bronché, ou si peu que rien. 




36 



LA GUERRE DE 1870-71, 



On entend garder pour soi ses propres forces ; on n'aime 
pas non plus « le maître d'école »... Frossard tient sa 
bataille, c'est bon, qu'il y ramasse seul son bâton de 
maréchal ! « Puisqu'il est si savant, — dit l'un qui entend 
le canon, attend l'arme au pied, — qu'il s'en tire ! » 
Egoïste et criminelle inertie, que le contraste du dévoue- 
ment ennemi fait plus pénible encore. 




5 Kil. 

Français. Allemands. 

BATAILLE DE SPICKEREN OU DE FORBACH (6 aOÛt). 

Positions des deux armées vers 5 heures du soir. 



Certes, 223 officiers et 4648 soldats allemands tués ou 
blessés attestaient une laborieuse victoire. Mais Frossard 
perdait de son côté plus de 4000 hommes, 1 900 prison- 
niers, trois camps de tentes, tous ses bagages. Et le plus 
rude c'était, moins encore ce cruel bilan, que la 
défaite en soi, les autres corps rojetés sur Metz en contre- 
coup, cl par toute la France, le prolongement sinistre. A 



AUTOUR DE METZ. 37 

ces deux chutes simultanées de foudre, Forbach, Wœrth, 
une commotion parcourut le pays, Paris consterné. 

On mesura tout, l'irréparable légèreté de l'Empire, le 
manque absolu de préparation, de moyens, et devant cette 
révélation d'abîme, la faiblesse de qui tenaitla barre. Aussi- 
tôt le Gouvernement fut par terre, la Chambre renversait 
le premier responsable, ce ministère Ollivier de qui la 
coupable imprévoyance avait déchaîné tant de maux. 
Un ministère Palikao prenait la main. On espérait dans 
le vainqueur de l'expédition de Chine, 
Cousin-Montauban, comte de Pali- 
kao, soldat et organisateur sévère. 
L'Empereur, plus atteint que per- 
sonne, sentit le besoin de réorganiser 
les forces, et de s'effacer. 

Bazaine était nommé au comman- 
dement des 2% 3% 4", Q" corps et de 
la Garde, plus la brigade mixte La- 

' ' •-' PALIKAO. 

passet, séparée du o" corps dans le 
désarroi qui entraîne Mac-Mahon vers Châlons. Decaen 
prenait le 3'' ; Canrobert et le 6"= étaient appelés de 
Châlons, la réserve d'artillerie de Nancy. Lebœuf, des- 
titué à sa grande amertume, et Lebrun devenaient dispo- 
nibles ; le méticuleux Jarras, seul, restait chef d'état- 
major général de Bazaine, lequel ne le pouvait sentir. Pas 
de plus fâcheux désaccord. 

Ce n'était du reste que changement de médecins au 
chevet d'un mourant. 

Le nouveau commandant en chef, dont l'attitude venait 
d'être si bizarre à Sarrebriick et à Forbach, devait à la 
seule opinion publique son élévation. Ame ambiguë, 
Bazaine n'avait rien de la loyauté d'un soldat, en ayant 
tout de son courage. Le plus jeune des maréchaux, 




38 LA GUERRE DE 1870-71. 

c'était un politique tortueux, remarié sur le tard à une 
étrangère ambitieuse, jeune et belle. Il avait au Mexique 
joué un rôle louche, tout de visées personnelles vers 
quelque création dempire. Brouillé avec Napoléon III 
(qui lui avait, au retour, fait refuser les honneurs mili- 
taires), il était, de ce fait, aux yeux de l'opposition, 
homme du premier mérite. On chuchotait : « Bazaine?... 
Un caractère... Oh ! très fort ! » Souffle léger qui le porta, 
et, avec lui, la ruine de tous. Il était capable de très bien 
guider une division, non une armée en rase campagne. 
Nul doute que la conscience de son infériorité militaire 
aussi bien que l'inconscience de ses ténébreux calculs 
l'aient attaché, englué à Metz, comme une araignée au 
centre de sa toile. 

Et maintenant, que décider ? 

L'Empereur, d'abord, pour couvrir Paris, a voulu recu- 
ler sur Verdun, Châlons où vont se concentrer Mac-Mahon, 
et les hâtives formations nouvelles. Déjà ses gros bagages 
sont partis... Mais ainsi fuir, quand la Garde, le 3'' et le 
4" corps n'ont pas brûlé une cartouche? on redoute le 
fâcheux effet moral. C'est résolu, on demeurera sous 
Metz, dans ce camp retranché d'où l'on menace le flanc 
de l'envahisseur. Et toute l'armée da Rhin rétrograde de 
la frontière sur la Nied . 

Moltke aussitôt se prépare à l'aborder de front, Frédéric- 
Charles tournant notre droite. Mais déjà les lentes sur la 
Nied sont abattues ; Napoléon, inquiet, a décidé, contre 
Bazaine, de passer sur la rive gauche de la Moselle. 
Adieu Metz! on va retraiter sur Verdun... Moltke aussi- 
tôt jette tout son monde vers la droite, n'a plus qu'une 
idée, franchir avant nous la Moselle. Et Steinmetz nous 
suit à la piste, tandis que le Prince Rouge court aux ponts 
de Marbache, Dieulouard, Pont-à-Mousson et (jue le 



BATAILLE DE BORNY. 39 

Prince Royal, qui décidément a perdu le contact de 
Mac-Malion, marchera sur Nancy, en se reliant à Frédéric- 
Charles. 

La cavalerie ennemie — au lendemain de Wœrlh si 
timide encore que le prince Albrecht de Prusse, dans sa 
poursuite, a rebroussé chemin au bruit du canon — s'est 
enhardie. Elle est ici, là, partout, harcelante. En vain un 
parti de chasseurs d'Afrique (brigade Margueritte) écrase- 
t-il une de ses pointes à Pont-à-Mousson, permettant à 
une partie du 6" corps, qui vient de Châlons, de rallier 
encore, sur la voie réparée en hâte. Les uhlans terrori- 
sent, ils jaillissent à l'entrée des villages, des villes. Quatre 
de leurs coureurs vont entrer en maîtres à Nancy. 

Napoléon n'y tient plus. Il quitte Metz précipitamment, 
au milieu du silence glacial des habitants, le 14 août. Et 
derrière lui, l'armée s'ébranle, traverse la Moselle. Moltke, 
la veille, n'a pas caché sa joie en apprenant que les camps 
français étaient encore sur la rive droite. Bazaine « abon- 
dait dans ses vues ». Et laissant Steinmetz en obser- 
vation avec deux corps du Prince Rouge, il accélérait la 
marche du reste vers la route de Verdun . 

Soudain, dans l'après-midi du 14, le canon éclate. 
Comme à Forbach, pomme à Wœrth, la bataille imprévue 
de Borny s'engage. Goltz, qui commandait une des 
avant-gardes de Steinmetz, s'est aperçu de notre retraite. 
Sans ordres, de son impulsion propre, il fond devant lui. 
Le 3*= corps, soutenu par la Garde, fait volte-face. Les 
divisions de Ladmirault repassent gaiement la Moselle, 
accourent. Et voilà la retraite suspendue. 

Sans doute Goltz est arrêté net, va succomber bientôt. 
Mais déjà Manteuffel avec le P"" corps prussien, puis 
Zastrow avec le VIP, entrent résolument en ligne. Une 
lutte acharnée se débat. Cissey, Lorencez barrent le 



40 



LA GUERRE DE 1870-71. 



ravin de Lauvallier où les fantassins de ManteulTel se 
débandent ; ils lui arrachent Nouilly, Mey, reperdu à la 
nuit. Une masse de quatre-vingt-dix canons allemands, 
de Noisseville, éteint les nôtres, arrête Ladmirault. Mais 
l'attaque ennemie s'est brisée contre les hauteurs de 







Français. Ailcmands. 

BATAII.Li: Uli UORNY (li aOÛt). 



Bellecroix ; une brigade de Zastrow, par trois fois rchiyéc, 
n'a pu enlever qu'à force de sang une allée de peupliers 
et quelques sapins. A Grigy, au bois de Borny, on se 
fusille, on se massacre, dans l'obscurité chaude, jusqu'à 
neuf heures. 

Lutte indécise, où cliacun se dit victorieux. Bazaino, 
qui, impassible au feu, a dirigé raclioii etaété contusionné 



RETRAITE SUR VERDUN. 41 

à l'épaule, est félicité par Napoléon d'avoir « rompu 
le charme ». Et c'était bien pour nous un succès tactique, 
puisque les Allemands laissaient 5000 hommes hors de 
combat, sur ce terrain trop rapproché des forts et qu'il « 
abandonnaient le lendemain. Mais c'était aussi une 
réelle défaite stratégique ; c'était un jour d'avance aux 
avant-gardes de Frédéric-Charles, et, pour l'armée du 
Rhin, un irréparable retard. 

Les lenteurs du 15 août aggravèrent le péril. 

L'armée, entassée presque entière (sauf Ladmirault 
qui trouva, utilisa un autre chemin) sur l'unique route de 
Longeville-lès-Metz à Gravelotte, fit, ce jour-là, dans une 
confusion inexprimable, à travers des vagues de poussière, 
une étape de tortue. Insouciance de l'état-major, qui 
n'avait que de mauvaises cartes de France, — quand il en 
avait ! De celles d'Allemagne, en revanche, il eût chargé 
des wagons... Tandis que nos divisions de cavalerie 
battaient l'estrade, en avant cette fois! mais sans rien 
découvrir des projets ennemis, les troupes lasses et 
mornes passaient, passaient sans cesse devant l'auberge 
de Gravelotte où, sur une chaise de paille, se tenait, 
blême. Napoléon III, les cheveux pendants et la tunique 
déboutonnée. . . Triste contraste des autres 1 5 août : défilés 
des fêtes impériales ! 

Le souverain était en hâte accouru de Longeville, où 
déjà tombaient les obus des reconnaissances ennemies. 
Et tels étaient son inquiétude, le lourd sentiment de 
son impuissance, de l'inutile gène qu'imposait là sa 
présence, qu'il montait en voiture, à l'aube du 16, s'éloi- 
gnait précipitamment, au galop des petits chevaux 
arabes des chasseurs d'Afrique. 

Bazaine, délivré, respire. La menace qui sur son flanc 
gauche grandit, le noir nuage de Frédéric-Charles, il 



42 LA GUERRE DE 1870-71. 

n'en a cure. Un seul souci : rester sous Metz. Son pre- 
mier soin est de suspendre la marche. On peut redresser 
les tentes ; on ne partira « probablement que dans l'après- 
midi ». 

Tout à coup, — il est neuf heures, — le canon allemand 
retentit. Les obus inattendus pleuvent sur les chevaux à 
l'abreuvoir delà division de Forton, saisie de panique. 

La bataille de Rezonville commence. 



CHAPITRE V 

Rezonville (16 août). — Saint-Privat (18 aoûtj. 

Ces deux grandes journées du 16 et du 18 août, Rezon- 
ville et Saint-Privat, sont les deux plus meurtrières de 
la guerre. La victoire, on peut le dire avec un amer 
regret, fut jusqu'au soir du 18 dans la main du comman- 
dant en chef ce Razaine que servaient les plus vaillants 
soldats de France. Elle ne leur fut arrachée qu'au prix 
d'efforts tenaces, désespérés, dont témoigne assez le soin 
pieux que mit le vainqueur, lorsqu'on traça la nouvelle 
frontière, à faire allemand ce coin de terre, où près de 
36000 des siens tombèrent. 

Rezonville, d'abord. 

Une fois de plus, surprise, puis résistance épique, sur 
place. Et, du côté des Allemands, audace d'agression, 
soutenue aussitôt, et jusqu'au succès final, par la soli- 
darité des chefs, le dur, le patient effort répété des 
troupes. 

Seuls, le 2' corps, le 6'^ et la Garde avaient pu coucher, 
le soir du 15, aux bivouacs prescrits, sur la route de Ver- 
dun. Route plate, courant à travers Gravelotte, Rezon- 
ville, Vionville, Mars-la-Tour, sur un grand plateau mou- 
vementé, semé de hameaux et de bois. Razaine, sur sa 
gauche, a les dangereux ravins montant de la Moselle, 
et, sur sa droite, échelonnés selon les lenteurs de l'étape 
qui a suivi Rorny, le 3% puis le 4® corps. Il n'aurait qu'à 
faire masse, et vite à appeler, à lancer devant eux Lebœuf, 
qui a remplacé Decaen mortellement blessé le 14, et 



44 LA GUEBRE DE 1870-71. 

Ladmirault, il écraserait sans peine, rejeterait à la Mo- 
selle ce téméraire Alvensleben qui seul, et croyant n'avoir 
affaire qu'à une arrière-garde, a provoqué la lutte, et s'y 
épuise, jusqu'à ce que de tardifs renforts lui arrivent. 
65000 Allemands à peine, par paquets successifs ont 
en effet, ce jour-là, combattu, contenu 125000 Fran- 
çais, 

On s'est vite remis de la première stupeur. Frossard 
occupe Vionville et Flavigny ; Canrobert s'établit en 
avant de Rezonville; Lapasset face aux bois de Saint- 
Arnould et des Ognons, débouché de Gorze. La Garde 
est là, en réserve. Bazaine est tranquille : ses commu- 
nications avec Metz ne seront pas coupées, c'est l'essen- 
tiel. Et il envoie seulement dire à Lebœuf qu'il vienne se 
ranger à droite de Canrobert. A Ladmirault, nul ordre. 

Mais Alvensleben lance en avant son artillerie, jette 
ses divisions à l'assaut de Flavigny, de Vionville en 
flammes, qu'il occupe. Décimé, le 2'' corps plie, recule 
sous la protection des cuirassiers de la Garde. Une fusil- 
lade jette bas leur admirable charge ; des hussards de 
Brunswick les ramènent, pénètrent jusqu'à une batterie 
de la Garde que Bazaine, avec une froide bravoure, et 
sans se soucier de la direction d'ensemble, perd son 
temps à placer. Le maréchal manque d'être pris ; son 
état-major est dispersé. Un moment, reconnaissable à 
son couvre-nuque blanc, il galope côte à côte avec un 
sous-officier brunswickois. Quel bienheureux coup du 
sort si l'autre l'eût capturé ! On n'y peut songer sans 
tressaillement. 

Déjà les grenadiers de la Garde avancent, faisant front 
contre cuirassiers, uhlans, dragons de Brandel)ourg et 
de Slesvig-Holstein. Kt ('anrobert s'apprcle à marcher 
contre Vionville. Alvensleben a beau maîtriser la route 



BATAILLE DE REZONVILLE. 



45 



de ^"erdun, il n'a plus que quelques cavaliers sous la 
main. La brigade Bredow se rue à l'attaque, pousse sa 
fameuse charge. Elle bouscule nos tirailleurs, perce la 
première, la seconde ligne, arrive aux canons, se brise 
enfin sous le choc de nos dragons et de nos cuirassiers, 




BATAILLE DE REZONVILLE (16 HOÛt), 

Positions des deux armées vers 5 heures du soir. 



et, rompue, retraverse fièrement, réduite des trois quarts, 
en cette héroïque « chevauchée de la mort ». Canrobert, 
surpris, ne bougera plus de la journée. 

Pourtant, sur notre droite, entre deux et trois heures, 
Lebœuf, et derrière lui Ladmiraull, qui a marché au 
canon, entrent en scène. En même temps, et vis-à-vis, 



46 LA GUERRE DE 1870-71. 

arrivaient les premiers renforts de Voigls-Rhelz, à demi 
fourbus. Bazaine, inquiet de sa gauche, que rien ne 
menace, choisit cet instant pour la renforcer avec une 
division de Lebœuf. Et Lebœuf s'arrête. Et Ladmirault, 
sans instructions, hésite. 

Il est quatre heures. Paraît Frédéric-Charles, accouru 
de Pont-à-Mousson, bride abattue, — deux heures d'effréné 
galop. Ordre à Voigts-Rhetz et au X" corps de prendre 
l'offensive, et de se jeter contre Ladmirault, Lebœuf, 
Canrobert. Alvensleben à bout de forces suffira pour 
contenir Frossard et la Garde, tandis que le Prince Rouge 
appelle à l'aide les autres corps, bien lointains. 

La brigade Wedell, du X% dépasse donc Mars-la-Tour, 
_-^ parvient jusqu'au ravin de Grizières. 

Mais de Cissey, qui a fait poser les 
sacs et accourt au pas gymnastique, 
l'y écrase, lui prend un drapeau, 
300 prisonniers. Deux régiments de 
cavalerie, qui volent au secours, 
sont fauchés de même. 

Le soir approche. Frédéric-Charles 
déchaîne alors, sur le plateau de 

DE CliSEV. ' 

Mars-la-Tour, tous les escadrons 
dont il dispose. Deux heures durant, une mêlée épouvan- 
table et confuse tourbillonna dans ces champs, sous un 
voile de poussière épaisse. Hussards et dragons de 
Legrand, tué là, le 2" chasseurs d'Afrique de Du Harail, 
les lanciers de la Garde et les dragons de l'Impératrice, 
deux brigades encore fluctuaient éperdument, dans cette 
tourmente de cris, de galops, d'éclairs de sabre, la plus 
vaste, et une des plus furieuses cpii jamais se soient vues. 
L'élan de la cavalerie du Prince Rouge se bornait là, mais 
sa gauche put souffler; Ladmirault ne fit plus un pas. 




BATAILLE DE REZONVILLE. 



47 




DE LADMIRAULT. 



Jusqu'à la nuit close, poussant quelques renforts ha- 
rassés, et, dans l'ombre enfin, un faible et dernier assaut, 
Frédéric-Charles s'est obstiné à son incertaine, et trop 
certaine victoire. Certes il a payé, chèrement, l'orgueil de 
coucher sur les positions conquises : une nuit sereine, 
une lune glacée bleuissent ces plaines 
où de chaque côté, 16 000 tués ou 
blessés reposent et gémissent. Mais 
il tient Vionville et Mars-la-Tour. 
Marsch retour {l) ! comme ils disent. 
La route de Verdun est barrée. 

Quand l'aube du 17 se leva, l'armée 
du Rhin, confiante, espérait repren- 
dre, achever la bataille. Mais Ba- 
zaine, dans la nuit, avait ordonné 
demi-tour, la retraite vers Metz. Prétexte : la nécessité 
de se ravitailler en munitions et vivres, qui, ni les uns 
ni les autres, ne manquaient. En réalité, attirance du 
camp retranché, peur de se faire battre en rase cam- 
pagne... Il fallut, le cœur serré, montrer les talons, 
aller camper sur les plateaux de Rozérieulles, d'Aman- 
villiers, de Saint-Privat. Du moins, au nord, la route 
de Briey restait ouverte, permettait toujours de rallier 
Verdun... 

Mais, le 17, toute l'armée allemande profitait du répit; 
Moltke et Guillaume massaient devant nous les forces de 
Steinmetz et de Frédéric-Charles, jusqu'à sept corps, et 
trois divisions de cavalerie, plus de 180000 hommes. La 
première bataille concertée, voulue de part et d'autre, 
allait se livrer. Rencontre décisive, heure solennelle. 

Bazaine appuyait fermement sa gauche à la Moselle, 



(1) Marche en arrière. 



48 LA GUERRE DE 1870-71. 

au fort Saint-Quentin, sur les pentes duquel s'alignaient 
la Garde et la réserve d'artillerie. Frossard se retranchait 
à Rozérieulles, au Point-du-Jour; Lebœuf au bois des 
Génivaux, aux fermes de Moscou, Leipzig, La Folie. 
Ladmirault tenait Amanvilliers. Mais la droite était en 
l'air, à Saint-Privat, Canrobert, sans ses réserves d'ar- 
tillerie et du génie, restées à Châlons, n'ayant pu se for- 
tifier, ni mettre assez de canons en ligne. Bazaine s'en 
moque; il n'a d'yeux que pour sa gauche, inexpugnable, 
qui touche à Metz. 

A midi, de Vernéville, le canon de Manstein, surpre- 
nant un camp de Ladmirault, engageait l'action. Trop 
tôt, au gré de Moltke, qui, opposant Steinmetz à notre 
gauche et Frédéric-Charles à notre droite, n'eût voulu le 
combat que lorsque le Prince Rouge, en train de converser, 
arriverait à hauteur. Bientôt, de Vernérille à Gravelotte, 
200 pièces allemandes tonnaient déjà, que Frédéric- 
Charles manœuvrait toujours. 

Et partout, jusqu'à l'obscurité venue, en face de Lad- 
mirault, comme en face de Lebœuf et de Frossard, venait 
échouer la frénésie des assauts allemands; ils gagnaient le 
terrain pouce à pouce, entassaient de blessés et de morts 
les rudes escarpements boisés, les Génivaux ; mais, on dépit 
d'élans surhumains, jamais ils ne réussirent à tenir pied 
sur la crête. Le Point-du-.lour, Saint-Hubert, Moscou, 
Leipzig, La Folie, autant d'imprenables réduits, balayant 
d'un ouragan do fer les pentes nues, d'où sans cesse 
rclluaienten désordre fantassins, cavaliers et canons, tout 
le flot noir fonçant d'une rage têtue. Ainsi flotta, jusqu'au 
soir, sur toute la ligne, ce combat sanglant. Les balles 
françaises pleuvaient dru jusqu'à Gravelotte, semaient au 
lom des paniques. Guillaume et Bismarck, venus trop près, 
durent tourner bride. 



BATAILLE DE SAINT-PRIVAT. 



49 



Cependant la giganlesque bataille, indécise à gauche, 
se décidait à droite. 

Frédéric-Charles, avec la garde prussienne, avait, vers 
trois heures, enlevé Sainte-lMarie-aux-Chênes, et marché 




r~ i Français 



Allemands. 



BATAILLE DE SAINT-PRIVAT (18 aOÛt). 



ensuite droit à notre &" corps, tandis que le XIP (saxon), 
débordant au Nord, s'avançait vers Auboué, Montois, et, 
tâtant le vide, se rabattait vers Roncourt, montait à son 
tour vers Saint-Privat, refuge tonnant de Canrobert. Le 
sort de la guerre se jouait là. Soutenu, Canrobert eût 



50 



LA GUERRE DE 1870-71. 



pcuL-ètre triomphé de Frédéric-Charles; la gauche alle- 
mande pliant, tout cédait... Minute unique, sans retour. 
La première attaque du Prince Rouge, à cinq heures, 
venait d'être glorieusement repoussée. Sur le long glacis 
que le village domine, à pas lents jalonnés de morts, la 
Garde royale prussienne s'était élevée, « trouvait là son 
tombeau ». En moins de rien, Auguste de Wurtemberg 
voyait tomber 160 officiers, 4000 hommes. Il faut faire 
sonner en arrière, avancer les canons. A sept heures, 
10 batteries, auxquelles bientôt se joignent les 14 batteries 
saxonnes, bombardent Saint-Privat 
qui flambe, dans le soleil couchant. 
La Garde et les Saxons se précipi- 
tent, enseignes déployées, au stri- 
dent tapage des fifres et des tam- 
bours plats. La fusillade folle cré- 
pite; on s'égorge au cimetière, on 
s'arrache rues, maisons, dans un 
affreux lumullc et de lourdes fumées. 
Lentement, Canrobert qui sans se- 
cours de munitions, seul, abandonné, a tenu là trois mor- 
telles heures, Canrobert, désormais immortalisé, recule. 
Retraite irrémédiable; car Ladmirault, découvert, doit 
évacuer Amanvilliers. 

Et les vingt mille hommes de la Garde sont là, frémis- 
sants, l'arme au pied ; ils n'attendent qu'un signe, prêts à 
bondir. Et toute la cavalerie est là, ronge son mors. Et 
la réserve d'artillerie est là : 138 canons, sur 520, se 
taisent, alors que les 600 pièces allemandes donnent à 
pleine gueule. 

Et Bazaine aussi est là, invisible. 

Ce tonnerre sans fin, ces mouvements de milliers 
d'hommes, rien, il no voit, n'entend rien. 11 joue au bil- 




CANROBEm. 



BATAILLE DE SAINT-PRIVAT. 51 

lard, clans son logement dePlappeville. Jarras fait seller les 
chevaux, le Maréchal ordonne qu'on se mette aux tableaux 
d'avancement, à ces paperasses que la mort, dans la même 
seconde, barrait de sang ! A trois heures et demie, il monte 
au Saint-Quentin, regarde du côté de sa gauche, vers 
l'aimant de Metz, puis va se promener. Aux aides de camp 
de Ladmirault, qui veut du renfort, de Canrobert, qui 
supplie, réclame à cor, à cri, des hommes, des canons, 
des cartouches, des cartouches seulement ! à Bourbaki 
qui demande des ordres, il oppose une placide inertie, 
rentre doucement vers sept heures. Le 6" corps est enfoncé, 
Saint-Privat pris, la bataille perdue. Que lui importe? Il 
a fait dans la journée reconnaître le terrain autour de 
Metz, sous le canon des forts. Aux officiers navrés de 
Ladmirault, de Canrobert, accourant encore, il déclare : 
« Nous devions partir demain matin. Nous partirons ce 
oir. Voilà tout. » 

12000 Français et 20 000 Allemands jonchaient le sol. 
Metz était investi, lui-même coupé de la France. Pour la 
défendre, plus rien que les vaincus de Wœrth et quelques 
mobiles. 

Voilà tout! 



CHAPITRE VI 

Marche de Mac-Mahon vehs Bazaine. 
Beaumont (30 août). 

Moltke aussitôt établissait, autour de la souricière, 
Frédéric-Charles et 160000 hommes (I""" armée et partie 
de la IP) ; puis, formant une IV'' armée (la Garde, IV", 
XIP corps, 5^ et 6'' divisions de cavalerie), environ 
70000 hommes sous le Prince royal de Saxe, il les pous- 
sait en avant, soutenait ainsi la marche du Prince Royal 
et de la IIP armée, vers Paris, Et tandis que Bazaine 
clouait sous Metz ses bivouacs, cadenassés par le cercle 
allemand, tout ce qui restai*^^ de forces françaises conver- 
geait à Châlons. 

Du 17 au 20 août, plus de 120 000 hommes s'y amas- 
sent. Ce sont, renforcés par les quatrièmes bataillons, les 
débris du 1" corps, qui laissant derrière soi le tunnel de 
Saverne intact, — irréparable faute, -~ ont roulé jusqu'à 
Neufchâteau. Masse confuse, indisciplinée. Trente-deux 
heures de chemin de fer encore, et les voilà rendus. En 
même temps arrive le 5*" corps, dont les divisions, sans 
s'être battues, sont aussi lasses qu'après une défaite ; 
un incroyable remous, une tourmente d'ordres contra- 
dicloires les a ballottées, de ville en ville, jusqu'à ce 
qu'enfin l'Empereur les dirigeât sur le camp de Chàlons, 
où affluait aussi le 7" corps, appelé de Belfort pnr Pulikao, 
et obligé, pour rejoindre Chrdons en chemin de fer, de 
passer par Paris. Il y avait encore (marins, lignards 
et recrues), les formations nouvelles du 12*= corps, sous 



MARCHE DE MAC-MAHON VERS BAZAINE. 53 

Trochu, et les mobiles de la Seine, 16 000 bonnes volon- 
tés, mais indociles, inexpertes. 

Quelle résolution prendre? Couvrir la capitale? 

L'Empereur, le 17 août, tient un suprême conseil de 
guerre. On y décide : 1° que Bazaine restant généralissime 
(on ne sait rien encore des irréparables journées de Saint- 
Privat et de Rezonville), Tarmée nouvelle, dite de Châlons, 
est placée sous les ordres de Mac-Mahon ; 2" le duc de 
Magenta ralliera devant Paris, où Trochu, nommé gou- 
verneur, rentre de suite avec les mobiles de la Seine ; 
Ducrot prend le commandement du 1" corps, Lebrun 
du 12^ Les décrets sont signés, la Régente prévenue. 

Là-dessus, dépêches comminatoires des Tuileries. L'Im- 
pératrice tremble à l'idée du retour de Napoléon vaincu, 
voit la révolution dans les rues. Palikao de son côté 
supplie qu'on n'abandonne point l'armée de Metz, qu'on 
se jette sur les corps allemands « épuisés ». Sur ces entre- 
faites arrive un aide de camp de Bazaine, avec les 
mauvaises nouvelles de Rezonville. Le Maréchal, la route 
de Verdun coupée, « compte s élever par le Nord, 
demande des approvisionnements sur la ligne des Ar- 
dennes ». 

Plus d'hésitations, il faut aller à sa rencontre. Palikao 
expédie du ministère les ordres de marche, fixe les gîtes 
d'é.tape. Il a son plan. Que Mac-Mahon pousse droit vers 
Bazaine, il sera le 25 août à Verdun, y écrasera les forces 
inférieures du Prince de Saxe. Frédéric-Charles sans doute 
marchera au canon, mais alors l'armée du Rhin fonce 
derrière lui, l'armée de Châlons surgit devant. Les vain- 
queurs de Rezonville sont pris entre deux feux. Le Prince 
Royal est trop loin, ne peut secourir... Conception har- 
die, le salut peut-être! mais il faut forcer de vitesse; il 
faudrait une armée solide, un chef résolu. 



5^ LA GUERRE DE 1870-71. 

Mac-Mahon, si ferme au feu, n'est que doute. Il préfé- 
rerait aller se reformer sous Paris ; Bazaine, averti, lui a 
fait répondre d'agir « comme il l'entendrait ». Comble 
d'inquiétudes, un faux avis montre les coureurs ennemis 
tout voisins. Mac-Mahon s'arrête à ce compromis : gagner 
Reims, plus sûr, et qui n'éloigne trop ni de Paris, ni de 
Bazaine... 

Dans le jour maussade, aux nuages bas, le 21 août, 
l'armée traverse la Champagne rase : il est nuit close 
quand harassée elle s'étend,lourdement, autour de Reims. 
Mac-Mahon, à sa descente de cheval, est appelé chez 
l'Empereur. Le président du Sénat, Rouher, est accouru; 
il supplie, au nom de l'Impératrice et des ministres : A 
aucun prix qu'on ne se rabatte sur Paris!.., Mais Mac- 
Mahon sent le péril de l'Est, refuse de s'y porter, à moins 
que Bazaine n'envoie des instructions nouvelles. La 
marche sur Paris est décidée; Napoléon, tournant tou- 
jours au dernier vent, approuve. 

Soudain, le 22 août, dépêche de Bazaine, annonçant 
Saint-Privat et le fallacieux désir de gagner le Nord, puis 
Montmédy. C'est bien, Mac-Mahon n'abandonnera pas un 
camarade. Spontanément, loyalement, il décide d'aller 
tendre la main à l'armée du Rhin. Napoléon dit amen, 
télégraphie joyeux à Palikao : « Nous partons demain 
pour Montmédy... » 

Pourtant, dans l'après-midi, une seconde dépèche de 
Metz arrive, moins catégorique : « Je vous préviendrai de 
ma marche, dit Bazaine, si toutefois je puis l'entreprendre 
sans compromettre l'armée. » Nul doute que ces mots, 
connus de Mac-Mahon, l'eussent retenu sur la pente où 
il ne s'engageait qu'à regret. Mais le chef des renseigne- 
ments, colonel Sto(rel,uh « affidé de l'Impératrice», garda 
la dépêche dans sa poche. 



MARCHE DE MAC-MAHON VERS BAZALXE. 55 

Le sort en était jeté. L'armée de Châlons, le 23 août, sous 
la pluie, commençait cette lente et douloureuse marche, 
qui allait aboutir au gouil're fatal, à l'entonnoir de Sedan. 

Cent cinq mille fantassins, quinze raille cavaliers y com- 
pris les divisions de réserve de Bonnemains et Margue- 
ritte, 393 canons et 76 mitrailleuses, toute cette masse, 
au lieu de fondre hardiment sur le but prescrit, — seule 
chance de succès, — se traîne d'étape en étape, oscillant 
du Nord à l'Est et de l'Est à l'Ouest, sans pouvoir se décoller 
de la voie ferrée de Rethel, qui l'approvisionne. Marche 
d'aveugle, à tâtons, la cavalerie étant retenue au flanc 
des colonnes, ou talonnant derrière. 

Le 23 août, on atteint la Suippe, et déjà une horde de 
traînards se donne carrière, pille à loisir la gare de Reims, 
les trains de munitions et de vivres. Le 24, on oblique à 
gauche, vers la ligne de ravitaillement. Le 25, deux des 
corps ne bougent pas, les deux autres, à droite, font 
12 kilomètres à peine. Le 26 c'est l'inverse, repos adroite, 
et insensible mouvement à gauche. Les soldats se lais- 
saient aller à une morne insouciance, marchaient tête 
basse, et, faute de distributions, maraudaient. Les offi- 
ciers se regardaient. Où allait-on ? 

Cependant, dès le 23, deux escadrons de découverte 
apprenaient à Moltke le départ de Châlons pour Reims ; 
le plan de jonction lui était révélé le 24, confirmé le 25 
par les journaux de Paris et un télégramme de Londres, 
reproduisant un article français. Aussitôt le Prince Royal 
reçoit l'ordre de se resserrer, en appuyant à droite; lef 
extrêmes pointes d'avant-garde du Prince de Saxe, qui 
vient d'échouer dans le bombardement de Toul et de Ver- 
dun, remontent au nord, longent l'Argonne. 

Elles nous heurtaient le 26, au défilé de Grandpré ; une 
brigade de Félix Douay s'effare ; et tout le 7" corps. 

3 



5Ô LA GUERRE DE 1870-71/ 

soutenu par le 1", s'apprête au combat, passe sur pied la 
nuit, tandis qu'à l'aube du 27 l'armée entière appuie, 
marche à son secours. 

Averties par leurs cavaleries, dont le spectre seul jette 
un tel trouble, les deux armées allemandes entament 
alors leur vaste conversion, s'ébranlent définitivement 
vers le Nord. Moltke a relevé nos traces hésitantes ; 
reste à nous couper la voie, en nous devançant sur la 
Meuse. Le Prince de Saxe se hâte vers les ponts de Dun, 
de Stenay; le Prince Royal détache les deux corps bava- 
rois, emboîte le pas. 

Avançons-nous au moins le 27 ? 

L'armée apprend, chemin faisant vers le général Douay, 
la fausse alerte; il faut rebrousser ces lourdes masses, et, 
péniblement, s'en revenir échouer aux campements du 
matin; le 5" corps non sans s'être heurté à Buzancy à 
des escadrons ennemis, le 1" attendant encore sur la 
route, à onze heures du soir, des instructions. 

Elles arrivent enfin, répandent partout la joie : on 
abandonne le mouvement vers Montmédy, au-devant de 
ce douteux Bazaine. On va rejoindre .Mézières, puis 
Paris!,.. Et les quatre corps, comme allégés dun pesant 
cauchemar, partent dans la nuit, d'un pas vif, en silence. 
On respire. ^lais l'aube paraît , des galops sonnent. « Halle, 
halte! » crie-t-on. iMac-Mahon s'est ravisé. Demi-tour. On 
reprend le mouvement vers Montmédy. 

Que s'est-il passé ? Ceci : 

Mac-Mahon a flairé le danger, rapproche des années 
en chasse. Il se soucie peu de trouver les Allemands sur 
la Meuse, a déjà « itop attendu Bazaine dans l'Argonne ». 
le prend son parti, le plus sage après tant de lenteurs : en 
roule pour Paris ! 

Mais Paris, c'cst-ù-dirc la Régente et Palikao pro- 



MARCHE DE MAC-MAHON VERS BAZAINE. 57 

lestent: abandonner Metz! horreur, c'est la révolution. 
Napoléon cependant ne dit mot. Il a Tanière conscience de 
son néant. Fantôme de lui-même, encombrante dépouille, 
il erre à la suite de l'armée, traînant avec lui sa maison, 
ses voitures... « La boutique impériale, le boulet d'or », 
murmure-t-on au passage. Donc que le Maréchal agisse 
à sa guise ! il est libre... Et Mac-Mahon revire, déclare : 
« On veut que nous allions nous faire tuer, il faut obéir, r 

Obéir! à qui? pourquoi? Un commandant en chef ne 
relève que de sa conscience. Napoléon P"" l'a dit : « Tout 
général en chef qui se charge d'exécuter un plan qu'il 
trouve mauvais, est coupable; il doit représenter ses 
motifs, insister pour que le plan soit changé, enfin donner 
sa démission plutôt que d'être l'instrument de la ruine de 
son armée. » 

Jetons cependant un regard sur Metz. 

Le 23 août, une dépêche de Reims annonçait à Bazaine 
le départ de l'armée de Châlons pour Montmédy. Le 26, 
le fourbe ordonne une grande sortie; par une pluie tor- 
rentielle, l'armée du Rhin s'ébranle, abat ses tentes. Ba- 
zaine, lui, n'a pas touché à ses bagages ; il entend rester, 
et tandis que les troupes piétinent la boue, il réunit ses 
lieutenants au château de Grimont, tient conseil. « Pas 
de munitions ! » avance le chef de l'artillerie, Soleille ; et 
l'on en regorge. « Metz abandonné n'est pas défendable » 
affirme, à tort, le commandant de la place, Coffinières. 
Là-dessus, on décide de ne pas bouger, on se sépare. Les 
troupes rentrent en grommelant aux bivouacs, tournent 
le dos à leurs sauveurs. 

De la dépêche de Reims, Bazaine n'a soufflé mot. Le 
tour est joué. 

C'est ainsi que le 28, avec de tristes pressentiments, 
l'armée de Châlons s'enfonce, pour rien, dans l'impasse. 



'.NS LA GUERRE DE 1870-71. 

Sous la pluie funèbre, elle s'enchevêtre, reflue pour la 
dernière l'ois vers Tobjeclif toujours repris, abandonné, 
repris, ce mirage de Bazaine et de Metz, qui masque 
l'abîme. Le soir, harassés, trempés, les uns ont fait huit ki- 
lomètres, les autres quinze. 

Et Moltke précipite l'élan de ses 200000 limiers. 
Couverts par le rideau des uhlans, ils avancent, hardis, 
confiants dans leur victoire. 

^lac-Mahon, sentant grossir le péril à droite, infléchit à 
gauche. Vite, franchir la Meuse au plus près, à Remilly, 
à Mouzon! Que le 30, il n'y ait plus 
personne sur la rive gauche ! Ensuite, 
si l'on peut, on descendra vers lEst, 
par Carignan... Et le 29,1e 12'' corps 
(Lebrun) couche sur la rive droite; 
Ducrot est à Raucourt, pourra tra- 
verser le lendemain. IMais, harcelé 
par les uhlans qui l'escortent à quel- 
ques centaines de mètres, s'arrêtent, 
reparlent avec lui, le 1'' (Félix Douay) 
reste en route, à Stonne; quant au 5'' (Failly), qui n'a 
pas reçu d'ordres, — le porteur a été sabré, pris par les 
Allemands qui ont ainsi notre dispositif du jour, et sui- 
vent à livre ouvert, — il rencontre l'ennemi à INouart 
et, canonné, pose des heures; enfin, averti de gagner 
Bcaumont le soir, il n'y parvient que dans la nuit, en 
pleine débandade, et s'y laisse tomber, assonmié de 
fatigue, sans même placarde grand'gardes, de vedettes. 
Donc, le 30, l'armée de Ghalons est à cheval sur la 
Meuse, Lebrun, Ducrot et Margueritte déjà passés, Douay 
en route, Failly encore allalé à Bcaumont, — une cuvette 
dominée par des bois profonds, à l'abri desquels Prussiens 
et Saxons avancent, s'amassent. 




BATAILLE DE BEAUMONT. 



59 



Les armes sont démontées, les chevaux à l'abreuvoir, 
les hommes aux corvées. Le général, à l'auberge, déjeune 
sans se soucier des avis venant de toutes parts. Subite- 







MÊf 



'"' S^Corps , o 



/ ' il II I ,,T t n 

/il tianioiil ^._. 



^\\'> 



lui II 





-i 



7 



•^/r''Corps6îvaro 



. .IV^CorfM'ft 
vrti/naufAe. 



;Corn<' I 



u'î^it^n^-'- 



Echeile de i ibo ooo 



//. /OOO 500 Q 

Français. 



Allemands. I^^MJ 

BATAILLE DE BEAUMONT (.30 aOÛt). 

ment, il est midi, les bois se déchirent, une nuée d'obus 
s'abat : panique inexprimable. 

Les camps tourbillonnent. Une fuite éperdue emplit 
Beaumont, s'éparpille. En vain une poignée de héros, 
vite accrue, tient tête aux avant-gardes qui débouchent. 
Devant les débris de leurs régiments deux colonels se 
font tuer; alors les divisions un instant ralliées lâchent 



60 LA GUERRE DE J 870-71. 

pied. Beaumont qui brûîe, l'immense matériel des camps, 
sept canons tombent aux vainqueurs. 

Mais Failly a rejoint une de ses brigades, heureuse- 
ment campée plus loin, sur une hauteur; malgré ce qu'on 
a pu recueillir d'artillerie, il faut reculer, devant le demi- 
cercle des 150 canons ennemis. Tandis qu'une brigade de 
Douay vient par hasard donner dans la bagarre et se 
fait battre à Warniforêt, ce qui reste du S"" corps est 
rejeté vers la Meuse. De front, le IV*" corps d'Alvensleljcn, 
qui a engagé l'action, à droite le XIP saxon, barrant 
jusqu'à la rivière, à gauche le I" bavarois, poussent cette 
cohue, qu'une ligne de vaillants, à l'arrière-garde, pro- 
tège. D'Yoncq au bois Givodeau, puis du mont de Brune 
à Villemontry, par deux fois la bataille se prolonge. 
Lebrun, des pentes de la rive droite, a beau tirailler, 
lancer sur la rive gauche deux brigades, de la cava- 
lerie, le 5" cuirassiers se sacrifier presque entier, c'en est 
fait, tout le corps de Failly est hors de combat, perd 
1800 hommes, 3000 prisonniers, 42 canons. Ce qui peut 
s'échapper, traverser à Mouzon, n'est plus troupe, mais 
troupeau. 

Mac-Mahon n'apprend que tard l'étendue de la défaite. 
Il ne voit qu'un remède : gagner Sedan proche, sur la 
gauche, prendre haleine à l'abri de ses murs. 

Et toute la nuit, avec un bruit d'écluses rompues, 
d'eaux grosses dans les ténèbres, l'armée de Châlons, 
battue avant l'action, clapote et descend, vers l'endroit 
marqué, vers le gouflVe. 



CHAPITRE VII 

Le 31 AOUT : Bazeilles. — Le 1"' septembre : Sedan. — 
La Capitulation (2 septembre). 

Comment la journée du 31 août fut des deux côtés 
employée, c'est un contraste qui saisit et attriste. 

Moltke voit la dernière armée de la France rejetée en 
désordre contre une faible place, acculée à la frontière 
belge. II lance aussitôt l'armée du Prince de Saxe, barrant 
le retour entre Meuse et Belgique. II amorce les Bavarois 
devant Bazeilles, attire là toute l'attention de sa proie, 
hâte alors en liberté, derrière ce voile, le mouvement 
tournant du Prince Royal, qui déjà, de l'autre côté de 
Sedân,atteintlaîMeuse, va pouvoir couper, face au Prince 
de Saxe, entre rivière et frontière, le seul chemin de 
retraite qui reste encore, l'étroite route de Mézières... 

Et nous? 

L'état-major a gagné Sedan ; l'Empereur, malade, est 
à la sous-préfecture, triste garni aux plâtres neufs. II s'y 
enferme pour gémir, crier à l'aise. Il est à bout de forces, 
depuis dix jours urine le sang... Quelle effrayante chute 
depuis juillet! Tragique réveil de ce rêveur. 

La veille au soir, le 12'' corps (Lebrun), le plus solide, 
s'est établi à Bazeilles. Von der Tann, avec le I" Bava- 
rois, réussit à enlever le pont qu'on allait faire sauter, 
pénètre même dans le village ; il est repoussé, mais garde, 
barricade le viaduc, d'où il débouchera demain. Le 
T corps a traversé Sedan toute la nuit, est allé s'établir au 
nord. Le 5% — à la tête duquel de Wimpffen, vieux et 




62 LA GUERRE DE 1870-71. 

brave général arrivant d'Afrique, après avoir reçu, en 
passant à Paris, les instructions politiques de Palikao, 
vient à l'instant de remplacer Failly, — le 5*= se couche 
à l'aube, au pied des remparts. 11 n'en bougera plus, jus- 
qu'à la capitulation. Le 1", enfin, avec 
Ducrot, marche tout le jour, n'arri- 
vera que tard à ses bivouacs de la 
Givonne. 

Il faut dépeindre ce décor ensoleille 
du drame, ce coin verdoyant et pai" 
sible : Sedan, ses maisons jaunes, ses 
remparts vieillots, la Meuse l'entou- 
rant, au Sud et à l'Ouest, d'un vaste 
demi -cercle d'inondations protec- 
trices, que dominent sur la rive gauche, de Bazeilles où 
est Von der Tann, à Donchery où est le Prince Royal, 
les hauteurs boisées du Liry, de Pont-Maugis, de la 
Mariée. Au-dessus de la ville, le plateau triangulaire où 
se reforme l'armée, plateau abrupt, semé de fermes, 
couvert à demi par le bois de la (àarenne, et longé, sur 
sa face nord par le ruisseau de Floing, sur sa face 
ouest par la Givonne qui se jette dans la Meuse à 
Bazeilles. Achevant d'encercler le tout, une autre ligne 
de hauteurs encore, le Hattoy, qui commande Floing 
(ruisseau et village), puis Saint-Mengcs, Fleigneux, La 
Chapell-e, Haybes, La Moncelle. La Meuse, à hauteur de 
Saint-^Ienges fait un coude brustpie h l'Ouest (c'est le 
défilé de Saint-Albert, Tunique roule de retraite) puis, 
pedescendant au Sud vers Donchery, elle enclave la pres- 
(|u'ile et le mont d'Igos, qui complète la menaçante cein- 
ture vers laquelle courent les forces allemandes, tandis 
qu'au centre Mac-Mahon se consulte. 

11 ne se rend pas bien com|)tc, croit qu'il pourra tou- 



BATAILLE DE BAZEILLES. 63 

jours s'écouler, quand il voudra, du côté de Mézières où 
justement un nouveau corps, le 13'' avec Vinoy, arrive le 
rejoindre. Au reste ses positions ne lui semblent pas 
mauvaises : sur le plateau, Douay fait face à Floin^, 
ayant à sa gauche Bonnemains, à sa droite, au calvaire 
d'Illy, Margueritte; Ducrot surplombe la Givonne; et à 
Bazeilles, Lebrun tient solidement. Partout ailleurs, la 
]\Ieuse. On peut se reposer, attendre là la bataille! On est 
en forces. Ces canons dont on voit, dans la journée, 
les hauteurs se couronner au-dessus de Bazeilles, et 
qui grondent, Mac-jMahon va jusqu'à les prendre pour 
les siens. Il déclare, en continuant à déjeuner tranquille- 
ment, à la Croix d'Or: « C'est notre propre artillerie... » 
Et, rassuré, il signe pour le lendemain, l*"'' septembre, cet 
ordre qui déconcerte : « Aujourd'hui, repos pour l'armée 
entière- » Les vainqueurs le retrouveront après la bataille, 
sur le corps d'un officier d'état-major. 

L'aube ne s'est pas levée encore, et les premiers coups 
de fusils devant le 12" corps éclatent, tant la hâte des 
Allemands est grande ; le canon bavarois tonne dans le 
brouillard ; les fantassins de Von der Tann se sont glis- 
sés jusqu'à Bazeilles, surgissent avec des hurrahs sau- 
vages. Mais les marsouins de Vassoigne ripostent, tirent 
dur; le château Dorival, la villa Beurmann, le parc de 
Monvillers sont des forteresses en feu ; les habitants s'en 
mêlent, et déjà Bazeilles flambe, incendié par les assail- 
lants en rage. Bien que les batteries des Saxons cou- 
ronnent la Moncelle, bien qu'au feu de leurs soixante- 
douze pièces ils enlèvent le village où bravement se 
défendaient les recrues de Lacretelle, Lebrun qui con- 
tient les Bavarois, escompte le succès. 

Au l'^"' corps, sur les divisions de Ducrot, massées au 
Ijord du plateau, une rafale d'obus grêle pourtant sanâ 



64 



LA GUERRE DE 1870-71. 




relâche, des hauteurs adverses; les régiments, cibles 
immobiles, sont criblés, décimés sur place. C'est le Prince 
de Saxe qui a juché son artillerie, de La Chapelle à La 
Moncelle, et précipite vers les fonds des nuées de tirail- 
leurs; seule la division Larligue, de 
l'autre côté de la Givonne, peut 
utilement tenir tête. 

Et en même temps, tandis qu'à 
gauche de Von der Tann le l""" ba- 
varois garnit de canons, au-dessus 
de Sedan et de la Meuse, les hauteurs 
du Sud-Ouest, le Prince Royal dé- 
bouche au Nord, par Donchery, 
pousse à travers bois ses avant- 
gardes, lance en pointe cavalerie et canons. Escadrons, 
batteries, sortent du défdé, galopent vers la croupe ronde 
du Hattoy, Saint-Menges, Fleigneux. Encore un élan 
et la ni'' armée donnera la main au Prince de Saxe. Les 
deux branches des tenailles vont se rejoindre, et sur 
tout le cercle 650 canons s'aligner d'heure en heure, 
river Tétau. 

Le duc de Magenta, au bruit de la canonnade, est 
monté à cheval. Il arrive devant La Moncelle, reçoit, 
vers six heures, un éclat d'obus. Heureuse blessure, qui 
l'empêcha de garder le commandement. Il a semé, un 
autre récoltera. 

Lequel ? Wimplîen est plus ancien; mais, peu aimé du 
Maréchal, et en outre arrivé d'hier, il ne sait rien de la 
situation, de l'armée. Mac-Mahon désigne Ducrot. 

L'ancien gouverneur de Strasbourg, homme entier, 
énergique, voit clair. La veille il prophétisait : « Nous 
allons être entourés comme des grillots. » Et, sans retard, 
il eiH voulu quitter Sedan, hier vers Mézières... Il est 



BATAILLE DE SEDAN, 



65 



prévenu vers sept heures du redoutable honneur qui lui 
incombe, en revient aussitôt à son idée : Mézières... S'il 
est trop lard déjà pour une belle retraite, bien ordonnée, 
il est temps peut-être encore, en sacrifiant une partie de 
l'armée, de sauver l'autre, gagner au pied, à travers 
bois, le long de la frontière. Autant d'échappés à la capi- 
tulation du soir, autant de soldats, d'officiers qui eussent 
grossi l'armée, les cadres de demain... Mais les minutes, 
ici, valaient des heures. 

L'ordre de se concentrer sur le plateau dllly, pour de 
iàgagnerTOuest, commençait à s'exé- 
cuter. Déjà les divisions Pelle, L'Hé- 
riller remontaient vers lUy, Lebrun à 
contre-cœur reculait dans Bazeilles. 

Soudain — il est huit heures et de- 
mie — Wimpffen tire de sa poche 
une lettre de commandement, signée 
de Palikao. Il s'est effacé d'abord 
devant Ducrot, mais il pense que le 
départ pour Mézières, c'est l'abandon 
des plans du ministre ; c'est aussi la perte de l'armée, son 
salut est du côté de Bazeilles. Lebrun n'y a-t-il pas 
l'avantage?... Wimpffen a confiance. Il déclare à l'Empe- 
reur : « Dans deux heures nous les aurons rejetés à la 
Meuse! » et à Lebrun : <( Tu auras les honneurs de la 
journée. » 

Il faut, en attendant, revenir d'où l'on est parti. Et 
c'est dans Bazeilles une fluctuation farouche. Mais les 
renforts bavarois et saxons grossissent, ils dépassent 
les haies de Monvillers, la villa Beurmann, la maison Bour- 
geois où l'héroïque commandant Lambert se défend 
jusqu'aux dernières cartouches. Tout le village flambe, 
méthodiquement incendié, brasier énorme où le féroce 




WIMPFFE.N. 



66 LA GUERRE DE 1870-71. 

vainqueur égorge pêle-mêle, grille habitants et soldats. Il 
se répand une horrible « odeur d'oignons brûlés », comme 
disait Bismarck agréablement, le soir. Les marsouins 
sont rojelés sur Balan, où s'entasse déjà Lacretelle. 

Au V corps, Lartigue a dû repasser la Givonne, la 
Garde prussienne enlève le village, y capture 10 canons, 
tandis que des hauteurs d'IIaybes, de Villers-Cernay, elle 
écrase du feu de ses 14 batteries, la division Wolf qui 
entre s'abriter dans le bois de la Garenne, les divisions 
Pelle et L'Hériller, revenant dllly. 

Sur la face nord du plateau, Douay 

avec le 7% pris à revers par le mont 

d'Iges, est en pleine lutte. Derrière les 

batteries de Saint-Mengesà Fleigneux, 

tonnant de front, et qu'une charge de 

la division Margueritte (brigade G&l- 

'^^jil*'' ^^*7iÊk) ^'*^^^) ^ vainement essayé d'atteindre, 

^'7^^*^'^'^* * 1<^ Prince Royal amasse ses bataillons. 

FÉLIX DouA\. ^^ ^" débouche d'autres, sans cesse, 

par le défilé de Saint-Albert. Floing 

est enlevé. De tous les coins de l'horizon, la mitraille 

converge sur l'étroit plateau, à peine long de deux lieues, 

large d'une, où l'armée de Chûlons se débat, prise au 

piège. Un orage d'obus tournoie dans le ciel bleu. 

L'Emperciu-, comme un somnambule, erre dans cette 
tourmente. Il s'est hissé à cheval, s'y cramponne. Il 
laisse ses officiers au bas d'un tertre, reste là longtemps, 
regardant sans voir. Mais la mort qu'il cherche ne veut 
pas de lui, et pâle, sans mot dire, il rentre à Sedan où 
déjà se bousculent 30 000 fuyards. Gependant, sur les 
hauteurs d(; la Marfée, comme d'une loge de théâtre, un 
groupe doré, immobile, contemplait cela : c'était, en 
avant il'un état-major de princes, le vieux Guillaume et 




68 LA GUERRE DE 1870-71. 

ses conseillers, Bismarck, Moltke, Roon qui, lorgnettes 
braquées, assistaient joyeux à la curée. 

Il y a huit heures qu'on se bat, sans direction. 11 est 
bientôt midi. Douay, qui n'a plus de réserves, voudrait 
que Ducrot fît occuper llly, et Lebrun, rompu, voudrait 
que Douay lui envoyât du renfort ! Sur tout le plateau 
s'enchevêtre un inextricable chaos de troupes en tous sens, 
prêtes à se débander, ou l'étant déjà. Le bois de la 
Garenne en regorge. La division Margueritte le traverse 
sous une rafale d'obus — le général Tilliard fut tué là, — 
et, de place en place, en bon ordre, cherche l'endroit le 
moins meurtrier. Cependant huit compagnies prussiennes 
vont enlever llly; et, sur la crête de Floing, Douay faiblit. 
L'admirable division Liébert, foudroyée de flanc, de 
face, est a bout. Déjà les mousquetaires allemands mon- 
tent à l'assaut ; du défilé de Saint-Albert, le tlot noir des 
bataillons dégorge toujours. 

L'heure est suprême. 

Wimpiïen donne à Ducrot l'ordre de réunir ce qu'il 
pourra de troupes de toutes armes, de se maintenir ; 
puis, courant vers Balan, il constate une accalmie : les 
Bavarois, vainqueurs, soufflent. Le voilà repris de son 
assurance. Il prévient Douay qu'il se « décide à percer 
l'ennemi, pour aller à Carignan prendre la direction de 
Montmédy ! » Il écrit à l'Empereur de venir « se mettre 
au milieu de ses troupes, elles lui ouvriront le pas- 
sage... » Rêves d'agonisant. 

Cependant Ducrot a fait appel à la division Margue- 
ritte. Pour donner à l'infanterie le temps de se reformer, 
elle va charger, dans la fournaise de Floing... C'est le 
sacrifice entier, inefficace. Margueritte, en allant recon- 
naître son terrain, est blessé à mort, lance du geste ses 
escadrons. Pour venger leur chef, et bien mourir, par 



i 



BATAILLE DE SEDAN. 



69 




MAKOLLl'.UTli. 



trois fois chasseurs d'Afrifiue, hussards et chasseurs de 
France s'élancent, se ralHent, repartent. Ils vont s'en- 
goulFrer sur les pentes rapides, à travers l'ouragan des 
balles. Les petits chevaux arabes jon- 
chent le sol de leurs tas blancs. La 
moitié de la division est tombée pour 
ne plus se relever, le reste tournoie 
épars. A Ducrot qui lui demande de 
charger encore, le général de Galliffet 
répond: « Tant que vous voudrez, 
mon général, tant qu'il en restera 
un ! » Et sur la pointe de la Marfée, 
Guillaume s'écrie, devant l'inutile 
et glorieuse chevauchée : « Oh les braves gens î » 

Les Prussiens tiennent maintenant la crête de Floina:, 
emportent le calvaire d'Illy, malgré Douay qui, furieux, 
s'y est jeté en désespéré. Ils enserrent le bois de la 
Garenne. De toutes parts on fuit 
l'aiïreux plateau. On se rue vers Se- 
dan, où dans les fossés, dans les 
rues, la cohue s'écrase. Une pre- 
mière fois, Napoléon, vers deux 
heures et demie, a fait arborer le 
drapeau blanc, abattu aussitôt. Il 
envoyait en même temps Lebrun à 
Wimpffen, pour lui faire signer une 
demande d'armistice. Mais Wimpffen, 
fou de douleur, court à la recherche 
de quelques braves. Percer! Il faut 
percer quand même !... Avec Lebrun et quelques géné- 
raux, il entraîne 2 000 hommes au delà de Balan, va se 
briser enfin contre les Bavarois. Une poignée de cuiras- 
siers à la même heure essayait de trouer, du côté de Gazai. 




GALLIFFET. 



70 LA GUERRE DE 1870-71. 

Mais toul est dit, 17 000 lues ou blessés français jon- 
chent le plateau, les ambulances. Les Prussiens sont 
aux portes. Le cercle de feu se resserre, concentré sur 
Sedan, bombarde ce château de cartes, cette foule misé- 
lable qui ce matin encore était l'armée de Châlons. 

Le drapeau blanc flotte pour la seconde fois. Napoléon 
envoie rendre à Guillaume son épée. Le canon cesse. 
Et pour célébrer leur étonnante victoire, au pied des 
palissades, Prussiens, Bavarois et Saxons se serrent la 
main, entonnent gravement des lieds. Ils n'avaient, à pleu- 
rer que 460 officiers et 8 500 soldats. 

Wimpffen le lendemain 2 septembre signe la capitu- 
lation. 

La France perdait, avec son Empereur, 124000 hommes, 
dont 21 000 pris dans la bataille et 3000 désarmés en Bel- 
gique. Le reste fut parqué dans l'affreux camp d'Iges, 
gagna peu à peu l'Allemagne. Une aigle, deux drapeaux, 
419 pièces de campagne, 139 de siège, 6000 chevaux 
valides, sans parler d'un matériel innombrable, tel était 
le butin. Et ce n'était rien encore, au prix du reste : 
celte profondeur morale de la catatrosphe, où avec le 
régime l'Europe crut voir la nation sombrer. 



SECONDE PARTIE 

DE LA PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE 
AU 4 DÉCEMBRE 



CHAPITRE VIII 

Le 4 Septembre a Pabis. — L'Iinvasion. — Chatillon. 
— Entrevue de Ferrières (19 et 20 septembre). 

La France, du coup dont elle touchait le fond, rebon- 
dit. Il semblait en effet que la guerre fût finie : elle com- 
mençait. 

En même temps que Guillaume parcourait ses bivouacs, 
aux acclamations de sa victorieuse armée, et que Napo- 
léon, comme une ombre, s'évanouissait vers quelque, 
château de prison, puis d'exil, la Capitale, le Pays s'affran- 
chissaient d'eux-mêmes de cet empire que sa légèreté, 
son incurie venaient de conduire au gouffre, non sans 
faillir y entraîner tout. 

A peine éclatait la foudroyante nouvelle de Sedan, le 
4 Septembre, que Paris envahissait l'Hôtel de Ville, et la 
Chambre qui, bouleversée, se consultait encore. Mais la 
volonté populaire, comme un flot irrésistible, balaya 
tout : Gambetta proclamait la République, et le minis- 



72 



LA GUERRE DE 1870-71, 




1ère Palikao, le Corps législ^if, le Sénat soudain dispa- 
rurent, dans la plus pacifique des révolutions. Un soleil 
magnifique, un ciel bleu illuminaient ce dimanche d'es- 
poir, la ville en fête où partout on abattait les aigles, 
tandis que l'Impératrice fuyait les 
Tuileries désertées, gagnait l'Angle- 
terre, et qu'à l'Hôtel de Ville bour- 
donnant, un gouvernement provi- 
soire se levait du sein du peuple. 
C'était la députation même de Pa- 
ris, moins Thiers qui s'abstint, et plus 
Trochu, gouverneur militaire, auquel 
on offrit la présidence. 

Jules Favre aux Affaires étran- 
gères, Gambetta à l'Intérieur, Jules Simon à l'Instruc- 
tion publique, Ernest Picard aux Finances, Dorian aux 
Travaux publics, Crémieux à la Justice, Magnin à l'Agri- 
culture et au Commerce, le général Le Flô à la Guerre 
^ -r-^ et l'amiral Fourichon à la Marine; 

Garnier-Pagès , Emmanuel Arago, 
Eugène Pelletan , Glais-Bizoin et 
Henri Rochefort sans portefeuilles, 
Jules Ferry préfet de la Seine, le vieil 
Etienne Arago, maire de Paris, tels 
étaient les hommes, en partie républi- 
cains nouveaux, en partie survivants 
de 1848, qui, appai-tenant presque 
tous au barreau, assumaient à cette 
heure solennelle la direction de l'Etat. 

Gambetta en province, Jules Favre et Trochu à Paris, 
sont les protagonistes de ce gouvernement, qui noble- 
ment se définit lui-même, « non le gouvernement d'un 
parti, mais le gouvernement de la Défense Nationale. 




AMIHAL l''OUmCII0.N, 



LE 4 SEPTEMBRE A PARIS. 73 

Nous ne sommes pas au pouvoir, disaient-ils, mais au 
combat. » Et ils rappelaient encore les souvenirs de 1792. 
« Aujourd'hui comme alors, le nom de République veut 
dire : Union intime de l'Armée et du Peuple pour la dé- 
fense de la Patrie... Que chaque Français reçoive ou 
prenne un fusil, écrit Gambetta aux préfets, et qu'il se 
mette à la disposition de l'autorité, La Patrie est en 
danger ! »... Un décret, que les événements rapportaient 
presque aussitôt, fixait au 16 octobre les élections d'une 
Assemblée nationale constituante. La botte allemande 
renversa les urnes. 

En allendant, on jurait de ne céder jamais « ni un pouce 
de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses ». Et 
certes, il n'a pas dépendu du grand cœur de Gambetta 
que cette parole ne fût tenue. 

Moment terrible. Tout est à créer, et sur-le-champ. 

Or, si la nation est secouée, parcourue d'élans qui, 
cinq mois durant, vont attester sa vitalité profonde et ses 
vieilles vertus guerrières, si plus de GOOOOO hommes sont 
par Gambetta successivement armés, jetés à l'ennemi, la 
masse du pays, dissolue par l'Empire, pénétrée d'un 
goût croissant de luxe et de lucre, n'en est pas moins 
hostile, non à l'Allemand, mais à se défendre contre l'Al- 
lemand. Les campagnes, enrichies de la veille, ne songe- 
ront bientôt qu'à voir cesser le sanglant cauchemar. On 
est, en province, jaloux de Paris ; on y supporte assez 
mal ce gouvernement où la Capitale seule est représentée ; 
partout, c'est le désarroi, la surprise des partis : la plu- 
part doutent de l'efficacité de la résistance, songent moins 
auxmoyensde prolonger la guerre qu'à ceux d'accommoder 
la paix à leur goût personnel : orléaniste, bonapartiste 
ou royaliste. La République, ardemment servie par 
quelques-uns, est suspecte à beaucoup, travaillée elle- 



74 LA GUERRE DE 1870-71. 

même de ferments révolutionnaires. ^larseille, Lyon ont 
des tendances séparatistes. Une >< Ligue du ]Midi » 
s'ébauche. 

Paris enfin, ce grand Paris, son peuple admirable, ses 
ressources infinies, sa foi ardente, la bonne volonté de 
ses maîtres, tout cela ne se galvanise également qu'à 
demi, non point manque d'hommes, ici, mais d'un 
homme. Cependant la grandeur de cette lutte improvisée, 
qui de septembre à janvier se déroule, est telle que le 
monde s'étonne, gardera, pour la vaincue, crainte et res- 
pect. « Aucune nation, avoue ensuite un général alle- 
mand, n'aurait été capable de faire ce que la France a 
fait. » 

Suivons ces fastes qui en dépit de tant de revers res- 
tèrent héroïques, et où, comme les soldats de l'armée 
impériale, les volontaires et les recrues de la République 
se montrèrent dignes d'un meilleur destin. Il nous fau- 
dra souvent passer d'un théâtre d'opérations à l'autre, 
car toute la guerre est là, dans cette dispersion d'efforts, 
cette dualité de la lente Province, convergeant vers Paris, 
sous l'énergique élan de Gambetta, et de Paris ardemment 
tourné vers la Province, mais tenu en bride, aux mains 
hésitantes de Trochu et de Favre. 

Le Président du Gouvernement, généralissime, était 
pourtant un officier d'état-major des plus brillants; sang" 
froid, bravoure, intelligence ornée, sens critique le plus 
fin, rien ne lui manque pour être en temps ordinaire un 
citoyen modèle, et tout, pour être l'homme d'action mili- 
taire qu'exigeaient ces temps troublés. Il est la sagesse, 
le désintéressement, mais aussi, sous des dehors modestes, 
la présomption en personne. Où il faudrait de l'énergie 
matérielle, il ne rêve que force morale, celle dont lui 
semblent pleins ses discours et ses écrits. Car il est l'au- 




LE 4 SEPTEMBRE A PARIS. 75 

leur d'un livre célèbre sur les vices de l'armée française 
en 1867, et demeure en 1870 magister bavard, intaris- 
sable. Il est bien à sa place à la tête du Conseil, c'est 
l'avocat général. 

Défauts de nature qui n'eussent été que des ridicules, 
si ce Breton mystique avait eu seule- 
ment foi. Mais d'avance il se vit battu, 
et c'était le plus sur moyen de l'être. 
11 s'obstinait à désespérer de Paris, 
espérait par contre en sainte Geneviève, 
patronne de Lutèce. « On ne tiendra 
pas quinze jours », pensait-il, et de 
quinzaine en quinzaine il attendait, avec 
une éloquente résignation, l'instant de tkochu 

choir. Et ce chrétien qui pas une fois 
ne songea au précepte « Aide-toi, le ciel t'aidera », ce 
brave soldat, ce sage intègre fut un homme funeste. 

Paris cependant s'apprêtait. Par les soins du ministère 
Palikao, des approvisionnements considérables avaient 
été amassés, des parcs à bestiaux établis dans les jardins et 
sur les talus des fortifications ; 200 pièces de gros calibre, 
venues des côtes, complétaient l'innombrable armement 
de l'enceinte et de sa ceinture de forts; 14 000 marins, 
troupe dévouée et solide, y servaient comme à bord, tan- 
dis que dans la banlieue immédiate et les murs, une armée 
immense, qui devait comprendre plus de 650000 hommes, 
s'organisait. 

Un seul corps était alors en entier, le 13^, que Vinoy, 
par une habile retraite, avait su ramener de Mézières, 
échappant, après le désastre de Sedan, à la poursuite du 
IV corps prussien et de deux divisions de cavalerie. Au 
13'= figuraient les deux seuls régiments qui survécussent 
de l'ancienne armée, orgueil de Lebœuf et de Napoléon, 



76 LA GUERRE DE 1870-71. 

aujourd'hui toute dans les prisons d'Allemagne ou la 
geôle de Metz. Le 14« corps, — général Renault, un vété- 
ran d'Afrique, — se i'ormait à peine. 

Trochu choisit comme général en chef son ami, l'éner- 
gique Ducrot qui, évadé de Sedan, lui parut, quoique 
moins ancien que le brave Vinoy, plus qualifié ; et dès le 
début, l'unité de commandement clocha. 

En dehors des lignards qui ne s'élevèrent pas à plus de 
80000 hommes, environ 115 000 mobiles moins aguerris 
encore, tant de la Seine que de tous les départements, 
enlraient en compte. Ils avaient la faculté, abus qu'on 
supprima bientôt, d'élire leurs chefs. Et sans doute beau- 
coup étaient novices, fainéants, indisciplinés, car on 
s'en était remis jusque-là aux troupes de métier, et l'on 
ne peut en un jour s'improviser soldat ! Sans doute tous 
étaient, non sans quelque raison, suspects aux généraux, 
car, vieux et sortant des rangs ou de leur reiraite, 
ceux-ci ne pouvaient se faire à ces événements imprévus 
et à ces hommes nouveaux. Tl y avait pourtant là des 
éléments excellents, qui demeurèrent inutilisés. 

Mais c'est dans la garde nationale, plus encore que 
dans la mobile, qu'on vit grandir le déplorable malen- 
tendu. « Elle comprenait d'abord 60 bataillons, animés 
du meilleur esprit (1); elle finit par compter "28.3 bataillons 
ou 344000 hommes, et ne fut plus qu'une cohue, où se trou- 
vaient des enfants et des vieillards, des vagabonds, des 
repris de justice. » Pourtant cette cohue, que pendant tout 
le siège un brûlant désir d'activité dévora en pure perte, 
est la même qui sous la Commune se battit avec tant de 
bravoure. Nul doute qu'employée, aguerrie, disciplinée 
dès le début, elle n'eût été, contre les Prussiens, la force 

(1) Chuquet, La Guerre de 1S70-7I. 



l'invasion. 77 

redoutable qu'elle devait se montrer, contre des Français, 
trois mois après.. Au reste, les quelques régiments de 
gardes nationaux mobilisés, qui, de vingt-cinq à quarante 
ans, furent prélevés à raison de quatre compagnies par 
bataillon, surent prouver, à Buzenval, ce qu'on pouvait, 
ce qu'on devait attendre de Paris. 

Ainsi l'énorme ville, où une foule de corps francs 
s'assemblaient encore, bouillonnait dans une agitation 
confuse. On se préparait au siège, sans que la plupart 
crussent à sa durée, et plusieurs à sa possibilité même. 

Déjà les Allemands étaient aux portes. 

L'armée de la Meuse et la HT armée, dès le 3 sep- 
tembre, avaient reçu les ordres de marche et s'étaient 
aussitôt ébranlées, sur un très vaste front. Si, le 5, Mont- 
médy repoussait un coup de main, le 4, le VP corps alle- 
mand était entré à Reims sans défense, et, le 8, Laon et 
sa citadelle capitulaient sans avoir tiré un seul coup de 
canon, — si bien que le garde d'artillerie Henriot, ré- 
volté, faisait, à l'entrée du grand-duc de Mecklembourg, 
sauter la poudrière, dont l'explosion tuait plus de 100 enne- 
mis, avec 300 des nôtres. Du 17 au 19 septembre enfin, le 
Prince Royal et le prince de Saxe arrivaient, et sur un 
immense cercle de 80 kilomètres établissaient audacieu- 
sement leur frêle cordon d'investissement, au début 
122660 hommes seulement, avec 24325 chevaux et 
622 canons. 

En vain, de la hauteur de Châtillon, Ducrot avec le 
Ih." corps essayait-il de tomber sur le flanc du N" corps 
prussien et du IP bavarois, qui longeaient la Bièvre, 
gagnaient Versailles. Aux premiers obus, nos recrues, 
zouaves seulement par l'habit, lâchaient pied, fuyaient 
dans une affreuse panique jusqu'aux portes, jusqu'à tra- 
vers les rues. L'artillerie avait beau vaillamment tenir tête, 



78 LA GUERRE DE 1870-71. 

elle 15" de marche résister des heures au Plessis-Piquei, 
lesdivisions Caussadeet Maussion pliaient, l'unequittant 
Bagneux, et l'autre rentrant de son chef à Paris. Ducrot 
désespéré, ne recevant ni munitions ni renforts, dut 
évacuer le plateau. Trochu fit du coup abandonner toutes 
les redoutes extérieures, ébauchées à peine, et sauter les 
ponts. Excessive prudence. On ne garda que les ponts 
d'Asnières et de Neuilly, les forts et le mont Valérien. 
Le soir même, Tarmée du Prince 
Royal de Saxe était campée, au nord, 
de Saint-Germain à la Marne, et se 
reliait entre Marne et Seine, par la 
division wurtembergeoise, à l'armée 
du Prince Royal. Celle-ci barrait de 
Choisy-le-Roi à Bougival, occupait les 
hauteurs de Châtillon, de Clamarl, de 
Meudon, positions inestimables con- 
quises presque sans combat, et d'où 
elle dominait les forts du sud. 

Quelques jours avant, le Gouvernement avait délégué 
à Tours trois de ses membres, Crémieux, l'amiral Fou- 
richon et Glais-Bizoin, pour organiser la défense en 
province, maintenir les relations avec les puissances 
étrangères. En môme temps Thiers, ambassadeur offi- 
cieux, parcourait l'Europe, cherchant en vain de Londres 
à Saint-Pétersbourg, de Vienne à Florence, à réchauffer 
des sympathies glacées par le malheur. 

La France n'avait plus à compter que sur elle. 
Jules Favre venait, en effet, de se heurter (19-20 sep- 
tembre), dans une entrevue à Ferrières, aux exigences 
voraces de Bismarck. Le Chanceherde fer n'imposait rien 
moins, avant tout armistice, que ces conditions inaccep- 
tables, tant qu'il y aurait des soldats et des armes : red- 




ENTREVUE DE FERRIÈRES. 79 

dition de Bitche, Toul, Strasbourg, la garnison de cette 
dernière prisonnière de guerre, l'occupation d'un fort de 
Paris, les hostilités continuées devant Metz ! C'était 
demander, tout cru, l'Alsace-Lorraine. C'était déchaîner 
à nouveau le formidable inconnu de la guerre, la véri» 
table cette fois, aussi légitime qu'avait été absurde 
l'autre ! Guerre de la Patrie envahie, guerre sainte. 



CHAPITRE IX 

Siège et capitulation de Strasbourg (11 août au 27 sep- 
tembre). — Paris jusqu'au 30 octobre. — Les pre- 
mières SORTIES. — Perte du Bourget (30 octobre). 

A cette fin de septembre, où une seconde phase vient 
de s'ouvrir, quel est le tableau de la France ? Jusqu'au 
cœur de la nation, l'invasion allemande s'est répandue ; 
elle entoure et bat les murs de Paris, elle couvre on 
arrière tout l'Est : un quart des départements gémit sous 
des préfets teutons ; l'Alsace et la Lorraine sont des gou- 
vernements généraux; un autre se forme à Reims et en- 
globe les départements de l'Aisne, des Ardcnnes, de la 
Marne, de Seine-et-Marne, de l'Aube et de Seine-et-Oise. 
Çà et là, comme des îlots en pleine mer, quelques places 
tiennent encore. Si Marsal s'est depuis longtemps et trop 
vite rendue, Bitche, Verdun, Phalsbourg arborent tou- 
jours fièrement les trois couleurs. Toul en flammes, qui a 
résisté à deux coups de main et à deux bombardements, 
vient seulemenl de succomber, le 23, devant le Xlll' corps 
d'armée allemand, grand-duc de Mecklembourg-Schwérin, 
devenu disponible. Il était primitivement chargé de la dé- 
fense des côtes, sur ia Baltique! Avec 2U0U hommes de 
garnison (conscrits d'un dépôt, gardes nationaux, gen- 
darmes) et pas un canonnier, ni un sapeur du génie, Toul 
avait retenu l'ennemi 10 jours, et reçu 12000 obus. 

Cependant, sur la froniière alsacienne et sur la fron- 
tière lorraine, Strasbourg et Metz en détresse sont 
restées debout, enchaînant autour d'elles des masses 



SIÈGE DE STRASBOURG. 81 

compactes. Mais la dernière heure de l'une est sur le 
point de sonner, et les jours de l'autre sont comptés. 

Au lendemain de Wœrtli, à peine les derniers des 
4 000 fuyards de Mac-Mahon étaient-ils venus grossir la 
troupe hétéroclite de ses 13 000 défenseurs (lig-nards, 
recrues de quatre dépôts, lanciers, mobiles, pontonniers, 
marins), Strasbourg voyait, le 11 août, apparaître la 
division badoise, renforcée bientôt par la garnison de 
Rastadt, la landwehr de la Garde et la l""^ division de 
réserve : 60 000 hommes, sous Wer- 
der. Pas d'ouvrages avancés, pas de 
casemates, de mauvais blindages aux 
vieux et beaux remparts de Vauban, 
et comme effectif du génie en cette 
place de guerre de 85 000 âmes, 8 sol- 
dats, 8 sous-officiers, et 5 officiers, 
dont le directeur des fortifications 1 
Le gouverneur est le général Uhrich, 
rappelé du cadre de réserve. 

^^ UHniCH. 

Les Allemands, le soir du 15 août, 
ouvraient le feu, et de l'ironique salut d'une salve de 
vingt et un coups, fêtaient à notre place, contre nous, 
le dérisoire anniversaire impérial ! Le 16, ils dispersaient 
une forte reconnaissance du colonel Fiévet, qui, mortel- 
lement blessé, perdait trois canons. La nuit du 23 enfin, 
désireux de brusquer, Werder commençait le bombarde- 
ment. On voit alors oette chose étonnante, depuis les 
Barbares inconnue : ce n'est ni contre les remparts, ni 
contre la garnison que les obus font rage, mais sur la 
ville innocente, sur les femmes, les enfants, les vieil- 
lards, sur les précieux musées, les bibliothèques, les 
églises, les temples, sur l'inestimable cathédrale, legs et 
joyau des temps ! 




85 LA GUERRE DE 1870-71. 

L'Allemagne, pour la conquérir plus vite, écrase 
Strasbourg, ville-sœur, et plus qu'à demi germanique, 
quoique si française d'âme ! Mœurs de guerre oubliées 
dont le xix^ siècle frémit! Inauguration d'une tactique 
nouvelle. 

Et les nuits des 24, 25, 26 et 27 août se succèdent en 
trombes de fer et de feu. Les rues noires resplendissent, 
tout le ciel s'empourpre, le cri des guetteurs ininterrompu 
s'élève : le feu au musée ! le feu à l'arsenal, le feu à la 
Bibliothèque, au Temple-Neuf, au Palais de Justice! 
Le feu rue de la Mésange, rue du Dôme, rue de la Nuée- 
Bleue ! Et le Broglie et l'Hôtel de Ville s'embrasaient 
aussi et, sur cette nappe écarlate, la cathédrale criblée 
s'incendiait à son tour, flambait de tout son immense toit 
de métal. 

Dès lors, bien que Werder {Môrder, l'assassin, comme 
les Strasbourgeois disaient), s'étant convaincu que la 
terreur ne suffisait pas à forcer cette population héroïque, 
se fût résigné à entreprendre un siège militaire en règle, 
le feu sur la ville ne s'éteignit plus. Et des trains de plaisir 
pour « amateurs de feux d'artifice », des chariots réquisi- 
tionnés à Kehl amenèrent au bord du Rhin les dilettantes 
de pareils spectacles. On vint de loin voir brûler « die 
wiinderschône Stadt (l) » ; l'Allemagne exultait. Desépîlres 
enthousiastes de Berthold Auerbach, romancier cham- 
pêtre, célébrèrent sur place la grandeur de ces destruc- 
tions sauvages, la rouge auréole dont se nimbaient 
princes et généraux. Un autre déclarait que sans doute 
« la France était pleine de charmes, de finesse, de beauté, 
mais qu'il fallait une bonne fois serrer ses doigts délicats, 
jusqu'à ce que le sang jaillisse de ses petits ongles roses ». 

(1) « La ville merveilleuse » {chanson populaire). 



SIEGE DE STRASBOURG. 6ô 

Et tandis que le voile de fumée se déroulait toujours, 
tandis que les habitants soutiraient au fond des caves, ou 
passaient, stoïques, à travers des rues de décombres, 
tandis que 10 000 pauvres sans toit ni pain erraient d'abri 
en abri, jusque dans les égouts, tandis que le Jardin bo- 
tanique regorgeait de morts, exhalait une odeur pestilen- 
tielle, — les parallèles du siège se poursuivaient. Le 
2 septembre une sortie était repoussée. Le 11 septembre, 
l'intervention des délégués suisses — noble élan humain de 
ce petit peuple réalisant ce que de plus grands n'osaient 
— apportait à tous des nouvelles, l'air du dehors, à 3000 
ou 4 000 parmi les plus faibles, des saufs-conduits. 

Femmes, enfants, vieillards, quelques bouches inutiles 
purent s'éloigner. Et la dalle retomba plus lourde. En 
vain au maire Humann succédait le bon docteur Kûss. En 
vain le 19 septembre, après plusieurs tentatives, le préfet 
de la république, Edmond Valcntin,ranciendéputé de48, 
réussissait à pénétrer dans la ville, en héros. Il avait 
franchi à la brune les lignes ennemies, et, sous les balles, 
rampé dans les champs, traversé l'Ill à la nage, atteint 
le parapet. A leur tour, les fusils français le couchent en 
joue, on l'empoigne, on l'enferme, il n'est conduit qu'à 
l'aube au quartier général : « Annoncez le préfet du Bas- 
Rhin ! » dit-il. Et tirant de sa manche déchirée le décret 
qui le nomme, il le tend à Uhrich. 

Mais que pouvaient les meilleures volontés à cette heure 
où le flot des événements, déchaîné par des causes sans 
remède, emportait tout? Une à une, les lunettes exté- 
rieures étaient prises ; le 22, l'attaque couronnait le glacis, 
battait en brèche les bastions. Déjà le 18, Uhrich, atten- 
dri par les souffrances delà ville, songeait à capituler; 
seules les protestations du conseil de défense l'avaient 
retenu. Le 27 enfin, devant la brèche pratiquée au corps 



84 LA GUERRE DE 1870-71. 

de place, devant Thorreur imminente de l'assaut, le 
Gouverneur prend le parti suprême. Les trois couleurs 
sont amenées aux cris, aux feux de joie d'alentour, le 
drapeau blanc flotte sur la cathédrale. Une courte émeute 
bouillonne, puis s'apaise. Soubresauts de la ville expi- 
rante. Et le lendemain, 500 officiers, 17 000 hommes défi- 
lent, prisonniers de guerre, Exelmans, Barrai, Uhrich en 
tête. Werder met pied à terre pour embrasser le vaincu, 
le féliciter de sa longue résistance. Derrière les artilleurs 
et les marins, résignés et graves, le reste de la garnison, 
« ivre de vin et de rage », coule en désordre, brise ses 
armes ou les jette dans les fossés. 

lien restait encore. 1 200 canons et plus de 200000 fu- 
sils, sabres, pistolets, tombent, avec Strasbourg, aux 
mains du vainqueur. 448 bâtiments détruits, 2 800 habi- 
tants tués ou blessés, — alors que la garnison n'avait 
perdu (pie 2 500 hommes — témoignaient assez haut du 
triste prix de la victoire. 

La chute de Strasbourg, si elle retentissait au cœur de 
Paris, ne parvint pas à l'ébranler. On voila de crêpe la 
statue couverte de couronnes votives, et avec une activité 
fébrile le Commerce continua à fondre des canons, des 
mitrailleuses, à fabriquer des affûts, des chassepots, de 
la poudre, des cartouches. On transforme les vieux fusils, 
les pavés des rues s'entassent en barricades. Travail plus 
sérieux : on achève de fortifier et d'armer l'enceinte. Une 
commission des subsistances s'organise, — tardivement 
il est vrai, mais on se persuadait seulement de la réalité 
du siège! — réquisitionne blés et farines. Et de faibles 
sorties se succèdent, montr'ent à trop longs intervalles, à 
défaut de la hardiesse du commandement supérieur, la 
bravoure et l'entrain des troupes. 

Le 22 et le 23 septembre ont eu lieu les combats heu- 



PARIS jusqu'au 30 OCTOBRE . 85 

reux de Villejuif; on a repris, sans grand mal, les redoutes 
des Hautes-Bruyères et du Moulin Sacquet, si déplora- 
blement abandonnées par Trochu, après Châtillon. Ainsi 
les forts de Vanves et de Montrouge seront couverts et 
Bicêtre, Ivry, Bercy, le faubourg Saint-Antoine et l'Hôtel 
de Ville à l'abri du bombardement, auquel les exposait 
cette reculade injustifiée. 

Le 30 septembre, c'est une grande reconnaissance ofï'en- 
sive du ] 3' corps et de Vinoy, dans la direction de Choisy ; 
objectif : la destruction d'un pont 
qu'on y supposait établi. Mais à Thiais 
et à L'Hay viennent se briser les 
brigades Biaise et Dumoulin ; et le 
général Guilhem tombe devant Ghe 
villy, dont les premières maisons 
seules sont enlevées. Le VP corps 
prussien, des fractions du II" bava- 
rois barrent tout chemin. Trochu 
défend d'engager les réserves, satis- 
fait pourvu que la retraite s'exécute « en bon ordre ». 

Le 13 octobre, nouvelle démonstration, sur Bagneux 
et Châtillon. Comme la dernière fois, longue canonnade 
des forts, servant moins à appuyer notre mouvement qu'à 
avertir l'ennemi. Et les mobiles de l'Aube et de la Gôte- 
d'Or s'emparent de Bagneux, où sur la dernière barricade 
est tué le commandant de Dampierre, criant eacore : « En 
avant ! » Mais impossible de déboucher. De même, à 
Châtillon, les Bavarois d'Hartmann arrêtent l'élan de la 
brigade Susbielle, et Vinoy, sur l'ordre de Trochu, doit 
reculer, abandonner Bagneux. 

Le 21 octobre, au tour de Ducrot; il lance une pointe sur 
la Malraaison. Les zouaves, de Châtillon y prennent une 
éclatante revanche, luttent héroïquement dans le pa< c, Et 




86 LA GUERRE DE 1870-71. 

c'est l'habituel bilan : succès d'avant-postes, arrêt sur la 
ligne de résistance, puis retraite. Petites opérations sans 
vrai but, qui tenaient l'espoir en haleine. 

Trochu, s'il n'avait dépendu que de lui, s'en fût tenu 
là. Sans la moindre confiance dans des troupes qu'une 
énergique discipline et de perpétuels combats eussent 
seuls aguerries, il demeurait fâcheusement impressionné 
par le petit mouvement insurrectionnel (8 octobre) des 
bataillons rouges de Gustave Flourens et tandis que 
l'inaction rongeait ces foules, et que rue de la Gorderie, 
centre de l'Association internationale des travailleurs et 
des fédérations ouvrières, les cerveaux s'exaltaient d'une 
rièvre patriotique, l'Hôtel de Ville décrétait, dissertait, dis- 
cutait. La formidable cité, base unique d'opérations d'où 
l'on pouvait rayonner contre un ennemi moins nombreux 
et dispersé, réclamait en vain une trouée. Les meilleurs 
esprits priaient qu'on ne laissât point l'investisseur s'im- 
planter à son aise, river plus fortement chaque jour son 
redoutable cercle fortifié; ils suppliaient qu'on fît brèche 
sur un point, tout au moins qu'on assiégeât, sans retard 
et sans cesse, les assiégeants; 300 000 travailleurs eussent 
pu remuer la terre, les forcer dans leurs lignes, au lieu 
de monter au rempart ces gardes insoucieuses, avec deux 
heures de faction sur vingt-quatre et le reste en flâneries 
le long des tentes, en sommeils ou en parties de cartes ou 
de bouchon, en tournées chez le marchand de vin. 

Les heures se passaient en discours. 

Aussi, lorsque le 28 octobre la fusillade crépita au 
Bourget où les francs-tireurs de la Presse surprenaient, 
bousculaient les grand'gardes prussiennes, Trochu apprit- 
il sans plaisir ce hardi coup de main du commandant de 
Saint-Denis, le général Garrey de Bellemare. Le Bourget, 
' elon l'expression allemande, « tète de pont des plus fa vo- 



PERTE DU BOURGET. 87 

rables « et que deux mois plus tard, se donnant à lui- 
même un éclatant démenti, Trochu devait inutilement 
essayer de reprendre après un combat sanglant, le Bour- 
get lui semblait alors « trop en flèche » et « de nulle 
importance stratégique ». Il ne s'émut donc pas outre 
mesure, le 30 octobre, à la nouvelle que cette position, 
destinée à être si chèrement disputée en décembre, retom- 
bait aux mains de l'ennemi. 

Dès le 28, un bataillon prussien en avait tenté la reprise, 
et le 29, trente bouches à feu le bombardaient; le 30 enfin, 
sans que Trochu eût fait envoyer un canon, et pendant 
(jue de Bellemare était allé s'expliquer à Paris, neuf ba- 
taillons et cinq batteries de la Garde prussienne, en trois 
colonnes, s'avançaient à l'assaut. 1 500 mobiles sans offi- 
ciers lâchèrent pied. Mais 1 900 hommes restaient enfer- 
més dans le village, attendant du secours. Personne ne 
vint; et du matin jusqu'à une heure de l'après-midi, ces 
deux bataillons de mobiles de la Seine, avec le 28'= de 
marche, tinrent tête aux bataillons prussiens. Résistance 
têtue, héroïque, ensanglantant les rues, les maisons, dont 
chacune exigea un siège. Résistance jusqu'à une reddi- 
tion glorieuse, comme celle du commandant Brasseur 
lorsque les munitions lui manquèrent, ou jusqu'à une 
mort plus glorieuse encore, comme celle du commandant 
Baroche, frappé d'une balle au cœur. De ces 1 900 héros, 
pas un ne rentra à Paris; 700 jonchaient le sol. Les 
Allemands n'avaient pas cru payer trop cher, de la perte 
de 34 officiers et de 430 hommes ce point soi-disant quel- 
conque et devant la barricade duquel, pour ranimer ses 
troupes — les vainqueurs de Saint-P rivât — le vieux 
général de Budritzky avait dû mettre pied à terre, empoi- 
gnant lui-même le drapeau du régiment Reine-Elisabeth ! 



CHAPITRE X 

La Province. — La Délégation a Tours (10 octobre). — 
(Iambetta. — Les Bavarois a Orléans (11 octobre). 
— Chateaudun (18 octobre). 

Tandis que Paris supportait patiemment, entre deux 
sorties, les premières semaines de siège, la Province, sous 
le lent aiguillon de la Délégation, se démenait tant bien que 
mal. L'avocat septuagénaire Crémieux, garde des sceaux 
de 48, s'appliquait à parer, comme il pouvait, aux occupa- 
tions et aux besoins de six ministères. L'honorable ami- 
ral Fourichon était chargé de la guerre; c'était un excel- 
lent marin. Homme d'ordre et de hiérarchie, et le moins 
fait pour ces heures bouleversées. Quant à Glais-Bizoin, 
autre septuagénaire, et vétéran du parlementarisme, les 
meilleures intentions animaient ce vieux garçon, un peu 
bohème, mouche bourdonnante du coche. 

Cependant, sous l'active direction des délégués du 
ministère de la guerre, le général Lefort, le colonel 
Thoumas, on s'efforçait de faire face aux innombrables et 
presque insurmontables difficultés qui surgissaient de 
toute part, à toute minute. Tandis que presque toutes les 
ressources du pays restaient, avec tous les pouvoirs, — 
faute plus grande encore, — enfermés dans Paris, en pro- 
vince, chefs, soldats, fusils, canons, tout manquait. En fait 
de troupes régulières, il ne restait, dans toute l'Algérie 
ou les départements, que 5 régiments de ligne, de cava- 
lerie et une seule batterie montée : 23 000 hommes à peine. 
Les troupes de dépôt? Sans doute elles atteignaient 



LA PROVINCE. 89 

un effectif de 150000 hommes, mais avec 100000 non- 
valeurs, recrues de la classe 69, ouvriers hors rang. En 
fait de matériel, mais épars aux quatre coins du terri- 
toire, et sans affûts, de quoi constituer seulement 48 batte- 
ries. En fait d'attelages, 1 800 chevaux au heu de 26000. En 
fait d'armement, pas assez de chassepols et trop de vieux 
fusils à tabatière. En fait de munitions, d'équipement, 
d'habillement, de campement, rien. Tout à pourvoir, dans 
une proportion gigantesque, au milieu de la routine 
éperdue et de la discipline dissolvante. 

Petit à petit — et si vite pourtant que les Allemands 
en furent surpris (ils croyaient la guerre terminée avec 
la disparition des armées impériales) — le 15" et le 
16« corps s'amalgamaient, l'un sous La Motte-Rouge, vers 
Bourges, l'autre à Blois. Escadrons ou compagnies, 
tirés en hâte des dépôts, formaient des régiments de 
marche, et de même la garde mobile reconstituée, grossie 
des célibataires ou veufs sans enfants, au-dessous de 
trente-cuiq ans. Mais les régiments de marche n'avaient 
aucune cohésion, et les régiments de mobiles, d'esprit 
plus patriotique, de bel élan, mais sans l'ombre de pré- 
paration militaire, devaient se démoraliser bien vite. Tout 
allait à la diable; et l'on vit longtemps des bataillons 
en blouse et sabots ; des hommes s'attachaient à l'épaule, 
avec de la ficelle, des havre-sacs de fantaisie ; certains 
étaient sans baïonnettes ! 

Ce qui d'avance, en dépit de maints héroïsmes, va 
condamner à la défaite ces masses improvisées, c'est 
moins encore ce défaut d'organisation et d'endurance, 
que la déplorable faiblesse, l'absence même, peut-on 
dire, des cadres, vidés par les premiers désastres, et qu'il 
fallut au hasard remplir. Officiers trop vieux ou trop 
jeunes, sans nul prestige, de routine endurcie ou de 



90 LA GUERRE DE 1870-71. 

totale ignorance, et ce qui est pis, trop souvent soucieux 
de leurs seules aises, ne partageant pas assez la dure vie 
de leurs hommes. 

Ainsi, dans le Nord, dans l'Est, dans l'Ouest, plus 
confuse à mesure que l'on s'éloignait de Tours, où la 
Délégation siégeait au milieu d'un grand concours d'am- 
bitions, d'intérêts et de zèles, la résistance s'organisait. 
Mais partout c'étaient de perpétuels conflits entre les 
autorités civile et militaire, un chaos, d'oi!i, faute d'une 
main ferme, rien de bien précis ne sortait. 

Sans peine, dans les Vosges, Werder et les Badois, 
libres depuis la capitulation de Strasbourg, chassaient 
devant eux francs-tireurs et mobiles, les battaient à Raon- 
l'Étape, à la Bourgonce, enlevaient Rambervillers où la 
garde nationale sédentaire luttait bravement. Le général 
Cambriels, un des blessés de Sedan, investi du com- 
mandement des troupes, jugeait prudent de se replier 
jusqu'à Besançon. 

Autour de Paris, les 4 divisions de cavalerie allemandes, 
chargées de couvrir le blocus, poussaient au loin dans le 
Vexin, le Beauvaisis, la Beauce, leurs pointes et leurs 
réquisitions. Elles frappent Mantes, Gisors, Vernon, 
inquiètent les quelques troupes que le général Gudin 
réunit à Rouen, entrent aux Andelys, à Beauvais, à 
Compiègne. Et Saint-Quentin, le 9 octobre, n'est sauvé 
d'un coup de main par le préfet Anatole de la Forge, que 
pour être perdu le 21, écrasé d'une lourde contribution. 
C'est que l'Allemagne, en dépit de la belle proclamation 
de Guillaume h Saint-Avold, ne fait pas seulement îa 
guerre à Napoléon III, mais à la bourse et îi la fie de la 
France. Elle veut un si complet triomphe, que de long- 
temps la vieille ennemie ne puisse se relever, porter ombre 
au naissant empire. 




LA PROVINCE. 91 

Témoin, en attendant mieux ou pire, le sauvage mas- 
sacre, en août, d'inoflensifs mobiles prisonniers, à Pas- 
savant ; témoin les représailles sanglantes partout terro- 
risant les villages d'où part un seul coup de fusil! les 
notables arrachés brutalement des villes, allant croupir 
au fond de lointaines forteresses allemandes ! le meurtre 
des francs-tireurs traqués comme j>--^..,^ 

des bêtes ! témoin l'incendie récent 
d'Ablis. 

Les 2^ 4" et 6*^ divisions de cava- 
lerie, qui dans les premiers jours 
d'octobre avaient eu plusieurs en- 
gagements à Épernon, Maintenon, 
Toury, venaient d'être, ainsi que la 
22'' division prussienne, détachées 
aux ordres de Von der Tann, qui, ^^^,ole de la forge. 
avec le I" corps bavarois, réserve 
unique des armées sous Paris, marchait aux troupes de 
La Motte-Rouge. Le 15" corps, soi-disant prêt, venait en 
effet de franchir la Loire, s'avançait au delà d'Orléans. 

Le 7 octobre, des francs-tireurs surprennent à Ablis 
une compagnie bavaroise et un escadron de hussards, 
emmènent 70 prisonniers. Le 8, le général Von Schmidt 
revient avec toute une division, brûle méthodiquement 
le village entier, 

La tache noire se répand. Le 10, Von der Tann bat à 
Arlenay l'avant-garde de La Motte-Rouge, la repousse en 
désordre dans la forêt d'Orléans ; le 15'' corps repasse 
précipitamment la Loire, et le soir du 11, les Bavarois 
entrent dans Orléans, après une lutte tenace, une vraie 
bataille contre une douzaine de mille hommes, qui, char- 
gés de couvrir la retraite, défendent avec acharnement 
Ormes, Saran, Bel-Air, reculent pied à pied à travers 



92 



LA GUERRE DE 1870-71, 



vignes et bois, jusqu'à la gare des Aubrays, jusqu'au 
remblai du chemin de Ter, jusqu'au faubourg Saint-Jean, 
jusqu'à la barrière de l'octroi enfin, que les vainqueurs 
n'emportaient qu'à cinq heures du soir, avec de longs 
hurrahs. 

Orléans aux Allemands, l'invasion s'étendait au Nord 
jusqu'à l'Andelle et à l'Eure, couvrait au Sud jusqu'à la 
Loire. 

C'est alors que Gambetta surgit, sinon pour le salut, 
du moins pour l'immortel honneur de la France. 

Le jeune ministre a trente- deux 
ans. Élu député à Paris et à Marseille, 
c'était hier un avocat, déjà célèbre 
par son opposition contre l'Empire. 
Rien ne présageait pourtant encore 
son grand destin. Fils d'un Génois, 
d'un petit épicier établi à Gahors, il 
s'était lait, instruit lui-même, met- 
tant au service d'une mémoire cha- 

GAMBETTA. 

que jour plus ornée un ardent goût 
de lecture. Il avait une éloquence passionnée, une voix 
mâle et chaude, qui prenait. Il était de taille moyenne, 
la figure pleine encadrée d'une barbe noire, le front 
vaste, le nez aquilin, avec ses longs cheveux rejetés 
en arrière, et, ce dont on ne s'apercevait même pas, 
tant l'œil de verre vivait, borgne, d'un accident de jeu- 
nesse. 

Le 7 octobre, il part en ballon, essuie le feu des avant- 
postes, tombe à Montdidier, gagne Amiens, le Mans, en 
jetant sursa roule de vibrantes exhortations. Le 10, il est 
à Tours. Dès la gare, son premier mot à la foule est : 
« Toute l'armée de la Loire sur Paris ! » 

Et soudain, lout change. La Province aux membres 




LA DÉLÉGATION A TOURS. 93 

épais, presque morts, tressaille. Elle a une âme. Du 

10 octobre, jusqu'aux tristes jours de janvier où il 
succombe, non de sa propre fatigue, mais sous la lassi- 
tude des autres, il parcourt le pays, le galvanise. 11 prêche, 
il organise partout la guerre sacrée. Ce borgne est 
un voyant, accomplit un travail cyclopéen. L'un après 
l'autre 11 corps d'armée sortent du sol, à son appel. En 
moins de quatre mois il met debout 600 000 hommes, 
5 000 par jour. Il les équipe, il les arme d'innombrables 
fusils, d'une artillerie neuve, meurtrière. Et cette énorme 
machine, ce vaste appareil improvisé, infatigablement il 
l'entretient, le répare, lui insuffle des renouveaux de force. 

11 gouverne, imprime au pays divisé, regimbant, un élan 
unique. Alors que la France, à ce tournant de son his- 
toire, hésite et se cherche, il a le génie, le sentiment pro- 
fond de la race. Il communie avec les plus pures gloires 
du passé, l'antique âme gauloise. Tout le secret de son 
énergie, de sa grandeur est là : confiance inébranlable 
dans la Patrie. Pas une seconde il ne désespère. Les Alle- 
mands lui ont les premiers rendu justice; la défense 
nationale pour eux tient dans ces mots : « Gambetla et 
ses armées I » 

Est-il un plus grand hommage? Certes, cela suffirait 
pour excuser ses fautes, s'il en commit, et quelques 
inévitables erreurs de décision et de choix, dans ce 
cataclysme où toutes choses étaient confondues. 

Dès le 10 octobre, Gambetta (qui a voix prépondérante 
au conseil et joint à sa charge de ministre de l'intérieur 
celle de la guerre) jette une proclamation enflammée, un 
appel à la levée en masse. Il accueille toutes les bonnes 
volontés, aussi bien Charette et Cathelineau, les roya- 
listes, que Garibaldi le révolutionnaire. Il s'adjoint des 
collaborateurs nouveaux, d'un dévouement sans bornes, 



94 



LA GUERRE DE 1870-71. 




dont le nom mérite de briller auprès du sien : Clément 
Laurier, qui va négocier à Londres un emprunt de 
250 millions; Ranc, directeur de la sûreté générale ; Spul- 
1er, secrétaire fidèle. 

En même temps qu'un serviteur du régime tombé, 
M. de Ghaudordy, aux affaires étrangères, continue de 
faire preuve d'un tact précieux avec tous les représen- 
tants des puissances, — qui ont suivi à Tours le Gouverne- 
ment, pour l'épier plus que pour le 
servir, — un inconnu, M. de Freyci- 
nét, jeune ingénieur, montre au mi- 
nistère de la guerre, où Gambetta le 
délègue, un talent singulier, une acti- 
vité incomparable. 

Meilleur organisateur que straté- 
giste, Freycinet, aidé par d'infati- 
gables sous-ordres, — par des hommes 
comme le colonel Thoumas, qui sut 
créer en si peu de temps (quatre mois) jusqu'à "238 batte- 
ries, 2 par jour, tout équipées, — Freycinet pare à tout. 
Il n'existait plus qu'un seul exemplaire de la carte d'état- 
major, retrouvé à grand'peine. On en fabrique, par la 
photographie, TauLographie, des milliers. Un bureau de 
reconnaissances centralise tous les renseignements sur 
l'ennemi. Un comité d'étude des moyens de défense, avec 
Naquet, examine, utilise les inventions qui foisonnent ! 
On va jusqu'en Amérique chercher des canons, des 
fusils. Tulle, Saint-Etienne, Châtellerault fabriquent 
mille chassepots par jour. Poudre, capsules, cartouches 
affluent de toutes parts et de tous pays. Et ce n'est pas 
une des moindres difficultés quotidiennes que ce vasle 
réapprovisionnement des armées, avec tant de calibres 
dilïérenta. 



FREYCINET. 



LA DÉLÉGATION A TOURS. 95 

Les décrets se succèdent, secouant la torpeur des 
campagnes, portant aux extrémités du pays le sang jeune 
d'une volonté brûlante : formation de corps de gardes 
nationaux mobilisés ; — suspension des lois sur l'avan- 
cement. A temps troublé mesures exceptionnelles ; on 
n'avait plus de cadres, il fallait en faire ! — les mobiles, 
les mobilisés, la légion étrangère et les corps francs 
groupés en armée auxiliaire, assimilée à l'armée régulière ; 
noble idée, fondant dans une même foule les soldats de 
la France; on avait les mêmes devoirs, on aurait les 
mêmes droits ; — organisation de vastes camps régionaux ; 
— déclaration de l'état de guerre pour tout département 
à moins de 100 kilomètres de l'ennemi. 

Vingt autres décrets encore. 

A l'étonnement de plusieurs, Cambriels devant Werder 
a reculé jusqu'à Besançon. Gambetta y vole, l'approuve. 
Et quelques jours après, une série de combats énergiques 
avec ces troupes, hier si faibles, barre sur l'Ognon, aux 
abords nord de la ville, le passage aux Badois qui se 
reportent alors, selon les ordres de Moltke, dans la vallée 
de la Saône et vers Dijon. 

Le 15^ corps, au premier choc, s'est émietté. Gambetta 
destitue La Motte-Rouge, nomme commandant en chef 
d'Aurelle de Paladines, un vieux soldat d'Afrique. Et en 
quelques jours l'armée de la Loire, au camp de Salbris, 
reprend forme et vie, sous l'action salutaire de la disci- 
pline. Bientôt on pourra tenir campagne. L'impatience 
d'en venir aux mains, un amer désir de revanche enfièvre 
chacun. 

Le 18 octobre, on apprend la prise et le sac de Châ- 
teaudun. Défendue par des francs-tireurs et des gardes 
nationaux commandés par Lipowski et de Testanières, la 
courageuse ville avait été incendiée le lendemain par le 



96 LA GUERRE DE 1 870-7 1 . 

général Von Vittich (22^ division prussienne) : les soldats, 
allant de maison en maison avec des éponges et des balais 
imbibés de pétrole, forçaient, pistolet sur la gorge, les 
habitants à mettre eux-mêmes le l'eu; ils allumaient la 
paillasse d'une paralytique, tuaient un vieillard et le 
jetaient au brasier. Deux cent trente-cinq maisons sont 
calcinées, la lueur rougeoie sur dix lieues. Des milliers de 
bouteilles bues et cassées jonchent la place. Alors Wittich 
satisfait s'éloigne, non sans avoir imposé une contribu- 
tion de 200 000 francs et envoyé 96 otages au fond de la 
Poméranie. 

Et ces soldats, qui, en 1870, non seulement fusillaient 
ou branchaient les francs-tireurs, mais châtiaient ainsi la 
noble résistance d'une ville ennemie, élaient les mômes 
qui en 1813 trouvaient légitime, pour eux, le rescrit de 
leur roi Frédéric-Guillaume : « La landsturm emmènera 
tous les habitants avec leurs bestiaux et leurs effets. Ordre 
d'enlever, de détruire les farines et les grains, de vider les 
tonneaux, de brûler moulins et bateaux, de combler les 
puits, de couper les ponts, d'incendier les. moissons. 
Inutile de revêtir Viiniforme pour courir sus à l'ennemi. 
Le combat auquel la nation est appelée sanctifie tous les 
moyens : les plus terribles sont les meilleurs/... » 

Monstruosité de la guerre, qui pousse à de semblables 
extrémités, change les hommes en bètes sauvages. 

Ainsi s'excitaient de part et d'autre les colères, et gran- 
dissait l'exaltation des vaincus, quand un glas sinisiie 
retentit : Metz allemande, Bazaine et 170000 hommes 
prisonniers sans combat! 

Douloureuse, inexprimable stupeur! 



CHAPITRE XI 

NoissEviLLE (1" septembre). — Metz. 
La Capitulation (27 octobre). 

On se disait : une moitié seulement des envahisseurs 
e^t devant Paris héroïque, inexpugnable. Metz la Pucelle 
avec ses remparts et ses forts, Bazaine, maréchal avisé, 
vieux soldat, l'armée du Rhin, une des plus vaillantes et 
des plus nombreuses que la France ait jamais mises en 
ligne, maintiennent le reste, en Lorraine. Ainsi la Pro- 
vince libre d'agir, la Province qui se lève, électrisée par 
Gambetta, va pouvoir s'élancer au secours de la Capitale, 
forcer le blocus. Rien n'est perdu encore ! 

Et soudain, l'incroyable, honteuse nouvelle, avec ses 
conséquences fatales : de nouvelles armées allemandes 
disponibles, pour combattre, paralyser nos formations 
hâtives. 

Drame sans exemple, quil faut reprendre aux premiers 
actes pour en pouvoir comprendre le saisissant épilogue, 
cette capitulation de l'honneur français. A Sedan, contre 
des forces supérieures, contre des événements inéluc- 
tables, on s'était au moins battu, et glorieusement. Ici 
les calculs, la veulerie d'un seul homme, et, douleur su- 
prême — d'un Français! ruinent une armée et la Patrie. 

Remontons le courant de ces mornes jours que, sous 
leur stagnation de marais, précipitait un destin rapide. 
Nous sommes en août. Borny, Rezonville, Saint Privât, 
viennent d'accomplir le vœu secret de Bazaine : le reje- 
ter, l'attacher sous Metz. Ainsi on ne se fera plus battre 



98 LA GUERRE DE 1870-71. 

en rase campagne, on pourra attendre les événements, à 
l'abri des forts, et, sans doute, on n'attendra guère !... 

L'armée qui se réunit à Châlons, débris de Wœrlh et 
jeunes troupes, est en mauvaise posture. Bazaine se 
soucie peu d'aller se faire écraser pour donner la main à 
un camarade, déjà compromis. C'est ainsi que le 26 août, 
à la fausse sortie de Grimont, nous l'avons vu ne pas 
souffler mot de la dépêche de Mac-IMahon, et se ranger au 
pusillanime avis de Coffinières, de Soleille : on rentrera 
dans les cantonnements, quitte, disent Bourbaki, Canro- 
bert, à ne pas rester « collés » à la place, à donner sans 
cesse « des coups de griffe ». El le soir, Bazaine, dupli- 
cité déjà criminelle, a fait dépêcher au ministre : « Il 
m'est impossible de forcer les lignes », et à Mac-Mahon : 
« Nous pourrons percer quand nous voudrons; nous vous 
attendons. » 

Voici donc l'armée de Châlons sur la pente, au-devant 
d'un leurre ; bientôt, nouvelle dépêche du duc de Ma- 
genta, confirmant dos renseignements apportés de Thion- 
ville par des émissaires : Mac-Mahon est en marche sur 
Montmédy. Cette fois il faut bouger, ordonner, en dépit 
qu'on en ait, un mouvement à sa rencontre I El le 
31 août Bazaine se décide à simuler une marche vers le 
Nord. 

Engagée à l'aube, hardiment, l'action eût peut-être 
réussi; les 120 000 hommes de Noisseville, d'abord vain- 
queurs, n'eurent devant eux que 70 000 adversaires. Mais 
au lieu d'un coup droit, brusque, Bazaine tâtonne, tergi- 
verse ; il ne quitte son quartier général du Ban Saint- 
Martin qu'à onze heures et demie, convoque les com- 
mandants de corps, étudie, comme à Rezonville, des 
emplacements de batterie. Et le signal de l'attaque, qu'il 
s'est réservé de donner, il l'oublie. Ce coup de canon que 



BATAILLE DE NOISSEVILLE. 99 

les troupes nerveuses, impatientes, attendent, elles ne 
Fentendent que passé quatre heures. 

11 est bien tard. Cette position de Sainte-Barbe qui 
barre la route, Bazaine du moins va-t-il essayer de la 
tourner, à défaut y lancer de suite l'assaut ? Point, il 
la canonne longuement de loin, sans rien engager. Les 
Allemands ont tout le temps d'atteler, de ranger sur leur 
front leur artillerie toujours victorieuse, de plus grande 
portée, qui éteint la nôtre. Et cependant l'infanterie de 
Lebœuf s'ébranle, rattrape le temps perdu. Les canons 
allemands reculent; Lebœuf enlève Montoy, Nouilly, 
Noisseville, Flanville; Lapasset enlève Coincy. La charge 
fonce, joyeuse, furieuse : 

Y a la goutte à boire, 

Là-haut ! 

Y a la goutte à boire ! 

JNIais sur Servigny barricadé, la nuit tombe, l'effort du 
3" corps se ralentit, le village n'est conquis qu'à dix heures 
du soir, et bientôt repris par la contre-attaque allemande. 
Le 6" corps, après avoir dépassé Chieulles et Vany, s'est 
arrêté vite. Bazaine à neuf heures est rentré se coucher 
sans demander de renseignements, sans donner d'ordres. 
Le l" septembre, au jour, il envoie seulement dire qu'on 
continue l'opération, que si l'on éprouve trop de résis- 
tance, on se maintiendra sur les positions, pour se ra- 
battre, le soir, sous les forts Saint-Julien et Oueuleu. 

C'est la retraite, que vient hâter encore l'offensive de 
Frédéric-Charles. Le 3" corps flotte indécis, bientôt 
recule. A neuf heures les Prussiens entrent dans Flanville, 
à dix heures dans Coincy, à onze dans Noisseville, dis- 
puté par deux fois. Demi-tour. Surprise et morne, 
l'armée du Rhin, dont le tiers n'avait pas donné, revient 



100 



LA GUERRE DE 1870-71. 



en murmurant à ses bivouacs, quittés si gaiement la 
veille. Elle n'en sortira plus que pour des fourrages d'une 
heure, d'insignifiants combats, saignées indispensables 
à sa fièvre, ou qu'enfin anéantie, le 27 octobre, jour 
funèbre, sans lendemain. 

Comment cette masse de bravos, vieillis aux neiges de 




Français. 
HATAii.i.E nu NoissEviLLE OU I E sEuvK.Nï (l":'' Septembre). 



Crimée, aux soleils d'Alger, de Magenta, de Solférino, 
cette élite d'officiers et de généraux ont-elles été trahies, 
livrées par leur chef? Comment Bazaine, enfin, endor- 
mit-il ce conseil de commandants de corps et de maré- 
chaux dont la responsabilité, couverte par lui, demeure 
néanmoins engagée ? 

Époque de trouble et tralïolemenl, où avant l'armée 
les consciences capitulèrent Séparés de la Franco, hors 



METZ. 101 

du grand souffle patriotique qui la secouait, on ne res- 
pirait à Metz qu'un air rare. L'investissement obscurcis- 
sait i.out. Puis, quand aux premières secousses succé- 
dèrent ces chutes tragiques, — Sedan, le 4 septembre 
(cela se sut par les échanges de prisonniers, et l'ennemi 
le confirma sur demande de Bazaine), — le voile, les 
ténèbres s'étaient épaissis. La République, aux yeux de 
ces grands dignitaires qui tenaient tout de l'Empire : 
Bourbaki, Canrobert, Frossard, Lebœuf, c'était le ren- 
versement de l'ordre social, la fin du monde. L'Empire 
incarnait la France ; Paris d'ailleurs ne tiendrait pas 
quinze jours. La guerre était moralement finie. Et l'on 
se mit à songer vaguement, au lieu de se battre, à la 
restauration prochaine, aux charges, aux honneurs bons 
à garder. Bazaine, lui, vit plus loin : Paris tombé, la paix 
faite, il devenait avec son armée intacte, l'arbitre, le sau- 
veur. 11 réprimait « les mauvaises passions « (la Répu- 
blique), mettait à leurs places « ces gens-là », le petit 
« môsieu Trochu », Favre, Gambetta,dit <( grand bêta », 
et déjà il se pavanait Régent, l'impératrice régnante. 

C'est à cette éclipse, — explicable peut-être dans une 
semblable tourmente, — d'un sentiment primordial chez 
des soldats, celui du strict devoir militaire, que, de pour- 
parlers en pourparlers et de conseils en conseils, Bazaine 
dut d'engourdir jusqu'à la fin ses braves et trop crédules 
lieutenants. C'est à cette incroyable absence de sens 
moral chez un maréchal de France, à cette sombre imbé- 
(;iHité (Bismarck le dupa comme un enfant) que l'armée 
du Rhin impuissante, rongeant son frein, dut de s'enliser 
dans l'inaction, l'épuisement, la famine, de se dissoudre 
parmi les boues de ce sinistre octobre, jusqu'à ce que 
ses drapeaux et ses armes lui fussent arrachés lui tom- 
bassent des mains! 




102 LA GUERRE DE 1870-71. 

Tout vient de cette illusion que Paris est à demi 
rendu, la France doublement à bas, sous l'Allemand et 
sous la République. Aussi les en-têtes aux armes impé- 
riales, un instant rayés des papiers au lendemain du 
i septembre, réapparaissent-ils aussitôt. Bazaine ne s'est 
pas donné la peine de vider à temps fermes et villages 
voisins, regorgeant d'approvisionnements, de rationner 
dès le premier jour, — pour plus 
longtemps tenir, — la garnison, les 
habitants, l'armée. A quoi bon? le 
dénouement est proche. 

Mais quoi? Paris tient bon! La 
guerre se prolonge!... Les subsis- 
tances commencent à manquer. Le 
22, le 23 septembre il faut tenter des 
BAZAINE coups de main, — pour ramener bes- 

tiaux, foin, blé, — sur Lauvallier, la 
Grange. Les chevaux meurent par centaines le long des 
cordes d'attache; les hommes souffrent déjà de la faim 
et aussi de l'absence de sel : pain fade, viande lourde. Ils 
souffrent davantage encore de leur inertie. Qu'importe à 
Bazaine? Il négocie. 

Un aventurier, le sieur Régnier, — une de ces per- 
sonnalités falotes qui surgissent à la faveur des révolu- 
tions, — a pu franchir les lignes avec un sauf-conduit 
allemand. Il se prétend envoyé de l'Impératrice, dit 
arriver d'Hastings, montre même une photographie 
signée par le Prince impérial, obtenue en fraude. 11 s'est 
mis d'accord avec Bismarck, qui voit en lui à tout le 
moins un agent de démoralisation utile. Régnier presse 
Bazaine d'envoyer un officier en Angleterre. Le Maréchal 
mord à l'hameçon, persuade Bourbaki, qui, alTublé des 
propres habits civils de Bazaine, jusqu'à ses bretelles. 



METZ. 103 

et d'un képi d'un médecin luxembourgeois, quitte le 
camp, Metz... Dehors, Régnier, l'espion (les Allemands 
apprennent par lui que les vivres de la place sont pres- 
que épuisés, ses jours comptés) propose au commandant 
de la Garde de serrer en passant la main du chef d'état- 
major de Frédéric-Charles, Stiehie, puisqu'il le connaît .. 
Bourbaki comprend qu'il est joué, ne rentrera plus à 
^letz. Il va se casser le nez à Hastings. L'Impératrice, 
surprise, refuse, avec une dignité et une abnégation qui 
l'honorent, d'entrer en relations avec Bismarck : elle 
n'entravera pas l'œuvre de la Défense nationale. 

Régnier, inutile, est aussitôt désavoué à Metz, congédié 
à Versailles, où on le traite de farceur. Il a fait pourtant 
de bonne besogne : Bazaine, en barbotant, s'est enferré 
sur l'appât. Il n'en démordra plus. Bismarck, Moltke, 
Frédéric-Charles tiennent la ligne, vont le noyer tout à 
leur aise. 

En vain ont lieu, le 27 septembre, les fourrages de 
Ladonchamps,de Colombey,de Peltre, hardie démonstra- 
tion de la brigade Lapasset qui échoue par suite d'une 
trahison, et, le P'" octobre, le petit combat de Ladon- 
champs. En vain, le 7 octobre, Bazaine ordonne lui- 
même, contre les Maxes, les Tapes, Bellevue, une impor- 
tante opération de ravitaillement, exécutée parle ô^corps 
et la Garde, et soutenue par Lebœuf et Ladmirault. Le 
seul résultat appréciable est une perte de 100 hommes 
pour l'ennemi, de 1 200 pour nous, chacun couchant le 
soir sur ses positions du matin. 

Un combat autrement grave se livre : c'est la muette 
révolte de cette armée, que la discipline ligotte, contre 
son chef mystérieux, invisible, au corps alourdi, au cœur 
étouffé de graisse. Il vit enfermé dans sa villa du Ban 
Saint-Martin, d'une telle apathie physique qu'il ne monte 



104 LA GUERRE DE 1870-71. 

presque jamais à cheval, d'une telle sécheresse d'âme 
qu'il ne visite pas une seule fois une ambulance, un 
hôpital, où des milliers de blessés gémissent! Metz guet- 
tée par la famine s'agite ; maire, habitants ont protesté 
déjà contre cette armée qui dévore tout et au lieu de se 
battre, s'étiole. Les officiers, anxieux, s'interrogent. 
Boyenval, Rossel, plusieurs, voudraient passer aux actes, 
destituer le traître... Mais les généraux consultés hésitent, 
se récusent : la discipline ! Et cependant, cavalerie, artil- 
lerie sont maintenant démontées presque entièrement. 
On enfouit par centaines de prolonges, ou sur place, 
les chevaux qu'on abat ou qui crèvent. Une odeur 
empestée s'élève. Sous l'incessante pluie, les hommes 
jonchent les tentes, accroupis ou couchés comme im 
bétail malade. Ils ont de la boue jusqu'au ventre, de la 
tristesse plein le cœur. Tout ressort se détend. Un mot, 
un signe! ils bondiraient encore, voudraient percer en 
masse... 

Et le typhus étend ses ravages, les vivres diminuent, 
les jours passent, chacun plus meurtrier, plus désastreux 
qu'une bataille perdue !... Bazaine est tout à sa politique : 
chimère d'armée neutralisée, jeux de bascule où la 
République est terrassée, l'Empire et lui-même aux nues. 
Entre temps, il ment, promet, aux généraux qui s'exallonl, 
d'illusoires sorties. Pourtant, dès le 5 octobre, il a em- 
prunté à la bibliothèque de la ville des ouvrages sur les 
capitulations célèbres : il se documente. 

Le 10, il réunit un solennel conseil; il connaît déjà 
l'avis de ses lieutenants, le leur a demandé avant par écrit. 
Tous, sauf le bonapartiste Frossard, eussent voulu Iciiler, 
avant de parlementer, un effort suprême. Aussi liazaine 
se garde bien de les mettre au courant de son échec avec 
Régnier, ni des approvisionnements qu'il sait rassemblés 



METZ. 105 

(oui près, à Thionville, parle gouvernement de la Défense. 
Et l'on résout, après une douloureuse discussion, de 
négocier sans retard, quitte à se frayer un chemin par la 
force, si les conditions sont inacceptables. 

Le général Boyer, ami de Bazaine, partie 12 octobre 
pour Versailles, entre deux Allemands, revient le 18; ses 
guides ne lui ont, chemin faisant, montré, dit que certaines 
choses! il les répète fidèlement : « la France déchirée, 
soulevée contre la République I Le drapeau rouge flot- 
tant sur Lyon et Marseille... Les honnêtes gens réclamant 
des garnisons prussiennes... » Il montre Bismarck prêt à 
traiter avec l'Impératrice et Bazaine, pourvu qu'ils 
signent les préliminaires de paix, « si exorbitants qu'ils 
puissent paraître » ; l'armée quitterait Metz, gagnerait un 
territoire neutralisé, où les pouvoirs publics d'avant 
Sedan rétabliraient un gouvernement... 

Le lendemain, 19 octobre, le conseil décide, par six 
voix sur huit (sauf Coffînières et Lebœuf), que Boyer ira 
trouver en Angleterre l'Impératrice. Tentée, elle signe 
d'abord, puis se reprend, déchire la lettre : elle ne divisera 
pas la France devant l'ennemi. 

Elle écrit à Guillaume, demande à « son cœur de roi », 
à sa « générosité de soldat » une paix honorable. Elle 
parle au roc. Bismarck dédaigneusement avertit Bazaine 
que les négociations sont rompues; au sort des armes de 
décider. Il est tranquille, Metz est à bout. 

Bazaine, dans ses égoïstes préoccupations, a dilapidé 
jusqu'aux derniers vivres, aux dernières forces de 
l'armée. Des soldats affamés franchissent maintenant les 
lignes pour arracher des pommes de terre, certains même 
vont manger la soupe des avant-postes prussiens. Si 
Bazaine voulait, pourtant!... 

Metz se soulève, un grand nombre d'officiers se con- 




106 LA GUERRE DE 1870-71. 

certent, une révolte est sur le point d'éclater. Il suffirait 
d'un élan du cœur, d'un réveil d'âme, et des milliers 
d'hommes, ombres d'eux-mêmes, surgiraient, suivraient 
en désespérés. On tomberait face à l'ennemi. On sauve- 
rait du moins l'honneur. 

Mais tout est dit. Changarnier, Cissey vont au quartier 
général de Frédéric-Charles, en rapportent des conditions 
terribles : Metz, son immense maté- 
riel, ses forts, l'armée tout entière 
prisonnières de guerre. Jarras est 
désigné pour signer la capitulation, 
obtient les honneurs du défilé. Le 
Maréchal les refuse ; il craint les 
outrages, la fureur de ceux qu'il livre. 
Tout lui semble bien, puisque les 
FRÉDÉRIC-CHARLES. officicrs conscrveut, avec leurs épées, 

leurs bagages. 
Brise-t-on au moins les fusils, encloue-t-on les canons? 
Point. Bazaine met un singulier point d'honneur à tenir 
ses engagements vis-à-vis des All-emands. Les armes 
sont nettoyées, versées une à une. Il n'est pas jusqu'aux 
drapeaux que, par peur de mécontenter le vainqueur, le 
Maréchal ne soustraie à la rage ardente des soldats. Ils 
sont portés à l'arsenal, pour être soigneusement livrés. 
Quelques-uns pourtant échappent, lacérés, brûlés par les 
généraux et les hommes. Le brave Lapasset, devant les 
officiers de sa brigade, fait rendre aux siens les derniers 
honneurs, avant de les incinérer ! 

Le 27 octobre, au soir, la capitulation était signée. Fous 
de douleur, quelques braves veulent encore trouer, coûte 
que coûte; on les dénonce, on les traque. Metz hurle sa 
colère et son désespoir. A toute volée, la grande cloche 
de la cathédrale sonne le deuil ; on s'attroupe autour 



CAPITULATION DE METZ. 107 

de la statue de Fabert, dont le socle porte cette inscrip- 
tion qui navre le cœur : « Si, pour . empêcher qu'une 
place que ie Roi m'a confiée ne tombât au pouvoir des 
ennemis, il fallait mettre à la brèche ma personne, ma 
famille et tout mon bien, Je ne balancerais pas un moment 
à le faire. » 

Le 29 octobre enfin, par un temps noir balayé de rafales, 
le long des avenues qui conduisent à Metz, devant les 
troupes allemandes en bataille, les officiers conduisaient, 
en longues et mornes colonnes frémissantes, leurs 
hommes prisonniers. Ils les remettent aux vainqueurs, les 
quittent après de déchirants adieux. 

Metz, rempart de la Lorraine, 3 maréchaux, 60 géné- 
raux, 6 000 officiers, 173 001) hommes, 56 aigles, 622 ca- 
nons de campagne, 876 canons de place, 72 mitrailleuses, 
137 000 chassepots, 123000 autres fusils, des munitions 
innombrables, le Judas qui en avait charge rendait tout 
cela. Même pas contre trente deniers ! 

Car, trait suprême qui le peint, le maréchal Bazaine, 
traître à son devoir, à l'honneur, à la Patrie, le fut pour 
rien. 

Il demeura jusqu'à son dernier jour le plus inconscient 
des hommes, aussi bien devant le conseil de guerre 
de 1873 qui le condamnait à mort, que plus tard, à Madrid, 
après sa peine commuée et son évasion de l'île Sainte- 
Marguerite, dans l'obscure misère de son agonie. 

Un tel crime, comme le dit Gambetta dans la procla- 
mation ardente qu'il adressait à la France, demeure « au- 
dessus des châtiments de la justice » et déconcerte par 
son abîme de bassesse et de stupidité. 

Une fois tombé le barrage de Metz et de l'armée du 
Rhin, qui sous un autre eût tenu des semaines encore, 
c'était l'invasion s'étalant d'une seule vague, définitive; 



108 LA GUERRE DE 1870-71. 

c'était Manteiifïel montant vers la Somme ; Frédéric- 
Charles descendant vers la Loire. Entre nos armées de 
province et Paris, c'était le déploiement, répaississemenl :. 
du rideau de fer. I 



CHAPITRE XII 

Paris le 3i octobre. — Echec des négociations (3 no- 
vembre). — Le plan Trochu. — La première armée de 
LA Loire. — Coulmiers (9 novembre). 

La chute de Metz, ce prodigieux déplacement d'équi- 
libre, était suivie d'immédiats contre-coups. En pro- 
vince, l'armée de la Loire suspendait sa marche immi- 
nente. A Paris, la perte du Bourget, source légère 
d'irritation mais qui coïncidait avec la formidable stu- 
peur et l'indignation causées par la capitulation de Metz, 
d'étranges bruits d'armistice négocié en sous-main par 
Thiers, d'accord avec le Gouvernement, — cette triple cause 
occasionnait la journée du 31 octobre, presque une révo- 
lution. 

Paris se voyait trahi par les événements, se croyait 
trahi par les hommes, ceux-là mêmes qu'il avait acceptés 
pour chefs. Et sa douleur n'avait d'égale que sa colère, 
s'exaspérant l'une l'autre. Loin d'être abattu par la capi- 
tulation de Bazaine, il se redressait sous cette fatalité, 
n'en ressentait que plus vive l'humiliation du Bourget et 
l'inertie de Trochu. Et c'était cette minute où malgré 
tout, rien n'était perdu encore, qu'on choisissait pour 
se rendre! avec des forts pareils, des arsenaux pleins, une 
armée de 650 000 hommes! et quand la Province... Un 
armistice! pourquoi pas une capitulation ? Les esprits 
s'enflammaient, non sans raison. La presse, et surtout la 
presse avancée, menait grand bruit. On maudissait ce 
gouvernement qui jusque-là n'avait rien su faire, tâton- 



110 LA GUERRE DE 1870-71. 

liant en vains discours, en Umides sorties, et qui mena • 
çait de si mal finir, dans la faillite de ses promesses. 
Les meilleurs citoyens, jusqu'aux plus paisibles amis de 
Tordre l'eussent vu tomber sans regret. ]\[ais que Paris, 
la Patrie tombassent avec lui, non, c'était trop '. 

El, des plus lointains boulevards jusqu'au cœur de la 
ville, cette place de Grève grouillant d'une foule badaude 
ou furieuse, c'était une agitation née avec le jour, crois- 
sant d'heure en heure. Des faubourgs de la Villette, de 
Belleville, les bataillons rouges descendaient en armes. 
Partout le rappel ou la générale se mettaient à battre, 
répercutant au loin leurs cadences. Les bataillons de 
l'ordre, pêle-mêle, arrivaient aussi, mais pour grossir la 
fourmilière des révoltés, des mécontents. 

Paris s'amassait autour de l'Hôtel de Ville, tout prêt à 
troquer ce conseil d'hommes indécis contre un pouvoir 
plus énergique. L'après-midi, l'assemblée des maires 
demandait au Gouvernement réuni dans une salle voisine 
« l'élection immédiate d'un conseil municipal, d'une 
Commune » et l'obtenait en principe. Mais déjà, l'heure 
des raisonnements est passée, l'Hôtel de Ville est envahi. 
Le bataillon de Flourens s'est emparé de la salle des 
séances ; d'autres rouges gardent les portes. 

Trochu, Favre, Ferry, Simon, Garnier-Pagès sont pri- 
sonniers, poussés dans une embrasure, sous les insultes, 
les fusils enjoué. Inébranlables, ils refusent leur démis- 
sion. Picard et Rochefort ont pu s'échapper. De petits 
papiers blancs pleuvent par les fenêtres, listes diverses 
de gouvernants nouveaux. Flourens, juché sur la table, 
les proclame au milieu du hourvari; le premier nom pro- 
clamé est celui de Dorian, le ministre des travaux publics, 
dont Paris apprécie le zèle. Dorian proteste, finit par 
aller signer avec le maire Arago, les adjoints Floquet et 



PARIS LE 31 OCTOBRE, lîl 

Brisson, une affiche annonçant les élections municipales 
pour le lendemain. Vaine concession. Blanqui, le théo- 
ricien de l'émeute, homme de volonté ardente et de cons- 
cience pure, dont le journal, La Pairie en danger^ est, 
depuis le commencement du siège, plein de vues patrio- 
tiques et justes — (elles n'ont qu'un tort, émaner de cet 
irrégulier dont le nom eirraye, au lieu de venir d'un 
Favre ou d'un Trochu) — Blanqui est maître de la place, 
rédige décrets sur décrets. Millière, le futur député, et le 
maire Delescluze sont à ses côtés. Flourens se démène 
toujours. Mais, partie de la garde 
nationale {F*aris, lui, eût laissé faire) 
ne veut pas de ces directeurs nou- 
veaux. A huit heures du soir, le 106" 
bataillon force les portes, enlève 
Trochu et Ferry. 

Les autres otages ne parviennent 
pas à fuir, et toujours menacés, gar- 
dés à vue, concluent avec les émeu- jules ferry. 
tiers cet engagement verbal : journée 
blanche, on ne poursuivra personne..» Mais Picard, puis 
Trochu et Ferry s'emploient à les délivrer. Ferry, à la 
tête de quelques bataillons, arrive, parlemente avec 
Delescluze : liberté pour tous si les captifs sont respectés. 
Deux heures passent, ITIôtel de Ville n'est toujours 
qu'une maison de fous; enfin les mobiles du Finistère, 
par un souterrain qui va de la caserne Lobau au sous- 
sol, pénètrent dans l'édifice, ouvrent la porte aux batail- 
lons de Ferry. Il est trois heures et demie du matin. Le 
Préfet de la Seine court à la salle des délibérations d'où 
bientôt Favre et Garnier-Pagès, Jules Simon et Leflô 
sortent blêmes et défaits, pêle-mêle avec leurs geôliers 
de tout à l'heure, comme s'ils s'amnistiaient les uns les 




112 LA GUERRE DE 1870-71. 

autres, tous étonnés et joyeux de respirer l'air frais. 

Équipée stérile, que pas un coup de fusil, du moins, 
n'avait ensanglantée. Triste spectacle donné à l'ennemi. 
Vainqueurs malgré leur faiblesse, les élus du 4 sep- 
tembre, dont les bonnes volontés pour n'être pas toujours 
à hauteur des circonstances n'étaient pas moins évi- 
dentes, déchirent l'affiche qui promettait la Commune, 
décident des poursuites, et demandent à un plébiscite, 
le 3 novembre, la consécration de leurs pouvoirs. 
559 000 oui contre 62 000 non les leur confirment. 

Le môme jour Bismarck éconduisait Thiers, après plu- 
sieurs pourparlers. D'inacceptables conditions eussent 
été le prix de l'armistice, dont hypocritement le Chance- 
lier mit en partie le refus sur le compte des sentiments 
intraitables de Paris. Thiers fut désolé. Il ne voyait en 
Gambetta qu' « un fou furieux », croyait tout perdu, la 
France au bout du rouleau, et, comme si les prétentions 
des Allemands n'eussent pas été nettes, se figurait qu'il 
valait mieux céder tout de suite seulement l'Alsace et 
deux milliards, que plus tard la Lorraine encore et trois 
milliards de plus. Dans son voyage inefficace à travers 
l'Europe il avait cependant traversé l'Allemagne, entendu 
ses revendications :« elle voulait, elle aurait Strasbourg et 
Metz ! La guerre n'était plus dirigée contre l'Empereur, 
ou contre la nation, à qui on désirait même conserver 
une certaine grandeur, mais contre la politique de 
Louis XIV, l'impardonnable conquérant de Strasbourg 
et des Trois Évèchés '.... » Dans un rendez-vous de nuit, 
qu'il eut, le 5 novembre, dans une maison abandonnée 
près du pont de Sèvres, avec Favre et Ducrot, Thiers dit 
son désir prématuré de la paix. Des paroles furent alors 
échangées, dont le retentissement dépasse cette minute 
précaire et dure encore. 



PLAN DE TROCHU. 113 

— « Nous n'avons pas le droit de capituler, s'écria le gé- 
néral Ducrot. Nous avons des vivres, des armes, des 
munitions, nous avons des troupes qui s'améliorent 
chaque jour, nous devons défendre Paris aussi long- 
temps que possible, pour permettre au pays de former 
des armées nouvelles. Et si les ruines matérielles aug- 
mentent, les ruines morales diminueront! Nous sommes 
sous l'épouvantable accablement de Sedan et de Metz, la 
lutte seule peut nous relever de ces alïreux malheurs. 

— Général, dit Thiers, vous parlez comme un soldat, 
non comme un homme politique. 

— Je parle en politique, répondit Ducrot. Une grande 
nation comme la France se relève toujours de ses ruines 
matérielles, elle ne se relève jamais de ses ruines morales. 
En continuant à défendre pied à pied le sol de la patrie, 
notre génération souffrira peut-être davantage, mais nos 
enfants bénéficieront de l'honneur que nous aurons sauvé. » 

Thiers, mécontent, regagna Tours oi^i il allait com- 
mencer une opposition sourde contre Gambetta. Quant 
à Trochu, remis de l'alerte du 31 octobre, il se consacrait 
de plus belle à l'élaboration de son plan, — plan d'im- 
mobilité défensive, — qu'il consignait sous forme de tes- 
tament chez M* Ducloux, son notaire, et qui, pour Paris, 
resta mystérieux en dépit de la chanson célèbre : 

Je sais le plan de Trochu, 
Plan ! Plan ! Plan ! Plan ! Plan ! 
Grâce à lui rien n'est perdu ! 

Pendant que Paris souffre avec cette gaîté les longues 
semaines d'isolement, de privations, — déjà les ménagères 
faisaient queue aux grilles des boucheries, par les jours 
commençants de l'hiver, — les forces militaires de la 
Capitale achèvent de s'organiser, d'innombrables pièces 



111 LA GUERRE DE 1870-71. 

sont en batterie, trois armées prêtes : la première com- 
posée de 266 bataillons de la garde nationale sous Clément 
Thomas, — mais jugée bonne à rien, inemployée, sus- 
pectée à tort ; la deuxième, la meilleure, conduite par 
Dncrot : 100 000 hommes en trois corps, Blanchard, 
Renault, d'Exéa ; la troisième aux ordres de Vinoy, 
70 000 hommes dont la garde républicaine, les douaniers, 
forestiers et marins, et le reste en mobiles. Une division 
de 30000 hommes enfin à Saint-Denis, commandée par 
l'amiral La Roncière Le Noury. 

On le voit: largement de quoi harceler l'ennemi, l'écraser 
même sur un point. 

Mais, depuis quelque temps, Trochu, voyant que Paris 
tenait toujovn-s, s'était rangé à un plan nouveau, caressé 
par Ducrot : pendant que l'on déploierait, à date choisie 
une vaste démonstration d'ensemble, 50000 hommes triés 
tenteraient une sortie par la presqu'île d'Argenteuil, où 
l'investissement était le plus faible, et, le cercle rom[)ii, 
fderaient le long de la Seine, vers Rouen, Le Havre. Là 
se réunirait le gros de la défense, adossé à la mer, pour 
effectuer ravitaillement et déblocus. 

Cette opération chanceuse allait peut-être entrer dans 
la voie d'exécution, lorsqu'à la mi-novembre une nouvelle 
éclatait, qui transporta Paris, bouleversa tout. 

Un pigeon, — c'était maintenant, avec les ballons, le 
seul mode d'exploiter les chemins libres, l'air, — un pi- 
geon (pii, touchante chose, fut blessé en route, venait 
d'apporter sous son aile fragile cette grande espérance : 
la victoire de Couimiers. 

A ce premier succès de la nation, la Capitale tressaillit, 
revit le ciel bleu. Tous les regards, tous les cœurs se 
tendirent du côté de la Loire. Nul doute, dans les pre- 
miers jours de décembre l'-irmée de Gambetta campe- 



LA PREMIÈRE ARMEE DE LA LOIRE. 115 

rait dans la forêt de Fontainebleau !... D'Aurelle de Pala- 
dines devint l'homme du jour. 

Suivons cet élan de Paris vers ses sauveurs, et mar- 
chons avec ces jeunes troupes du 15^ et du lô*" corps, 
les premières que le pays mit vraiment en ligne, après 
les formations trop rapides de La Motte-Rouge. 

D'Aurelle venait, au camp de Salbris, de refondre le 
15" corps ; le 16% confié au ferme, au vaillant Ghanzy, 
complétait une armée sans doute disparate encore, mais 
où l'ardeur patriotique suppléait au 
reste. Gambetta et Freycinet l'eussent 
voulu lancer en avant bien plus tôt, 
dès la fin d'octobre, non du côté de 
l'Ouest, à l'aide de la sortie que méditait 
Trochu, — on n'en avait eu que va- 
guement bruit, et l'on redoutait d'ail- 
leurs une aussi longue marche de 
flanc, — mais droit sur Paris, après 
avoir préalablement reconquis Orléans, d'aurelle de paladines. 

Nous avons vu la chute de Metz 
suspendre le départ alors prescrit. La négociation de 
l'armistice Thiers et les perplexités de d'Aurelle étaient 
venues le retarder encore. Le brave commandant de l'ar- 
mée de la Loire, général de tradition et d'exécution, et 
qui avait fait merveille à Salbris, n'était pas en effet le 
chef audacieux et jeune qui convenait à l'audacieuse, 
à la jeune dictature républicaine. « Pas de plus honnête 
homme ni de meilleur soldat », a-t-on dit justement de 
luiy.mais le tout annihilé par son absence de confiance 
en lui et en ses troupes. Où on lui demandait, où il eût 
fallu l'initiative hardie d'un plan et sa brusque réalisa- 
tion, il ne répondait que par l'offre sincère d'un dévoue- 
ment entier, mais impuissant. Cependant, après plusieurs 




116 LA GUERUK DK 1 H70-7 1 . 

conseils de guerre (à riin des premiers avait assisté 
Bourbaki, qui n'ayant pu rentrer dans Metz, était venu 
offrir son épée), on décidait de reprendre immédiatement 
la marche sur Orléans et Paris. Le bruit de transports de 
troupes en chemin de fer vers Le Mans était habilement 
répandu, et, pendant qu'une division du 15" corps sous 
Martin de Pallières, parlant pour Gien, opérait un long 
mouvement tournant, avec mission de couper la retraite 
aux Bavarois, le gros de l'armée, partant de Blois, atta- 
quait de front Von der Tann, en avant d'Orléans. Le 
7 novembre, l'heureux combat de Vallières présagea la 
victoire du 9. 

Il fait, ce matin-là, un temps couvert et doux. Une 
trouée de soleil illumine le jour gris, la vaste plaine on- 
dulante au loin, avec ses bouquets d'arbres, d'où émer- 
gent toits bruns de grosses fermes et murs blancs de 
châteaux, avec ses villages aux jolis noms obscurs, qui 
tout à l'heure recevront le baptême du feu, de l'histoire. 
Les deux corps d'armée de d'Aurelle et de Chanzy 
étendent leurs nappes bleues piquées de rouge, noient 
les creux, escaladent les crêtes. Pas un traînard. Il semble 
qu'on aille à la manœuvre. On sent l'irrésistible poussée 
d'une force anonyme et, dans le roulement des canons, 
dans le martèlement des sabots et des pas, une vie puis- 
sante, ordonnée, le mouvement, la respiration d'un 
grand corps, fait de GO 000 corps. 

Von der Tnnn, en face, n'a que 25000 hommes, vieux 
soldats qui s'imaginent valoir, chacun, trois de ces 
recrues. Soudain, sur la droite le canon tonne, la bataille 
s'engage. Duel d'artillerie d'abord où nos batteries 
novices font preuve d'une précision étonnante. Peu à 
peu Von der Tann vers ses deux ailes est débordé. L'in- 
fanterie de Peytavin enlève le village de Baccon, le 



BATAILLE DE COULMIERS. 



117 



château de la Renardière. A gauche, le brave Jaurégui- 
berry s'empare de Champs, d'Ormeteau. 

Le temps a passé, il est déjà trois heures. C'est alors 



O VUlamblauv 




Tournoisi^ 



Qfuùmelir/y 



FrénouvcUoT, 

O 



Cerqueiuc- 



C7iamps({ ç^ '^- i 




W. ,000 SOO I z 3 >• 's Kil. 

BATAILLE DU COULMIERS (9 novembre). 

Les flèches indiquent la direction des attaques françaises. La ligne ponctuée indique 
le front de bataille de l'armée allemande. 



qu'au centre, venant renforcer les tirailleurs de Peytavin, 
une colonne de la division Barry, composée du 88* de 
marche, du "i"- bataillon de chasseurs et des mobiles de la 



118 LA GUERRE DE 1870-71. 

Dordogne, s'ébranle, pourTatlaque de Coulmiers. Un feu 
meurtrier fait rage, on parvient à prendre pied dans le 
parc ; maintenant il faut donner l'assaut, maison par 
maison. Les troupes sont fatiguées, le soir va venir. A 
cette minute, et comme faisaient jadis les généraux des 
premières guerres de la Révolution, le général Barry 
lire l'épée, prend la tête et crie : « En avant, vive la 
France ! » 

D'un bond héroïque, les mobiles de la Dordogne le 
suivent. Ils emportent les maisons une à une, et sous leur 
jeune enthousiasme les vieilles troupes bavaroises plient. 
Yon der Tann est en retraite. Le soir vient, et dans cette 
tombée des ténèbres, malgré le froid qui subitement 
saisit, malgré la petite pluie qui commence, fouettée de 
neige fondue, une joie immense transporte l'armée tout 
entière. Elle ne sent plus ni froid, ni faim, ni fatigue; un 
sang chaud bat dans ses veines ; il lui faut marcher 
encore, gagner l'étape. Elle irait au bout du monde ! 
Elle a la victoire. 

Victoire partielle, incomplète, puisque les Bavarois 
(ju'on eût pu écraser, s'échappent, gagnent Orléans, ne 
laissant derrière eux que 1 200 à 1 300 blessés, tués ou pri- 
sonniers. Martin des Pallières, — c'est l'issue ordinaire 
de ces mouvements combinés, de trop grande enver- 
gure, — n'a pu arriver à temps ; et la division Reyau, pre- 
nant pour l'ennemi les tirailleurs de Lipowski, qui la 
devaient appuyer, est rentrée aussitôt dans ses canton- 
nements, n'en est plus ressortie ; inaction regrettable, car 
un galop de poursuite eût achevé, le soir, les vaincus 
éreintés. Il suffisait, en effet, le lendemain, de 45 cava- 
liers d'escorte de Jauréguiberry, avec le commandant 
de Lambilly, pour prendre 2 canons attelés, 50 caissons 
et voitures, 130 prisonniers... 



BATAILLE DE COULMIERS. 119 

Oui, petiie victoire, que nous payons de 1 SOOliommes, 
mais grande par ses conséquences, puisqu'elle nous rend 
Orléans, ranime la France d'un sursaut d'espoir, enfièvre 
Paris. Premier rayon de soleil, depuis les sombres heures 
de Wissembourg. 



CHAPITRE XIli 

Le mois de novembre. — Manteuffel contre i.'armée 
DU Nord : Bataille d'Amiens (27 novembre). — Le 

GRAND-DUC DE MeCKLEMBOURG ET FrÉDÉRIC-ChARLES SUR 

LA Loire : Beaune-la-Rolande (28 novembre). 



Court moment a saisir. Rayon fugace. Déjà s'appro- 
chaient les longues colonnes, l'avalanche qui descendait 
de Metz... 

Au nord, c'est la I''' armée, où ManteufTel a succédé 
à Steinmetz. Les Allemands prennent enfin l'offensive 
de ce côté, après les six semaines de répit où ils se sont 
fortifiés à l'aise devant Paris, li- 
vrant seulement aux mobiles de 
Briand, qui a remplacé Gudin, de 
petits combats; mais les I" et IIP 
corps, avec la 3« division de cava- 
lerie, négligent un moment ces 
faibles forces de Normandie, mar- 
chent à l'adversaire le plus dange- 
reux. 

Quatre brigades se sont réunies 

FARKE. ~ " 

derrière la Somme, et constituent 
un noyau de corps d'armée, le 22^ Cela s'appelle déjà, 
et mérite de s'appeler : l'armée du Nord. Ce groupement, 
créé sur place avec des moyens locaux, des cadres 
fournis en grande partie d'évadés de Sedan et surtout de 
Metz, est dû tout entier au dévouement du commissaire 
du gouvernement Testelin, un médecin de Lille, et à 




122 LA -GUERRE DE 1870-71. 

raclivilé du colonel, puis général Farre, qui le seconde. 
Deux escadrons de gendarmes, deux de dragons et sept 
batteries renforcent bataillons de mobiles et régiments 
de marche. Un instant Bourbaki, nommé commandant 
en chef de la région, a présidé à cette formation, puis 
las, découragé, il a demandé qu'on le relève. Farre rem- 
plit l'intérim, quand la I™ armée allemande paraît. 

Il faut, avant de gagner Rouen, que Manteuffel batte 
d'abord le 22'' corps, s'empare d'A_ 
miens. Le 27 novembre il cueille La 
Fère au passage (2000 hommes et 
70 canons, après deux jours de 
bombardement) et livre cette ba- 
taille d'Amiens, qui fut si hono- 
rable pour nos armes. Farre a jeté 
trois de ses brigades entre Avre 
et Somme, en avant d'Amiens, 
que défend Paulze d'Yvoi, avec 

MANTEUFFEL. ^ ' 

8000 mobiles et 12 canons. Et ces 
17 000 hommes, dont beaucoup ne savaient pas manier un 
fusil, tiennent tout le jour, vaillamment, sauf quelques 
défections de mobiles. Gentelles, Cachy, Villers-Breton- 
neux surtout, emporté, dit une relation allemande, « après 
une résistance acharnée », sont à notre gauche le théâtre 
d'une lutte indécise; à notre droite, Saint-Nicolas, Boves, 
Dury arrêtent longtemps Gœben. Mais Amiens était décou- 
vert, et pour ne s'y point faire écraser, la petite armée 
(le Farre dut l)attre en retraite; elle avait tenu en échec 
jusqu'à la nuit close les 25 000 hommes et les 120 canons 
de Mantculïel. La disproportion des elTectifs, les pertes 
allemandes (1 276 blessés ou tués), en regard des nôtres 
(1 300 blessés ou tués, et 1 000 disparus), disent le mérite 
des vaincus. 




BATAILLE d'aMIENS. 123 

Le 28 novembre, Manteuffel entrait dans Amiens et le 30 
s'ouvrait la citadelle, après la mort de son commandant, 
le brave Vogel, 30 canons et 400 hommes venaient grossir 
l'effrayant chiffre des prises. 

En attendant que Rouen bientôt succombât, sur tout 
le territoire envahi les dernières places étaient en effet 
tombées, ou une à une tombaient. Soissons, malgré ses 
120 canons, dès le 16 octobre, avait vu arborer le drapeau 
ennemi; un gouverneur prussien déclarait dans ses murs 
que : « quiconque serait pris les armes à la main sans 
faire partie de l'armée régulière serait aussitôt jugé 
comme traître et fusillé, ou pendu sans autre forme 
de procès ». Schlestadt, le 24 octobre, avait rendu 
2 400 hommes et 120 canons; Dijon, prématurément 
évacué, était, le 31 octobre, tombé aux mains de Werder, 
après un combat où était tué le vaillant et malheureux 
Fauconnet; Neufbrisach et le fort iMortier, le 6 novem- 
bre, faisaient allemands 5 320 hommes et 113 canons; 
Verdun, après trois bombardements et de nombreuses 
sorties, souvent heureuses, capitulait honorablement le 
8 novembre, armes et matériel devant après la guerre 
faire retour à la France; Thionville enfin, le 24, ouvrait 
ses portes, derrière lesquelles étaient 400 hommes et 
200 canons. 

Seules Montmédy, Phalsbourg, Mézières et Bitche 
demeuraient encore; et Belfort, dans les premiers jours 
de novembre, entamait son héroïque défense. 

Cependant la IP armée, prince Frédéric-Charles, 
s'avançait en grande hâte vers la Loire. L'étonnante 
aventure de Coulmiers — désagréable révélation pour 
le grand état-major prussien — précipitait la marche 
du Prince Rouge, tant on redoutait à Versailles de voir 
d'Aurelle pousser de l'avant au secours de Paris. Un peu 



1-24 LA GUERRE DE 1870-71. 

d'audace, et il avait le temps de battre, avant que les 
vainqueurs de Metz arrivassent, les seules troupes que 
lui pouvait opposer Moltke sans trop afl'aiblir le cordon 
du siège, cette division d'armée {Armée-Abtheilung) 
confiée au grand-duc de Mecklembourg et composée des 
vaincus de Coulmiers (P'" bavarois), des pillards de Châ- 
teaudun ['l'I^ division prussienne), d'une division d'infan- 
terie encore (la 17'^) et de quatre divisions de cavalerie. 

Mais en vain Gambetta, Freycinet, pressaient d'Aurelle, 
en vain Chanzy exprimait nettement sa confiance dans 
une marche en avant; le commandant en chef objectait 
impossibilités sur impossibilités, considérait comme seule 
prudente une attente sous Orléans, où l'on établirait un 
vaste camp retranché, garni de fortifications, armé de 
canons de marine amenés des ports. Et l'on attendit, 
immobiles, par les courtes et démoralisantes journées de 
novembre, sous la pluie, dans la boue. Chanzy obtenait 
pourtant qu'on gardât au moins la ligne de la Conie; 
Lipowski poussait ses éclaireurs jusqu'aux deux tiers du 
chemin de Chartres. Puis letemps passa, de plusbelle, jus- 
qu'à ce que l'heure irréparable fût sonnée, jusqu'à ce que 
Frédéric-Charles enfin, avec ses trois glorieux corps, 
Alvensleben, Manstein et Voigts-Rhetz, surgît. 

Si l'occasion propice disparaissait à jamais, avec 
l'inertie du d'Aurelle, Gambetta du moins ne perdait pas 
une minute dans l'organisation quotidienne. Trois corps 
nouveaux étaient nés depuis Coulmiers, successivement 
rattachés à l'armée de la Loire : le 17'' commandé par 
Sonis, jeune et brave général arrivant d'Algérie; le 18*= 
par le général Billot, hier lieutenant-colonel d'état- 
major; le 20" enfin par le général Crouzat. Le "iO" corps 
n'était autre que la petite armée naguère rassemblée dans 
l'Est par Cambriels, et que Gambetta avait appelée des 



BATAILLE DE BEAUNE-LA-ROLANDE. 125 

bords de la Saône. Il ne laissait dans cette partie de la 
France, devant le XIV'' corps de Werder, maître de Dijon, 
que 1° les forces hétéroclites réunies à Dôle sous le nom 
d'armée des Vosges et commandées par Garibaldi, 2° le 
petit corps que le général Crémcr, la veille encore capi- 
taine aide de camp du général Clinchant à Metz, formait 
aux environs de Beaune-la-RoIande, et 3° l'armée de 
Lyon, amalgame confus aux ordres du général Bressolles. 
Nous les retrouverons en temps et lieu. 

La grande partie se joue en ce moment sur la Loire. 

Paris, en effet, depuis Coulmiers, s'agite ; il brûle de 
s'élancer à la rencontre de cette armée dont il guette à 
l'horizon le cher Fantôme, de ce d'Aurelle qu'il croit en 
route. Une grande sortie se prépare. Et puis les vivres 
baissent. Ira-t-on au delà de la mi-décembre? De tout 
cela Gambetta est averti, et de jour en jour son impa- 
tience grandit. L'inaction, qui était déjà une faute lourde, 
va devenir criminelle. Il faut agir, « faire pourtant quel- 
que chose ! ') 

Un seul parti, conseillé par Freycinet, s'imposait : des- 
tituer d'Aurelle, dont on ne pouvait tirer aucun plan d'opé- 
rations, et nommer un général plus entreprenant. Gam- 
betta n'osa pas, par reconnaissance des services rendus^ 
par respect des choses établies. Il s'arrêta à ce compromis, 
néfaste, puisqu'il établissait une dualité de commande- 
ment: donner directement des ordres à l'aile droite. 

Le 24 novembre, sur un télégramme de Tours, une 
division du 15" corps sous le commandement de Martin 
des Pallières, et les 18*" et 20'' corps s'ébranlaient donc 
Gambetta venait de se décider à commencer, sans d'Au- 
relle, le mouvement vers Paris, par Pithiviers. Trop tard. 

Martin des Pallières, à Chilleurs et Neuville-au-Bois, 
donnait dans les flanc-gardes et les arrière-gardes du 



126 



LA GUERRE DE 1870-71. 



corps d'Alvensleben. Les têtes de colonne de Crouzat se 
heurtaient en même temps au X« corps (Voigts-Rhetz), 
livraient les combats de Ladon et de Maizières. Les ter- 
giversations des semaines précédentes avaient laissé à 




■W. '000 500 1 Z J » î K/. 

BATAILLE DE BEAUNE-LA-ROLANDE (27 novembre). 

Les lignes ponctuées indiquent le frunt de bataille des deux armées. 

Frédéric-Charles le temps d'accourir, de donner la main 
au grand-duc de Mecklembourg. 

Suspendu le 24 novembre au soir, le mouvement est 
repris le 28, vient se briser définitivement contre Voigts- 
Rhetz, dans la bataille acharnée de Beaune-la-Rolande. 

Vers midi, Crouzal, ayant à ses ordres le 18' et le 



BATAILLE DE BEAUNE-LA-ROLANDE. 127 

20^ corps, abordait de front Beaune-la-Rolande, tandis 
que Billot devait le soutenir à droite. Mais celui-ci ne se 
dépêtrait pas avant le soir des avant-postes et de l'aile 
gauche de l'ennemi. Il n'avait pu avancer que pas à pas, 
enlevait Juranville, Lorcy, les Côtelles et prenait, chemin 
faisant, un canon, mais ne débouchait devant Beaune- 
la-Rolande qu'à l'ombre tombée. Crouzat s'était épuisé 
en inutiles et courageux efforts. Un moment même 
Voigts-Rhetz, presque cerné, s'était vu dans une situation 
critique, mais, sans reculer d'une semelle, il attendait, 
avec une fermeté froide, les secours qui ne pouvaient 
manquer de venir. Alvensleben arrivait en effet avec une 
division de cavalerie et une d'infanterie; Voigts-Rhetz 
était sauvé. Le dernier assaut de Crouzat, à la tête de ses 
zouaves, se brisait, vaincu, contre Beaune-la-Rolande im- 
prenable. A l'ouest et au sud de la petite ville, le terrain 
était couvert de morts et de blessés, un millier de Prus- 
siens et 3 000 Français. Deux mille restèrent prisonniers. 

« Les jeunes troupes de la République, dit un historien 
allemand, avaient combattu avec une incroyable bravoure, 
mais la force des corps engagés fut rompue pour long- 
temps, l'aile droite de l'armée de la Loire ruinée du pre- 
mier coup. » 

Ce que venaient d'accomplir ces recrues après quinze 
jours d'inaction dans leurs bivouacs boueux, ces mouve- 
ments si peu coordonnés, où le sang français coula si 
pur, tout cela ne fait que redoubler le regret de l'occasion 
manquée, cet élan méconnu par d'Aurelle et salué de l'en- 
nemi, l'unanime élan qui eût pu, qui eût dû suivre la 
journée du 9 novembre. 

Aube passagère de Coulmiers, grosse d'une victoire per- 
due, et au canon de laquelle Paris trompé va répondre pour 
rien, par lé gigantesque écho des canons de la Marne- 



CHAPITRE XIV 

Les batailles de la Marne 
(30 novembre, V% 2, 3 décembre). 

Spontanément, après Coulmiers, Trochii avait obéi aux 
circonstances, renoncé à la sortie vers l'ouest, Rouen. 
L'armée de la Loire venait au-devant de Paris. Il fallait 
que Paris tentât de lui abréger la route. On décidait 
bientôt une trouée vers le sud-est, entre la Seine et la 
Marne, d'où l'on se rabattrait ensuite vers le sud, Fon- 
tainebleau... 

Ducrot, qui avait proposé le mouvement, fut chari>é 
de son exécution. Le 29 novembre, il devait avec ses trois 
corps franchir la Marne, enlever les plateaux. On empor- 
tait, de façon à pouvoir aller loin et vite, six jours do 
vivres, et nul bagage, pas môme les couvertures. 30 batail- 
lons de la garde nationale étaient mobilisés, en réserve. 
Le même jour, Vinoy elfectuerait une diversion puissante 
sur L'Hay, l'amiral La Roncière sur Epinay ; le contre- 
amiral Saisset était chargé de s'établir, avec une solide 
artillerie, sur le plateau d'Avron, qui s'avançait en coin, 
dans les lignes allemandes. 

Bien que jusqu'aux dernières minutes, Paris eût ignoré 
la direction de la sortie, une fièvre d'attente et d'espoir 
surexcitait chacun, après ce long mois d'inaction. On com- 
mentait, par groupes, lesafficiiesdeTrochu etdu Gouver- 
nement. On se répétait les vibrantes paroles de la procla- 
mation de Ducrot, jurant de ne rentrer que « mort ou vic- 
torieux ». Aussi, le matin du 'iU, tendail-on l'oreille avec 



LES BATAILLES DE LA MARNE. 129 

émotion vers ce bruit sourd du canon, tonnant vers Choisy, 
Avron, Epinay, tandis que Ducrot, sur la Marne... 

Quelle ne fut pas la stupeur, lorsque le bruit courut 
que Topération principale était remise. On parlait de 
ponts trop courts, d'une crue subite... En réalité, l'ingé- 
nieur chargé de la construction des ponts, faute de pou- 
voir remonter à temps avec sa petite flottille le courant 
trop rapide, n'était pas parvenu à assurer le passage, 
Ducrot, averti dans la nuit, galopait prévenir Trochu. 
Oue faire ? se lancer dans une autre direction ? Mais l'ar- 
mée va s'ébranler, le temps manque. Renoncer? C'est 
Paris soulevé, une révolution certaine. On se résout à 
tout remettre à l'aube du 30 novembre, sauf les diver- 
sions, qu'on oublie. Mais la surprise est éventée. Et 
tandis que Vinoy fait tuer inutilement à L'Hay plus d'un 
millier d'hommes, l'ennemi emploie ces vingt-quatre heures 
de répit à se masser sur les plateaux, à demi libres aujour- 
d'hui, et que demam il faudra emporter de haute lutte. 

Quand l'aube glacée, ensoleillée, du 30 se lève, éclairant 
l'arc brumeux de la Marne et les coteaux paisibles 
semés de bois et de villages, 100 000 hommes traversent 
les ponts, s'élèvent joyeusement sur les routes sonnantes, 
le sol dur. Agglomération de recrues, de mobiles, avec 
des cadres de hasard ; multitude prête à vaincre, comme 
son chef, et sinon, à mourir. Avron, Rosny, Nogent, Saint- 
IMaur, la grande voix des forts et des redoutes s'est éle- 
vée, les précède de longues volées d'obus. 

Soudain, une batterie wurtembergeoise ouvre le feu, la 
ligne des avant-postes s'enflamme ; le P"" et le 2"= corps se 
sont déployés ; ils refoulent les compagnies saxonnes de 
Champigny, du Plant, et de Bry, occupent toute la crête 
du plateau. Paris vient de mettre le pied sur les collines, 
voit plus loin, respire. 




M. loôô êô5 ô 

iiATAii-Liî r>ii cHAMPKiNY (altatiucs c] Il .'50 noNcmbre). 

Les llijches indiquent la direrlion ik-s all.iqiifs françaises. La ligne poncluée indique 
le fruiil de iMl.iillo de l'arnicc alli'inundL'. 



LES BATAILLES DE LA MARNE. 131 

On a maintenant devant soi, à droite le château et le 
parc de Cœuilly, à gauche ceux de Villiers, dressant 
leurs forteresses naturelles au sommet de la pente. Du- 
crot, sans songer à les battre au préalable avec son artil- 
lerie, lance aussitôt contre Villiers les fantassins deMaus- 
sion, de flanc ceux de Miribel, et, contre Cœuilly, la 
division Faron, du f'" corps. Le général en chef, ayant à 
cœur son serment, se multiplie, veille à chaque détail 
de l'action avec tant d'ardeur qu'il en perd la direction 
générale, toute vue d'ensemble. Il est tranquille, d'ail- 
leurs ; sans doute d'Exéa avec le 3^ corps, aile gauche, a 
maintenant franchi la Marne au-dessus de Nogent et 
va, suivant l'ordre donné, attaquer Noisy pour se rabattre 
ensuite sur Villiers qui, débordé, tombera. 

Et tandis qu'à la droite, où Faron débouche de Cham- 
pigny, 3 batteries sont en un instant démontées, et que 
par deux fois l'élan des régiments vient se briser contre 
les murs sanglants de Cœuilly, dans un remous furieux où 
tour à tour lignards et wurtembergeois s'arrachent le ter- 
rain jonché de morts, — Ducrot, au centre, devant Villiers, 
piétine. Maussion, Miribel n'ont pu atteindre le parc 
meurtrier ; on se bat, on se massacre sans résultat, de- 
puis trois heures. Il est midi. Ducrot fait enfin avancer 
8 batteries derrière lesquelles on se réorganise. 

Et d'Exéa? Nul signe de vie. Ducrot lui dépêche un aide 
de camp. Déjà Trochu, de l'arrière, avait envoyé talonner 
le vétéran. Il est encore de l'autre côté de la Marne, il ne 
bouge pas, prétexte que les Saxons occupent trop solide- 
ment le coteau d'en face. Même il vient de rappeler à lui 
Bellemare qui, tout à l'heure, lui a surpris l'autorisation 
de jeter enfin les ponts, de traverser... 

Et, devant Villiers, la lutte s'acharne. Maintenant les 
Wurtembergeois, les Saxons s'enhardissent. Corps à corps 



132 



LA GUEJRRE DE 1870-71, 



furieux où Ducrot brise son épée dans une poitrine enne- 
mie. Flux et reflux, presque insensible, d'attaques, de 
contre-attaques, sous ces murs qui sans cesse tonnent, 
crachent la mort. Quatre batteries de réserve accourent, 
et, foudroyées, abandonnent deux canons, reculent. Les 
Saxons, grâce à l'immobilité de d'Exéa, progressent libre- 
ment à gauche, menaceraient le 2" corps, si de l'autre 
rive, par bonheur, une batterie ne les apercevait, et, du 
Ferreux, ne les prenait d'enfilade. En même temps Ducrot 
engage à fond son artillerie. Dans le stupéfiant fracas, le 
duel des canons se prolonge, d'un bord à l'autre du pla- 
teau, par-dessus les milliers de morts. 
Renault, le commandant du 2'" corps, 
le brave « Renault l'arrièrc-garde » 
des guerres d'Afrique, est mortelle- 
ment blessé. Sous Cœuilly, le 1" corps, 
après un effort suprême est immobi- 
lisé, fourbu. Il est trois heures pas- 
sées, le jour baisse; Ducrot, désespé- 
rant de voir apparaître d'Exéa, décide 
de rester alors sur la défensive, jus- 
qu'au lendemain. 
Mais il apprend qu'au 1" corps, Blanchard a donné de 
son propre mouvement l'ordre d'évacuer Champigny, 
quitté lui-même le champ de bataille. Un assez grand 
nombre de généraux, peu confiants dans leurs troupes, 
avaient en effet accueilli la sortie avec froideur et la sou- 
tenaient sans entrain. Ducrot profère des menaces de 
mort, arrête les troupes, se lance à la recherche de Blan- 
chard, quand soudain la bataille, comme un incendie mal 
éteint, se rallume là-bas, sur la gauche. Ducrot pique des 
deux, il est quatre heures, la nuiltondjc. 
C'est l'entrée en scène de Bellemare qui enfin s'est arra- 




RENAULT. 



LES BATAILLES DE LA MARNE. 133 

ché à d'Exéa cramponne toujours à la rive gauche. Mais, 
au lieu de marcher vers Noisy, selon l'ordre, Bellemare, 
après avoir enlevé Bry réoccupé par les Saxons, renonce 
au mouvement tournant prescrit, fonce droit sur Villiers. 
La brigade Fournès, les zouaves de Ghâtillon vont s'écra- 
ser contre l'imprenable parc, ramènent du moins les deux 
canons perdus. La nuit s'est faite, le ciel rougeoie. Ducrot 
arrive, avec un dernier renfort, et tous intrépidement se 
précipitent encore. C'est en vain. Villiers cerclé de feux 
rompt cet assaut suprême. 

Nuit glaciale, longues heures de souffrance et de ténè- 
bres, pleines des gémissements des blessés, du souffle 
court des troupes harassées, grelottantes. Cependant 
Ducrot galope jusqu'à Rosny où repose Trochu, invi- 
sible de la journée, et qui s'est borné à une promenade 
sous le feu à Montmesly. Susbielle y a livré un sanglant 
combat, tandis que Vinoy, qu'on n'a même pas prévenu 
de cette diversion, a perdu son temps à enlever, puis à 
évacuer la Gare aux Bœufs... Que va décider le généra- 
lissime? la bataille, glorieuse, reste indécise. Ou plutôt 
elle est perdue. On s'est heurté à des obstacles devenus 
infranchissables ; on a, sans résultat, sacrifié l'élite des 
soldats et des cadres ; et chaque heure qui passe renforce 
l'ennemi. Il n'y aurait qu'un parti sage : rentrer, pour 
ressortu-, bientôt, dans une direction nouvelle. Mais Paris, 
ses illusions, sa douleur capable d'aller jusqu'à l'émeute? 
El l'imprudente promesse : Mort ou victorieux!... La 
résolution de Ducrot est prise : se battre encore, pour 
l'honneur des armes, comme s'il l'exigeait; s'enfoncer 
aveuglément, consciemment, dans l'impasse. Trochu 
approuve. 

A l'aube, Ducrot est à cheval, parcourt depuis Cham- 
pigny les avant-postes, prescrit de nouveaux travaux de 



134 LA GUERRE DE 1870-71. 

fortification passagère. II arrive à Bry et sa colère est 
grande. Plus de Bellemare! Il a retraversé la Marne, 
inquiet pour ses troupes décimées, à la nouvelle de nom- 
breux renforts allemands ; il a fait en vain chercher Ducrot 
toute la nuit, et, ne pouvant obtenir de lui l'ordre de retraite, 
l'a demandé à d'Exéa qui, tout de suite, de lui-même, l'a 
naturellement donné. Ducrot fait réoccuper Bry sur-le- 
champ. 

Néanmoins, on n'a de part et d'autre nulle envie d'atta- 
quer, heureux, l'ennemi d'accourir à la reecousse, nous de 
nous fortifier, de prendre haleine. L'après-midi s'écoule 
en armistice d'abord tacite, vite ratifié, à relever les 
blessés et les morts, à remuer la terre, fossés, fosses. 
Journée morne, sans autres vivres que ceux du sac, ou des 
grillades de cheval tué. Nuit plus funèbre encore, où le 
froid mortel sévit (10 degrés au-dessous de zéro). Les 
membres raides et perclus, l'armée gelée jusqu'à l'âme, 
s'endort d'un sommeil de cauchemar, dans une prostra- 
tion sans bornes. 

Il est grand jour, et nuit encore, quand elle se réveille, 
à sept heures passées, à Champigny, à Bry, au milieu de 
la fusillade et de la canonnade. Surprise qui devient 
brusquement panique. Une foule éperdue dévale jusqu'à 
la Marne. Ducrot et ses officiers, sabre et pistolet au 
poing, barrent, repoussent le flot, puis volent aux pre- 
mières lignes. En hâte, deux divisions de réserve sont 
appelées, et sur la rive droite se massent les 30 ba- 
taillons de la garde nationale mobilisée. 

Du Four-à-Ghaux à la rivière, presque tout le front est 
dégarni. Mais dans Champigny, à demi envahi par deux 
régiments wurtembergeois, quelques braves du 35° et 
du 42" tiennent bon, et, à l'abri des maisons, des enclos, 
des jardins, font tète, dans le bas. De même les mobiles 



LES BATAILLES DE LA MARNE, 135 

ont repris pied sur le plateau du Signal, rejettent l'agres- 
seur qui ne réussit pas mieux au Four-à-Chaux, oii la 
brigade Palurel l'arrête court et le pourchasse. Ducrot 
respire, le P"" corps est sauvé. Au centre, la division Ber- 
thaut, bien retranchée devant Villiers, n'a pas bronché. 
A gauche, grâce à l'énergie du général Daudel et du 
colonel Coifîé, on s'est maintenu dans une moitié de Bry, 
les Saxons ayant emporté l'autre, après le parc Dewinck. 
La mêlée est si furieuse que Ducrot, cédant aux ins- 
tances de d'Exéa, donne un moment l'ordre de la retraite; 
mais Trochu arrive, fait reprendre l'ofïensive. 

11 est à peine neuf heures. La première poussée du 
Prince de Saxe pour culbuter l'armée dans la Marne a 
échoué. 

Alors Fransecky lance contre le 1" corps une brigade 
fraîche. Un des régiments par deux fois vient, revient 
s'écraser contre la brigade Paturel, dont le brave chef est 
grièvement blessé; n'importe, elle fonce à la baïonnette, 
reprend la Plâtrière. A Champigny, les Poméraniens, 
joints aux Wurtembergeois, s'exténuent à l'assaut. Le 
village n'est que détonations, flammes et fumée. Brasier 
énorme qui croule, crépite sous le ciel bleu, dans un 
éblouissant, un ironique soleil. Au centre, devant V^illiers, 
Berthaut se cramponne ; la réserve d'artillerie est en ligne, 
tonne de toutes ses pièces. A gauche, les Saxons des- 
cendent de leurs retranchements, avancent en masse de 
Noisy. On se dispute, on s'arrache le plateau repris, 
perdu, repris. Derrière les tirailleurs, Ducrot, surexcité, 
galope d'un bataillon à l'autre, sur un cheval blanc comme 
neige. Cible vivante, volontaire... La victoire? Hélas!... 
Reste la mort, qu'il cherche. Et si elle ne le frappe pas, 
c'est qu'elle n'aura pas voulu de lui. 

Un autre général s'offre aux balles, avec la même 



136 LA GUERRE DE 1870-71. 

vaillance, plus paisible : c'est Trochu. Vienl-il en géné- 
ralissime? Non, Ducrot est là, et d'ailleurs, le gouver- 
neur de Paris n'a jamais espéré... En fataliste, il se 
promène sous le feu, encourage les hommes, félicite les 
officiers. Et, comme s'il était dans son cabinet du Louvre, 
il discourt avec sérénité, insensible à cette grêle de fer. 
Il croit avoir rempli tout son devoir de citoyen et de 
chrétien. Il remplit maintenant, imperturbable, le devoir 
d'un soldat. 

Le jour avance dans cette effroyable mêlée. Les Saxons 
ont reculé jusqu'à 'Milliers, reculé dans Bry. L'artillerie 
s'enrage. Il est deux heures. C'est l'instant décisif, à 
Champigny. Quatorze batteries le bombardent, une divi- 
sion nouvelle en a tenté l'assaut, sans que de l'autre côté 
de la Marne, les canons du général Favé, qui hérissent 
Saint-Maur, soient sortis de leur silence. Indiscipline des 
chefs, incohérence du haut commandement, qui laissent 
tout à faire à l'humble bravoure, tenace, héroïque, du 
troupier. Dans les rues, dans les maisons, on s'est battu, on 
se bat avec une sauvagerie farouche. Elle soleil rayonne, 
et les rares habitants qui n'ont pas voulu quitter leurs 
ruines contemplent, hagards, celte fournaise. 

Des deux côtés, une lassitude pèse. Au Four-à-Chaux, 
à 50 mètres les uns des autres. Prussiens et Français se 
regardent, comme hypnotisés, sans bouger. Ceux-ci 
crient : à la baïonnette ! immobiles. Ceux-là restent 
sourds à la voix de leurs officiers, qui les poussent, les 
frappent, les injurient. Hébétement tragique. Il est trois 
heures. Seuls désormais retentissent les forts. L'artillerie 
allemande se lait ; l'ennemi, maître seulement du haut 
Champigny, a été partout repoussé... L'armée de Ducrot 
couche sur ses positions, conquises, gardées au prix de 
tant de sang. Stérile succès, qu'une retraite va suivre. 



LES BATAILLES DE LA MARNE. 137 

Le silence s'étend avec le crépuscule. Et sur les plateaux, 
pour la seconde fois jonchés de tués et de blessés, — en 
tout 5300 Allemands et 10000 des nôtres, — c'est de nou- 
veau la nuit glaciale, les affreuses ténèbres où lentement 
s'éteignent les gémissements et les râles. 

C'est fini. Ducrot erre dans l'aube livide, se rend 
compte qu'on est à bout de courage et de force. Il n'a 
plus le choix : ni victorieux ni mort, en retraite. Par 
échelons, avec un ordre parfait, sans que les vainqueurs 
de Wœrlh.et de Sedan songent un instant à les pour- 
suivre, tant ils ont eux-mêmes ressenti la violence du 
choc, les troupes dans le brouillard s'ébranlent. Les 
bataillons mobilisés, et cette fois encore jugés inutiles, 
mis à l'écart, rentrent tête basse. On murmure, on 
maudit Ducrot héroïque, mais malheureux, Trochu 
dévoué à la Patrie, mais sans la foi qui transfigure. 

Et Paris, qui durant ces quatre jours a vécu suspendu 
tout entier à la rumeur immense des canons, Paris qui 
se pressait vers les fortifications, avide de voir, d'entendre, 
qui, tassé, fourmillant, noir, escaladait les rampes du 
Père-Lachaise, d'où l'on distingue l'horizon confus de la 
bataille, Paris, à la vue des premières colonnes du retour, 
à la vue des blessés qui sillonnaient les routes, couvraient 
de lents convois la Seine, Paris sentait se glacer sa 
fièvre, et déchu de l'ardent espoir, silencieux, abattu, 
pliait un instant, sous l'effrayant poids de cet investisse- 
ment qu'on avait en vain tenté de rompre! Le cercle de 
fer se rivait plus court. La ville, haussée pour respirer 
dans l'effort des 100 000 poitrines, retombait oppressée, 
parmi lair raréfié de sa geôle. 



CHAPITRE XV 

Batailles de Loigny (2 décembre) et d'Orléans (3 et 
4 décembre). — Écrasement de la première armée de 
LA Loire. 

Le 30 novembre, une dépêche urgente de Trochu arri- 
vait à Tours. La fatalité voulait qu'elle eût subi dix jours 
de retard, revînt datée de Christiania (Norvège) où, en- 
traîné par des courants, était allé tomber le ballon- 
poste parti le 24 novembre. Cette dépêche annonçait la 
grande sortie de Ducrot, réclamait une action immé- 
diate. 

Freycinet, le soir même, court à Orléans. Cette fois, 
coûte que coûte, on se doit d'agir. C'est assez qu'à 
plusieurs reprises d'Aurelle ait laissé échapper l'occasion 
favorable. Il y va maintenant de la plus impérieuse 
nécessité. Sans doute, c'est à toute l'armée de Frédéric- 
Charles et du grand-duc qu'on va se heurter. Le premier 
est en effet concentré autour de Pithiviers, le second est 
à cheval sur la route d'Orléans à Paris. N'empêche, 
adieu le camp retranché, où l'on patauge depuis trois 
semaines. Il faut marcher au-devant de Ducrot, de 
Paris. 

Et puis, quoi ? Ne dispose-t-on pas de cinq corps 
d'armée? Freycinet rend à d'Aurelle la libre dispo- 
sition du 18*^ et du 20'". Il est vrai que ce dernier est, 
depuis Beaune-la-Rolande, bien entamé, que Crouzal, 
son chef, désespère. Mais la foi de Freycinet est vivacc : il 
ne sait pas, comment devinerait-il que rarniée de la 



BATAILLE DE LOIGNY. 139 

Loire, naguère si pleine d'élan, s'est depuis un mois à ce 
point démoralisée dans l'inaction et le croupissement des 
bivouacs, qu'à peine en marche, elle se désagrégera, 
fondra d'un coup ! 

Partir? d'Aurelle propose de se concentrer au préa- 
lable. L'armée est répandue sur un immense front de 
20 lieues, séparée en deux par la forêt d'Orléans. Mais, 
pour se rassembler derrière, à l'abri, on perdrait deux 
jours. On ne les a pas. Freycinet décide que l'armée 
s'ébranlera telle quelle, en masses distinctes : le 16° et le 
15'' corps vers Pithiviers, Malesherbes, le 18*= et le 20'^ vers 
Beaune-la-Rolande, Nemours, le n*" en réserve. Objectif 
central : Fontainebleau ; on se mettra en route dès le len- 
demain, 1" décembre, le 16* corps et partie du 15^, après 
avoir opéré un mouvement préliminaire de concentration 
vers leur droite, parallèlement au front. 

Un malentendu fit que Chanzy, qui avait l'ennemi 
devant lui, proposa, et que d'Aurelle laissa exécuter, 
non le mouvement prescrit, mais un changement 
de front, qui le jour même jeta tout le 16" corps, 
aile gauche marchante, en plein corps bavarois. Aussitôt 
le grand-duc de Mecklembourg concentre toute son 
armée sur sa droite, prend l'offensive. 

D'où, après l'heureuse journée de Villepion, ce fatal et 
glorieux lendemain de Loigny, qui met hors de combat 
notre gauche, comme Beaune-la-Rolande avait fait de 
notre droite. 

Le 1" décembre donc, Chanzy levait ses camps. Temps 
clair et froid qui durcissait la neige, rendait la marche 
facile. Bientôt on donnait dans les avant-postes ennemis. 
La division Jauréguiberry emportait Gommiers, Nonne- 
ville, Faverolles, Villepion enfin, après un combat des 
plus vifs, achevé seulement à la nuit close. L'ennemi 



140 



LA GUERRE DE 1870-71. 



laissait sur le terrain un millier d'hommes, dont 200 pri- 
sonniers. 

Beau succès, à effectifs égaux, à pertes égales, et qui 
donnait le plus vif espoir. L'armée, ce soir-là, s'endormit 



^^-l^iV^ ,^ 




contente, malgré le froid, l'absence 
de feux. Elle avait appris l'heureux 
début de la sortie de Paris, la 
grande bataille de Yilliers-Cœuilly. 
Une proclamation de Gambetta, 
sur la foi de la dépêche, amplifiait 
les résultats, et, — par suite d'une 
confusion avec Épinay, où sur la 
'' Seine La Roncière Le Noury s'était 

battu, — montrait déjà Ducrot hors 
des lignes allemandes, atteignant Épinay-sur-Orge. 

Le 2 décembre, vers huit heures, le 16" corps reprend 
son mouvement. La division Barry, — direction le château 
de Goury, les fermes Morale et P)eau- 
villiers, — la division Morandy, — 
direction Lumeau, — • sont en tète. Le 
vainqueur d'hier, Jauréguiberry, suit 
Barry, en seconde ligne. Sur la gauche 
est la division de cavalerie du général 
Michel, qu'une inexplicable erreur 
rejette bientôt, iniitile, en arrière. Le 
17^ corps, appelé en hâte par Chanzy, 
pour lui servir de réserve, est encore loin, el, déjà bien 
las, précipite sa marche forcée. 

Barry, presque aussitôt, s'est heurté aux avant-postes, 
les a rejetés, dépasse Loigny. Mais à peine entame-t-il 
vraiment la lutte, il voit plier ses deux brigades et doit 
rélrogadcr sur Loigny. De môme Morandy, qui a la plus 
faible division de l'armée, échoue devant Lumeau, et se 




J\I RLOLlUr lilll 



BATAILLE DE LOIGNY. 141 

replie en pleine débandade, bien en arrière. Jaurégui- 
berry s'élance alors. L'énergique brigade Bourdillon 
pousse jusqu'au parc de Goury, s'y cramponne. La 
brigade Deplanque occupe un moment la ferme Morale. 

Mais Von der Tann et ses Bavarois, la 11" division 
prussienne et les cavaliers du Prince de Prusse donnent 
un plus furieux effort. Bourdillon recule jusqu'à Loigny, 
et Deplanque vers Villepion, à notre gauche dégarnie. 
Loigny brûle, dans un fracas terrible. Les Bavarois 
avancent. Il n'y a plus que quelques braves du 37^ qui 
tiraillent encore, retranchés dans le cimetière. La nuit 
vient, dans le froid vif. 

Chanzy, sa première ligne enfoncée, a depuis long- 
temps fait appel au 17" corps, accouru par paquets, de 
Patay. 11 presse Sonis, qui a déjà engagé sur la gauche 
partie de ses fantassins et de ses canons. Un effort 
suprême est nécessaire, à Loigny. Sonis voit im de 
ses régiments lâcher pied. Il essaie de le rallier, de 
l'entraîner. Impossible. Désespéré, il court à quelques 
mobiles des Côtes-du-Nord, aux volontaires de Charette 
(les anciens zouaves pontificaux). Avec des francs-tireurs 
de Tours et de Blidah, ils sont 800. En tête Sonis et 
Charette, avec leur fanion blanc, une bannière de soie 
brodée d'un Sacré-Cœur. Loigny à 1 200 mètres crache 
balles et mitraille. La petite colonne de héros se rue à la 
charge, enlève le large découvert, la ferme de Villours, 
les boqueteaux jalonnés de morts. Sonis tombe, la cuisse 
brisée, Charette a son cheval tué, la charge avance. 
L'étendard blanc, quatre fois abattu, est quatre fois 
relevé. On arrive jusqu'aux premières maisons de Loigny. 
Tresckow inquiet engage ses dernières réserves, deux 
bataillons. L'assaut tourbillonne et reflue. L'admirable 
troupe réduite des deux tiers, se replie, parcourt fière- 



142 



LA GUERRE DE 1870-71. 



ment, en sens inverse, le calvaire qu'elle a gravi. 

Alors, leurs cartouches épuisées, les derniers défenseurs 

de Villepion se rendent. Sur la plaine noire fermes et 




^'"faourg )i 



'Z /an eau ~P ' " " ~ " 



GuiUorwiUe 

o ; 



,^ 

.■■'<' Yerrruniers 







)]ffi/fu^rau/ - S ^ Choux 




Echelle de i; 160.000 



M.iboosoo 12 3* s Xil, 

BATAILLE DE LoiGNv (2 décembre). 

Les lignes ponctuées indiquent le front de bataille des deux armées. 



villages brûlent comme de grandes torches. La neige 
tombe dans les ténèbres glacées. Le 1(3" et le 17" corps 
«'écoulent en désordre. Retraite confuse, éreintée, gre- 



BATAILLE d'oRLÉANS. 143 

luttante, dans le roulement sourd des batteries en fuite, 
qui s'éloignent au galop sur les routes sonores. 

En même temps qu'à Loigny Chanzy se brisait de la 
sorte, une division du Ij" corps, tout près, à Poupry, 
livrait un combat indécis. Menée avec plus de vigueur, 
l'attaque de Peytavin contre Wittich eût pu être, pour 
Chanzy, une diversion puissante, le salut peut-être, si la 
seconde division du 15'' corps, en marche dans ces 
parages, eût accouru au canon. Mais les têtes de colonne 
de la division Martineau n'apparurent qu'à la nuit. Le 
désastre de notre aile gauche était complet. Les pertes, 
des deux côtés considérables; Allemands: 200 officiers, 
3 938 tués, blessés, ou disparus; Français: 4000 tués ou 
blessés, 2500 prisonniers non blessés, 8 canons, un 
drapeau, une mitrailleuse. 

Continuer la marche, le 3 décembre ? il n'y fallait plus 
songer. 

D'Aurelle n'avait d'intact sous la main que Martin des 
Pallières avec la première division du 15'' corps, mince 
cordon en avant de la forêt, sans réserves; à 12 kilomètres 
plus loin, vers Artenay, était la division Martineau, 
fatiguée ; plus loin encore la division Peytavin, très 
entamée, et Chanzy rompu qui demandait des renforts. 
Quant à l'aile droite, 18^ et 20" corps placés le jour même 
sous les ordres de Bourbaki, elle était si loin que d'Au- 
relle jugeait inutile de s'en occuper. Sur les instances de 
Freycinet, il prévenait cependant Bourbaki d'appuyer 
vers le centre, pour soutenir au besoin des Pallières. 
Mais ses instructions n'arrivaient à destination que le soir 
du 3, et ne purent être exécutées. 

Un seul parti donc : se retirer sans retard sur le camp 
retranché. D'Aurelle, dans la nuit du 2 au 3, donne ses 
ordres en conséquence. 



144 LA GUERRE DE 1870-71. 

Cependant Frédéric-Charles, qui dans la journée du 

2 décembre n'a pas bougé, redoutant l'offensive des 18'' et 
20" corps, a reçu à la fin de l'après-midi un télégramme de 
Moltke (lancé duranlla bataille de Champigny — gagnée à 
cette heure), prescrivantl'offensive immédiate sur Orléans. 
Le Prince Rouge apprend sur ces entrefaites l'issue de 
la bataille de Loigny-Poupry. Il n'hésite plus, et laissant 
devant les deux corps de Bourbaki le faible masque d'une 
division de cavalerie, de 4 bataillons et de 6 pièces, il con- 
verse franchement vers le sud-ouest, ébranlant ses trois 
corps à l'attaque concentrique d'Orlé*ins. Ordre au grand- 
duc de Mecklembourgde foncer également, droit devant lui. 

Quand après une glaciale nuit de neige, le malin du 

3 décembre se leva sur les 200000 hommes épars qui 
constituaient encore à cette heure cette armée de la Loire, 
— il y a moins d'un mois victorieuse, et l'avant-veille 
d'apparence si redoutable encore, — qui eût pu dire que, 
le lendemain soir, ceux-là mêmes dont on attendait le 
salut de Paris ne seraient plus qu'une informe cohue, 
anéantie et dispersée ? 

Quarante-huit heures de surhumaines souffrances, suc- 
cédant à trois semaines de lente démoralisation, il 
n'en fallut pas plus pour tout dissoudre aux mains 
de d'Aurelle stupéfait, propre artisan de son malheur. 

Le fameux camp retranché n'offrait du reste, malgré 
ses puissants canons de marine, au tir sans vues, borné 
de toutes parts, que la protection la plus faible. De la 
double ligne d'ouvrages, la première s'étendait sur la 
lisière de la forêt, avec trois batteries seulement, la se- 
conde, trop près des faubourgs, nullement fermée, ne 
couvrait même pas les ponts. Mais les fortifications les 
meilleures, sans l'ardeur ;i les délendre, que sont-elles? 
Or, toute discipline, toute llamme patriotique, presque 



BATAILLE D'aRLEANS. 145 

tout courage avaient disparu de ces masses flottantes, 
prêtes à s'émietter au premier choc. Plies en deux, sans 
fusils, sans sacs, déjà, sur l'arrière, des centaines d'hommes 
tournaient le dos à l'ennemi, s'empressaient vers la ville. 

Toute la journée du 3, à pas lents, poussant devant lui 
cette foule, le Prince Rouge avance. A Chilleurs, Neuville- 
aux-Bois, il bouscule la divisio» des Pallières attardée, 
et dont les régiments harassés, meurtris, se traînent à 
travers la forêt, dans le crépuscule, dans la nuit. A 
Artenay, puis à Chevilly, il enfonce la division Martineau 
qui, déployant une énergie de vieilles troupes, faisant 
11 kilomètres en dix heures, vient coucher à Cercottes, 
après une lutte tenace. Mais une pluie glacée tombe depuis 
la fin du jour, rend les bivouacs intenables; l'excitation 
du combat se dissipe, les routes se couvrent d'une longue 
débandade, d'un moutonnement de troupeaux sinistres. 
En vain d'Aurelle se met en travers de la grande rue du 
village, prie, conjure, menace. Le flot passe. 

A l'Encornes, à Huêtre,les divisions Barry et Peytavin 
avaient inutilement réussi à retarder, un moment, l'enva- 
hisseur. Le 16'= et le 17^ corps étaient refoulés, s'écartaient 
malgré eux d'Orléans. Chanzy demandait à se replier le 
long de la Loire, vers Beaugency. 

D'Aurelle, devant ce désastre, se résignait à évacuer 
Orléans, le télégraphiait à Tours : le 16*= et le IV' corps 
gagneraient Blois ; le 18* et le 20% Gien ; le 15" se retirerait 
en Sologne. Freycinet, atterré, mais avec son inlassable 
énergie, répond aussitôt : «Rappelez à vous le 18« et le 
•20'= corps... Resserrez les 15% 16'= et 17"... Utilisez vos 
lignes de feu, dont vous-même naguères me vantiez la 
puissance, et opposez dans ces lignes une indomptable 
résistance. » — « Je suis sur les lieux, riposte d'Aurelle, 
et mieux en état que vous de juger la situation. » Elle est 



146 LA GUERRE DE 1870-71. 

perdue à présent, il n'est que trop vrai. D'Aurelle 
maintient l'ordre d'évacuation. 

Le dernier jour de l'armée de la Loire est venu. 11 fait, 
le 4, un ciel clair, et le vent froid souffle sans trêve, coupe 
comme l'acier. Dès l'aube Frédéric-Charles rentre en 
chasse, précipite ses coups de bélier. Chanzy un instant 
se maintient à Patay, mais bientôt, à Boulay, à Ormes, 
les divisions Barry et Morandy lâchent pied ; elles fuient 
pêle-mêle, balayées par un sauve-qui-peut irrésistible. 
Cependant d'Aurelle s'est ravisé ; avec Martin des Pal- 
lières qu'il a trouvé le matin, à son arrivée dans Orléans, 
il espère pouvoir défendre la seconde ligne d'ouvrages, le 
télégraphie à Freycinet, prescrit à Chanzy l'offensive. Le 
commandant du 16^ corps n'a plus avec lui que Jaurégui- 
berry, il n'en tente pas moins une démonstration sur 
Coinces, essaie de traverser ensuite les bois de Bucy. Im- 
possible, il faut rétrograder sur Huisseau, quille à recom- 
mencer demain. Mais tout s'achevait le soir même. 

A Gidy, à Ormes, la division Peylavin était définitive- 
ment dispersée. Partie reflue sur Orléans, traverse la 
Loire; l'autre défend le soir les abords de la ville, ralliera 
ensuite, le long de la Loire, Chanzy. A Cercotles, la 
division Martineau a reçu le dernier choc, elle reflue 
précipitamment vers la ville. A Vaumainbert, à Saint- 
Loup, ont fondu les restes de la division des Pallières. 
Une à une, sur les positions tombant d'elles-mêmes, les 
batteries de marine ont éteint leurs feux, encloué leurs 
canons. Quant aux 18" et 20'' corps, saufs, n'ayant pas 
coml^attu, ils ont pu franchir les ponts de Jargeau et de 
Sully. Leur démoralisation est complète. 

D'Aurelle, sans armée, avertit la Délégation de l'abandon 
fatal. Gambetta, (jui accourait au danger, a trouvé la 
voie coupée à La Chapelle, et, désespéré, rebrousse sur 



BATAILLE D ORLEANS. 



147 



Tours. Une confusion inouïe, un affreux tumulte sont 
déchaînés sur les faubourgs, la ville, les ponts chargés à 



^ Boidcu/ 




//. IQQÛ 500 1 Z 3 ^ 5 f(il. 

'DEUXIÈME BATAILLE d'orléans (2° jour, 4 décembre). 

Les flèches indiquent la direction des attaques allemandes. La ligne ponctuée indique 
le front de bataille de l'armée française. 

rompre, la rive opposée couverte à perte de vue de fuyards. 
Dans Orléans même, on s'entasse. Les soldats envahis- 
sent les cabarets et les bouges, jonchent les trottoirs, 
mendient. Les officiers emplissent hôtels et cafés ; on est 



148 LA fiUERRE DE 1870-71. 

si las que tout à l'heure on se laissera ramasser, sans 
un geste. La nuit s'épaissit. Le cercle allemand se res 
serre. 

A huit heures, les vainqueurs sont aux portes, menacent 
d'ouvrir le bombardement si tout n'est soudain évacué. 
Après deux heures de pourparlers, ils font grâce de deux 
heures encore, se souciant peu d'un combat de rues, la 
huit. Et sur les ponts où l'on s'écrase, au-dessus de la 
Loire charriant dans l'ombre des glaçons énormes, la 
déroute sans nom dégorge à flots pressés, tandis que mi- 
nuit et demi sonnant, dans la ville en deuil, le long des 
rues désertes et des maisons noires, le grand-duc de Mec- 
klembourg pénètre, au son aigre des fifres, au roulement 
des tambours plats. 

Triomphale musique, qui ne croyait saluer qu'une 
éclatante victoire, dont Orléans réoccupé, 18000 prison- 
niers et 74 canons n'étaient que les signes matériels, et 
qui célébrait, à l'insu de tous, la fin virtuelle de la 
guerre. 

Car cette destruction inattendue de l'armée de la Loire, 
c'est, après l'effort brisé de Paris, un coup irrémédiable 
porté à la Défense. Durant les sombres mois de décembre 
et de janvier, elle ne fera désormais que s'agiter doulou- 
reusement, en héroïques, impuissants tronçons, sans 
pouvoir plus se réunir. 



TROISIEME PARTIE 

DES PREMIERS JOURS DE DÉCEMBRE A LA RATIFI- 
CATION DES PRÉLIMINAIRES DE LA PAIX 



CHAPITRE XVI 

ChANZY. — FaIDHERBE. — BOURBAKI. RÉORGANISATION 

DES ARMÉES. La DÉLÉGATION DE BORDEAUX. — LeS 

LIGNES DE JosNES ET DU LoiR (7, 8, 9, 10 décembre). — 
La RETRAITE SUR Vendôme ET Le Mans (19 décembre). 

L'écrasement de la grande armée de secours et l'échec 
de Paris sur la Marne ouvrent la troisième et dernière 
phase de la lutte. Douloureuses convulsions de la Capi- 
tale, élans désespérés de la Province; le drame va se 
précipiter, avec une inflexible fatalité et une sinistre 
grandeur. L'attitude stoïque de Paris, ce courage que ses 
chefs bornèrent à n'être que passif, mais qui sut l'être 
avec une majesté farouche, jamais démentie aux heures 
les plus noires; d'autre part l'entêtement sublime de 
Gambetta et de ses lieutenants, Freycinet, Chanzy, 
Faidherbe, puisant dans chaque désastre plus d'énergie 
et d'espoir, et ce peuple de France enfin, qui, en dépit 
de quelques fiers tressauts témoignant par éclairs de la 
vertu de la race, se laisse bientôt rouler inerte sur la 



150 LA GUERRE DE 1870-71. 

pente; il y a là, aussi bien que dans la volonté acharnée 
du vainqueur, un exemple douloureux et grandiose, une 
leçon qui ne sera point perdue. 

Ces premiers jours de décembre 1870 sont un des pires 
moments de la crise; les vivres de Paris, sa seule force, 
puisque Trochu, avec les intentions les meilleures, ne 
sait point utiliser les autres, — les vivres, c'est-à-dire la 
durée de la résistance, diminuent. Et, sur la Loire, plus 
d'armée. Le 16" et le 17" corps sont encore le long du fleuve, 
mais en quel étal ! Les trois autres se décomposent, 
tombent en lambeaux. Le 15" entièrement débandé, est 
rejeté jusqu'à Vierzon ; des détachements éperdus ont fui 
jusqu'à Limoges. Le 18" et le 20", masses confuses, recu- 
lent au sud, le plus loin possible de l'ennemi. Cette 
situation tragique, — où la Délégation se pouvait en 
partie reprocher d'être tombée, d'abord par une erreur 
de choix et surtout de maintien dans le commande- 
ment militaire, puis par sa minutieuse ingérence, — ce 
groupement que les circonstances ont imposé, Gam- 
betta, avec une décision admirable, un étonnant res- 
sort d'espoir, les exploite, en tire une combinaison qui 
eût été peut-être le salut, si les acteurs qu'elle jetait aii 
premier plan de la scène se fussent valu les uns les 
autres... 

L'armée est rompue en deux? Soit ! plus de d'Aurelle. 
Il y aura dorénavant deux armées : La première, 15", 18" et 
20" corps, est confiée à Bourbaki, et va reprendre immé- 
diatement l'offensive, la marche vers P^ontainebleau, par 
Gien, Montargis. La seconde, réunie sous Chanzy et 
comprenant les 16^ et 17" corps, une colonne mobile 
venant de Tours et le 21" corps, — formé d'hier et 
amené du Mans par le capitaine de vaisseau Jaurès, — 
campera sur place, entre la forêt de Marchenoir et 



CHANZY. -^ FAIDHERBE. — BOURBAKI. 15l 

Beaugency. Pour mission : tenir tête aux vainqueurs, 
couvrir Tours et la Délégation menacée. 

Et en même temps l'armée du Nord, qui maintenant est 
forte de deux corps, 22'^ et 23^, tentera, avec son vaillant 
chef Faidherbe, de coopérer à l'action commune. 

Il convient d'éclairer, d'un peu de juste lumière, ces 
trois figures qui se détachent sur l'ensemble de la 
défense. 

Chanzy le Tenace d'abord, le meilleur des généraux 
que, de l'aveu de Moltke, les Allemands aient trouvé 
devant eux, dans cette guerre. 

Quarante-sept ans, une haute maturité d'esprit jointe 
à une résistante vigueur physique. Déjà chauve, et pour- 
tant d'aspect jeune, élancé, le visage fin et énergique. 
Soldat de réflexion et de volonté, âme loyale : un 
caractère. Son pur titre de gloire restera de n'avoir, dans 
les pires catastrophes, avec une immense et traînante 
ombre d'armée, jamais désespéré du lendemain. Comme 
Gambetta, Chanzy n'eut jusqu'à la dernière heure qu'un 
vœu : débloquer Paris, lutter à mort. Leurs noms demeu- 
reront associés dans l'histoire. Qu'ils le soient dans la 
reconnaissance et la vénération de cette patrie, redevenue 
grande aujourd'hui, et dont à l'heure suprême ils n'ont 
pas douté ! 

Puis Faidherbe, un brave, un savant. Long corps 
maigre rongé de fièvres, tête osseuse, au front haut, aux 
yeux caves, de pensée ardente, de calme froid sous des 
lunettes, Faidherbe le Sénégalien, — qui le premier orga- 
nisa, civilisa notre colonie, — et qui avec la petite armée 
du Nord sut s'avérer l'égal du vainqueur, à force de 
vaillants combats, d'habiles retraites. 

Gambetta eut, avec Bourbaki, la main moins heureuse. 

Le brillant divisionnaire de la Garde, le héros de l'Aima, 

(i 



1.^9 



LA GUERRE DE 1870-71, 



s'il sut toujours incarner au feu l'entrain et le courage 
français, ne devait malheureusement pas montrer, dans le 
difficile jour-à-jour, les qualités qui immortalisent 
Faidherbe et Ghanzy, jusque dans leurs défaites. Il appor- 
tait un dévouement sincère mais abattu, ne voyait d'a- 
vance, partout, toujours, qu'irrémédiable désastre. Survi- 
vant de l'empire, beau nom auquel on s'était raccroché 
(par fétichisme des vieilles gloires, par pénurie d'hommes 
aussi), il flottait à toute vague, non point bouée, maisépave. 
Ce que, à la tète d'identiques armées, Chanzy, Bourbaki 
résolurent, — la conduite opposée 
de ces deux hommes dans cette 
quinzaine de décembre, où l'un s'il- 
lustrait par la défense des lignes de 
Josnes, puis du Loir, et sa célèbre 
retraite de Vendôme et du Mans, où 
l'autre se terrait, immobile à Bour- 
ges, sans que l'en pussent faire sortir 
supplications ni ordres, — il est peu 
d'aussi instructif et saisissant con- 
traste. 
Orléans, dans la nuit du 4 au 5 décembre, a été évacué. 
LesAllemandssont si las, après leurs trois joursde victoire, 
qu'ils ont poursuivi à peine, se sont endormis, rompus, 
sur leur conquête. Ils savent en gros, par quelques prises 
de cavalerie, la scission en deux masses : l'une vers 
Gien, l'autre vers Blois, le centre dispersé en Sologne... 
Le 7 seulement, le grand-duc de Mecklembourg se remet 
en marche, par la rive droite, le long de la Loire, vers 
Blois, Tours; un corps d'armée de Frédéric-Charles suit 
parallèlement la rive gauche. Le gros de la II" armée reste 
concentré à Orléans contre Bourbaki, que, bien à tort, le 
Prince Bouge redoute surtout. 




LES LIGNES DE JOSNES ET DU LOIR. 153 

Chanzy, le 5 elle 6 décembre, a réorganisé ses Iroupes, 
chemin faisant; et le 7 au malin, quand le grand-duc 
commence son mouvement, croyant n'avoir à pousser 
devant lui que des débris, il se heurte à une armée nouvelle, 
solidement assise sur des positions imprévues. A gauche, 
appuyéàla forêt de Marchenoir, c'est le 21" corps, intact; 
à droite, appuyée à la Loire et occupant Meung, en avant 
de Beaugency, c'est la colonne mobile venue de Tours 
avec le général Camô. Au centre la division Jaurégui- 
berry et le 17"^ corps. On se souvient que les deux autres 
divisions du 16= corps, Barry et Morandy sont, depuis 
Loigny et Orléans, si atteintes, qu'elles ont précipi- 
tamment reculé jusqu'à Blois. Chanzy espère du moins que 
Barry s'y pourra maintenir, défendre la ville, tandis que 
Morandy, avec ce qui lui reste, occupera Chambord, tous 
deux lui servant de flanc-garde en arrière, sur l'autre rive. 

Alors une lutte héroïque commence, entre ces jeunes 
troupes épuisées déjà par les dures souffrances des jours 
précédents, par les marches, les privations, le froid, par 
la défaite, et ces vieilles troupes aguerries, presque aussi 
lasses il est vrai, mais soutenues par leurs récentes vic- 
toires et le désir d'en finir. 

Spectacle admirable que le surgissement, devant l'adver- 
saire stupéfait, de cette armée subite, jaillie de sa ruine, 
comme un phénix de ses cendres ! Éclatant témoignage 
de ce que peut le soldat à la dernière limite de ses forces, 
ravagé d'épuisement et de froid, quand un chef décidé le 
ranime, le soutient de son inébranlable foi. 

Il est hardiment permis de dire que cette résistance 
des lignes de Josnes, cette interminable bataille que nous 
appelons bataille de Villorceau, et les Allemands bataille 
de Beaugency, est une des plus glorieuses pages de la 
guerre, le plus beau moment de la Défense nationale. 



154 



LA GUERRE DE 1870-71. 



l'immortel honneur de Chanzy. On se bat quatre jours 
durant, sans repos ni trêve, résistant pied à pied, cédant à 
droite par suite du recul de la division Camô, regagnant 




Echelle de i -. 1 60 .000 



M.iOOO 500 o I 2 3 i* s f't. 

llATAILLIi DE JOSNRS, HE VII.I.OIICEAII OU DE BEAUGENC.Y 

(7, 8, 9, 10 décembre). 
Les lignes ponctuées iniliquent les fronts de bataille des deux, armées. 



à gauche. Le 7 décembre, lutte indécise. Le 8, les 
Bavarois plient au centre, devant Josnes, mais enlèvent 
Beaugency et Messas, évacués a{)rès la blessure de Camô. 
Le 9, on se cramponne aux hauteurs de Tavers, en arrière 
de lîeaugency; on recule à peine de deux kilomètres, 



LA DÉLÉGATION A BOrlDEAUX. 155 

après une lutte vive à Villorceau, à Villejouan, à Origny 
Gambetta est accouru à l'armée, le soir du 9 ; il vient se 
concerter avec Chanzy et tous deux passent la nuit au 
travail : complément d'organisation, resserrement des 
cadres, mais surtout débattent la grande question : quel 
parti prendre? La Délégation le jour même a quitté Tours, 
s'est transportée à Bordeaux. C'est un souci de moins 
pour Chanzy, qui n'a plus à la couvrir. Et si Bourbaki de 
son côté daignait, avec ses trois corps, venir le moins du 
monde à son secours, tentait seulement une démonstra- 
tion sur l'autre rive... Mais après une courte pointe sur 
Gien, aussitôt arrêtée, Bourbaki s'est retiré vers Bourges, 
pour s'y aller refaire. Impossible, affirme-t-il, de tenir 
campagne. Comme si les héros de Josnes, qui ont tout 
autant, davantage môme souffert que leurs camarades, 
n'eussent pu, au lieu de se battre, alléguer exactement 
les mêmes raisons ! En vain, par télégraphe, Gambetta, 
Freycinet harcèlent Bourbaki, en vain Chanzy le supplie. . . 
Le ministre se décide alors à courir à Bourges, pour exa- 
miner sur place, et Chanzy abandonné à lui-même tente 
une fois encore le sort des armes, avant de se résoudre 
à battre en retraite sur la ligne du Loir. — « Oui sait, 
disait-il, avec sa ferme espérance, ce que peuvent appor- 
ter les changements de fortune, si fréquents à la guerre ! 
L'ennemi est aussi fatigué que nous. » 

Et le 10 ses recrues exténuées livrent leur quatrième 
bataille, reprennent Origny, tentent d'envelopper par la 
droite le grand-duc. Si le succès final restait à celui-ci, 
avec 10 canons, et plus de 4 000 prisonniers, il le payait 
du huitième de son effectif. Les Bavarois de Von der 
Tann, définitivement écrasés, gagnaient l'abri d'Orléans 
et ne paraissaient plus de la guerre. 

Pour céder une lieue à peine de terrain, nous n'avions 



156 LA GUERRE DE 1870-71. 

pas mis moins de quatre-vingt-seize heures : quarante- 
huit d'enragé combat, et quarante-huit encore, plus 
pénibles peut-être, de meurtrières nuits, aux courts 
sommeils sur la terre gelée. — Car jusqu'alors, soi-disant 
pour une meilleure discipline (idée très fausse), on a 
campé en plein air, à la mode d'Afrique, tandis que les 
Allemands, eux, cantonnaient, se carraient à l'aise, au 
chaud dans les villages. Le 13 décembre seulement, 
Gambetta autorisera les armées françaises, chez elles, à 
en faire autant... 

Mais, venant à l'aide du grand-duc de Mecklembourg 
fourbu au point de ne pas poursuivre ou à peine, Fré- 
déric-Charles, libéré par l'inaction de Bourbaki, accourt 
avec son armée ; en même temps, après Chambord, où 
Morandy s'est laissé surprendre, Blois terrifiée est préma- 
turément évacuée par Barry. Chanzy, complètement 
découvert sur sa droite, se replie alors en manœuvrant 
sur Vendôme, par une belle mais pénible retraite de deux 
jours. 

Une pluie torrentielle détrempe les champs gluants de 
la Beauce, à travers lesquels les immenses bandes de 
l'armée pataugent. Marche plus douloureuse qu'un 
combat. En dépit des efforts surhumains de la Délé- 
gation, et des vivres et des munitions qui affluent pêle- 
mêle, les soldats hâves, en haillons, ont figure de spectres. 
Beaucoup se dispersent, jettent leurs armes, désertent. 
Le 1"2, la division Wittich ramasse plus de 2 000 prison- 
niers volontaires II était temps qu'on arrivât, le 13, à 
Vendôme. 

Sitôt là, Chanzy se retourne, fait face. Le 16'' corps 
(.lauréguiberry) occupe la rive gauche du Loir, en avant 
de Vendôme; le 17"= et le '21" la rive droite, jusqu'à hau- 
teur de Moréc ; une division de lîretagne, amenée des 



RETRAITE SUR LE MANS. 157 

boues du camp de Conlie par le capitaine de vaisseau 
Gougeard, tient Cloyes, à l'extrême g-auche ; à rextrênie 
droite, vers Saint-Amand et Montoire, les restes des divi- 
sions Barry et Morandy, venant de Blois évacuée. Vaste 
front de 30 kilomètres sur lequel bientôt les feux s'allu- 
ment, le courage revient. 

Mais, dès le 14, apparaissent les têtes de colonne des 
Allemands, armées du grand-duc et de Frédéric-Charles 
réunies. Elles s'emparaient à notre gauche, après un vif 
combat, de Fréteval et de Morée. Le 15 au matin les 
marins de Jaurès reprenaient Fréteval, détruisaient le 
pont. Et tandis que les troupes épuisées du grand-duc 
réattaquaient en vain, deux corps de Frédéric-Charles 
entraient en ligne. Les efforts de l'un se brisaient à Sainte- 
Anne contre la résistance de Jauréguiberry ; l'autre réus- 
sissait à emporter, au centre, les hauteurs de Bel-Essor 
r dominant Vendôme. La ville était découverte, Jaurégui- 
berry menacé de flanc. La nuit, silencieusement, acheva 
la défaite : l'armée à bout se débandait. 

Force fut à Chanzy d'ordonner de nouveau la retraite. 
Les ponts sautèrent ; deux petits combats d'arrière-garde, 
à Épuisay, à Droué, furent toute la poursuite du vain- 
queur. Moltke, en effet, soucieux de ne pas s'affaiblir en 
étendant outre mesure sa ligne d'invasion, avait décidé de 
rappeler vers Chartres l'armée du grand-duc de Mecklem- 
bourg; elle était au même point d'abattement que celle 
des vaincus ; quant à l'armée de Frédéric-Charles, elle 
remontait à toutes jambes vers Orléans, à l'annonce d'une 
bien tardive, bien incomplète diversion de Bourbaki sur 
Vierzon. Le Prince Rouge s'élançait à marches forcées, 
faisait parcourir au corps de Manstein 20 lieues en vingt- 
quatreheures, tant ses craintes étaient grandes, montraient 
ce qu'on eût pu attendre d'une intervention hardie de ce 



158 LA GUERHE DE 1870-71. 

côté. Mais Bourbaki s'en tenait là. Frédéric-Charles, trop 
heureux, fit de môme. Chacun, de guerre lasse, soufflait. 

Ainsi Chanzy put exécuter, sans être inquiété, sa 
retraite sur le Mans. Il y arrivait le 19 décembre, après 
quatre jours de suprême misère. Son armée n'était plus 
alors qu'un assemblage sans nom, qui succombait de 
toutes parts, craquait, fondait... Des rideaux de cava- 
lerie avaient dû arrêter, ralentir la course éperdue des 
fuyards vers le Mans. Le 19 au soir, pourtant, on s'éta- 
blissait en avant de la ville, à cheval sur l'Huisne. On 
occupait les positions prescrites. 

La '2'' armée de la Loire, échappée pour la troisième 
fois, grâce à Chanzy, à une destruction complète, allait 
pouvoir se refaire là, attendre, provoquer même de nou- 
velles attaques. Elle devait à la seule énergie de son chef, 
à cette vigilance, à cette indomptable ténacité, non seule- 
meid de vivre encore, mais d'avoir illustré son malheur. 



CHAPITRE XVII 

Garibaldi et l'armée des Vosges a Autun. — Crémer 
A Nuits (18 décembre). — Le mouvement de Bourb.\ki 
vers l'Est. — Bataille de Pont-Noyelles au Nord 
("23 décembre). — Paris : deuxième échec du Bourget 
("21 décembrej. 

A la mi-décembre, voilà donc les masses de Tinvasion 
immobilisées. Moltke craint de s'user dans la guerre de 
détail. C'est la seule que les Allemands redoutent. Leur 
peur des francs-tireurs, dune résistance cramponnée 
au sol, le montre bien. C'est la seule en situation avec 
nos troupes improvisées, braves mais, par la force 
même des choses, incapables de batailles rangées. On 
improvise des partisans, on n'improvise par des armées. 
Aussi l'ennemi évite-t-il de se disséminer, garde de façon 
permanente certains points. On attendra « que les forces 
françaises se soient réunies en corps assez importants, 
pour se porter contre elles et les détruire ». 

Devant Paris est le gros (Prince Royal et Prince de Saxe), 
au guet, tandis que chaque jour qui passe fait son 
œuvre, use lentement la grande ville. Puis, pour couvrir 
le blocus, dont les lignes se hérissent à loisir des grosses 
pièces nécessaires au bombardement, dans le Nord est 
Manteuffel, avec son armée divisée en deux groupes : l'un, 
après avoir chassé de Rouen les troupes de Briand et 
poussé jusqu'à Dieppe, occupe la Normandie, bloque Le 
Havre ; l'autre, vers Beauvais, fait face aux forces de 
Faidherbe, qui achèvent de s'organiser. — Au Sud le 



160 LA GUERRE DE 1870-71. 

grand-duc de Mecklembourg vers Chartres, et Frédéric- 
Charles à Orléans observent les deux tronçons d'armée do 
Chanzy et de Bourbaki. — Dans l'Est, Zastrow avec un 
corps d'armée protège la ligne d'étapes, les communi- 
cations avec l'Allemagne, tandis que Werder, tout en 
couvrant le siège de Belfort, a pour mission de contenir 
Les divers rassemblements de la région. 

On en compte jusqu'à quatre: Pellissier commandant 
les mobiles de Saône-et-Loire ; Crémeret sa division indé- 
pendante ; Garibaldi à Autun avec 
l'armée des Vosges ; enfin Bressolles 
formant à Lyon le 24" corps. Il faut 
citer aussi le corps franc des Vosges, 
de Bourras. Véritable chaos, où cha- 
cun prétend au commandement, et où 
tout se borne à d'impuissants elTorts 
individuels. Seuls Crémer et Garibaldi 
GARIBALDI. sont en mesure d'inquiéter sérieuse- 

ment Werder, jouent un rôle. \'oyons 
comment l'un et l'autre le remplissent. 

Garibaldi, glorieux et vieilli, avait apporté à la Répu- 
blique, qui nosait refuser, le don de son épée : plutôt un 
embarras qu'une aide. Sa célébrité européenne, son 
autorité dans le parti avancé faisaient, du vieux chef de 
partisans italien, un auxiliaire peu commode. Le sou- 
mettre à qui que ce fût, impossible. Lui soumettre des 
troupes régulières et des généraux français, non 
moins. Autant Garibaldi mettait de fierté à ne rele- 
ver que de lui, autant les autres mettaient de répu- 
gnance à compagnonner avec ses garibaldiens, les 
fidèles chemises roiujes, et ce ramassis de corps francs 
qui constituait, sous la direction du pharmacien Bordone, 
chef d'étal-major, l'armée des Vosges ; 17 bataillous 




CRÉMER A NUITS. 161 

et 60 corps francs, amalgame de bravoure et de crapule, 
bonnes volontés impuissantes, héros et bandits. 

De là une action toujours isolée, et, par cette regret- 
table absence de liaison avec les autres armées opérant 
dans l'Est, les plus désastreux, résultats. Ajoutez 
l'étrange complication d'un Garibaldi impotent, dépouille 
illustre aux mains d'un intrigant, ce Bordone aux 
fâcheux antécédents judiciaires, que la Délégation se 
voit forcée de ménager, et qui actif, mais de nul talent 
militaire, brouillon, bouffi de suffisance, s'agite et parade, 
revêtu de la peau du vieux lion. 

Pourtant, quelle efficace diversion eût été un harcèle- 
ment méthodique sur ce long et frêle cordon des lignes 
de l'arrière, unique lien des armées allemandes à la 
lointaine patrie ! Gambetta, Freycinet le sentaient bien 
et de là naquit leur grande conception de l'armée de 
l'Est, lorsqu'il fut trop certain que sur place personne 
n'était capable d'agir. L'armée des Vosges, qui avait 
cependant débuté par un heureux coup de main de 
Ricciotti Garibaldi à Châtillon-sur-Seine, avait échoué en 
effet, après les petits combats de Pasques et de Frénois, 
dans sa tentative de reprise de Dijon. Rejetée sur Autun, 
elle y avait été surprise le 1" décembre, s'était dégagée 
grâce à la résistance des mobiles et à une hardie contre- 
attaque du Polonais Bossak-Hauké, puis, à dater de là, ne 
donnait plus signe de vie, sinon par une inaction tapa- 
geuse, à laquelle son chef, l'ancien héros de l'expédition 
des Mille, malade et dominé, ne pouvait mais. 

Le petit corps de Crémer faisait heureusement de 
meilleure besogne. Déjà, le 30 novembre, il avait battu à 
Nuits, en le fusillant des hauteurs de Chaux, un fort 
détachement des troupes de Werder, réel succès qui 
contribuait au rappel des troupes lancées contre Autun. 




162 LA GUERRE DE 1870-71. 

Le 18 décembre, il se heurtait de nouveau à l'ennemi, sur 
celte même position de Nuits, où un combat sanglant 
se livrait, tout à l'honneur des armes françaises. La divi- 
sion badoise de Gliïmer s'avançait en trois colonnes, et 
avant d'emporter la ville, s'épuisait longtemps en furieux 
efforts contre la ligne du chemin de fer, où le S^'^ de 
marche, la 1"= légion du Rhône et 
les mobiles de la Gironde mon- 
traient une ténacité de vétérans. 
Glïimer et le prince Guillaume de 
Bade étaient blessés, Werder lui- 
même devait prendre le comman- 
dement. Mais la défaillance d'une 
partie dé la 2" légion du Rhône, qui 
se cacha dans les caves de Nuits, 
cuÉMER. laissait Crémer sans réserves. Il 

fallut se replier sur le plateau de 
Chaux, puis, faute de munitions, l'abandonner. De 
leur côté les Allemands, qui perdaient 53 officiers el 
893 hommes, jugeaient la journée suffisante, et, loin de 
poursuivre, se repliaient aussitôt sur Dijon. 

On en était là, chacun demeurant ainsi sur le qui-vive, 
d'un bout à l'autre de la France, dans un répit où les deux 
adversaires reprenaient haleine. Les portes de Phalsbourg, 
après une héroïque résistance, venaient d'être ouvertes 
par le brave commandant Taillant, qui ne se rendait que 
faute de vivres, et non sans avoir détruit tout son maté- 
tériel. Les autres places de l'arrière, Mézières, l)itche, 
étaient isolées au loin, condamnées d'avance. Seules dans 
l'Est importaient Langres qui menaçait la ligne d'étapes 
ennemie, et lîelfort qui subissait son interminable siègc„ 
C'est alors que la Délégation en revint à ce |)rojet, déjà 
débattu, d'une opération dont tout l'effort eût porté sur les 



MOUVEMENT DE BOURBAKI VERS l'eST. 163 

communications allemandes. Principe excellent, qui dès 
ledébut eût dû être l'objectif principal (si l'on n'avait été 
hypnotisé par Paris, si capable pourtant de se défendre 
seul !), — et qu'à peine admis on gâta, en voulant au préa- 
lable débloquer Belfort, qui n'en avait que faire (Denfert 
tint en effet jusqu'en février, après l'armistice). 

On se souvient que Gambetta, après son ardente com- 
munion de pensée à Josnes avec Ghanzy, avait couru à 
Bourges, pour stimuler Bourbaki. Il s'y trouva en pré- 
sence de ce fait accompli : la retraite sans combat avait, 
grâce à la faiblesse du haut commandement,^ plus abîmé 
la première armée que les quatre jours héroïques de .Josnes 
n'avaient fait de la seconde. En vain, essaya-t- il de ranimer 
le feu éteint de Bourbaki; il ne s'attirait que cette réponse : 
« 11 n'y a plus que vous en France qui croyez la résistance 
possible ! » Il balança un moment s'il donnerait à l'armée 
un autre chef, eut le lourd tort de ne point s'y résoudre. 
Elle dut conserver, pour l'heure décisive, le plus brave et 
le meilleur des soldats, le pire des généraux. 

Freycinet venait de s'arrêter en effet à la marche vers 
l'Est au moment même où Gambetta, las d'attendre, 
prescrivait l'offensive directe vers Montargis ; l'ingénieur 
de Serres, jeune et énergique agent de Freycinet, accourt 
de Bordeaux et n'a pas de peine à convaincre le ministre, 
à séduire le général : Bourbaki souscrit volontiers à un 
parti qui momentanément l'éloigné d'une bataille rangée. 

Le transport de l'armée de l'Est commença aussitôt 
(18^ et 20*^ corps, plus le 24% venant de Lyon, et la divi-sion 
Crémer; — le 15<^ restait pour former rideau, couvrir le 
centre, et ne fut rattaché qu'ensuite). Mais, dès les pre- 
miers jours, d'irréparables lenteurs ruinèrent, dans ses 
fondations, le bel édifice des plans. Tout le succès était 
dans la rapidité foudroyante et le secret ; les compagnies 



164 LA GUERRE DE 1870-'71. 

de P.-L.-M. et d'Orléans mirent douze jours à transporter 
de Bourges et de Nevers à Çhagny, à Ghâlon-sur-Saône, 
à Dôle 70 000 hommes, dans le plus formidable désarroi 
qui se put voir. Un personnel affolé, « sans beaucoup 
d'entrain ni d'ardeur », ne pouvait suffire aux exigences 
et au pêle-mêle des états-majors et des troupes, chacun 
criant, et tous ignorant ce qu'ils avaient à faire î Cepen- 
dant l'hiver meurtrier sévissait, et le froid, la neige, les 
privations, l'immobilité du long trajet... Les troupes en 
débarquant étaient plus éprouvées qu'après une défaite. 

Ainsi débutait, dans les pires conditions et avec un 
total défaut d'organisation matérielle, le vaste mouvement 
excentrique dont trop lard on espérait le salut, et qui 
acheva notre perle. 

Chanzy, plutôt que cette diversion si vaste, eût souhaité 
un effort simultané, une marche concentrique des trois 
armées vers Paris. Mais, du Mans, il avait inutilement 
essayé de convertir Freycinet, satisfait du projet de son 
invention, « bien conçu, écrivait-il, et bien coordonné ». 
Dès lors cependant, de direction d'ensemble nous ne 
trouvons plus trace. Nous n'aurons qu'à enregistrer, à 
leur date, les efforts impuissants des trois généraux désu- 
nis, à marquer d'une croix noire les étapes douloureuses 
de la chute. 

Tandis que Bourbaki s'enfonce dans les neiges de l'Est 
et que Chanzy se reforme autour du Mans, l''aidherbe 
entre en ligne. Le 23 décembre, l'armée du Nord (deux 
minces corps d'armée h l'effectif lolal d'une trentaine de 
mille hommes) hvre aux 20000 Allemands de Manteuffel 
(VIIP corps, 3" division de cavalerie, fractions du I" corps 
et de la Garde prussienne) la bataille indécise de Ponl- 
Noyellcs. 

Le 9 décembre elle s'rlîiil mise en marche, répandait 



BATAILLE DE PONT-NOYELLES. 



165 



l'espoir dans tout le pays : Le Havre respira. Le 13, une 
colonne volante, général Lecointe, surprenait la petite 
garnison de Ham (210 hommes) ; deux colonnes allemandes 




éJi 000 500 O \ 3 '*■ 5 K 

BATAILLE DE POiST-^OYELLES OU DE L HALLIE \^li> décembre). 

Les flèches indiquent la direction des attaques allemandes. La ligne ponctuée 
indique le front de bataille de l'armée française. 



rebroussaient chemin, et déjà Faidherbe se proposait de 
reprendre Amiens. Mais, IManleulïel se concentrait en 
hâte. Faidherbe jugea préférable de l'attendre sur les 



166 LA GUERRE DE 1870-71.' 

collines qui surplombent l'Ilallue. Il occupait aussi, postes 
avancés aux pieds des hauteurs, les villages qui bordent 
le ruisseau : Bavelincourt, Pont-Noyelles, Daours, le 
22'' corps tenant la droite, le 23'' (Paulze d'Ivoy), la gauche. 

La bataille, engagée à onze heures, durait encore à la 
nuit. Si vers quatre heures les Prussiens avaient emporté 
la ligne des villages, nulle part ils n'arrivaient à mettre 
le pied sur les hauteurs, et lorsque vint l'ombre, ils subi- 
rent un vigoureux retour offensif; les divisions du Bessol. 
Derroja et Moulac, un moment, pénétraient dans tous les 
lieux qu'elles avaient dû abandonner et, refoulées encore, 
ne cédaient Pont-Noyelles qu'après un acharné combat, 
gardaient du moins Bavelincourt. 

L'armée du Nord, le soir, campait sur ses positions, 
toujours maîtresse de la ligne des hauteurs, 900 Allemands 
hors de combat, contre des pertes doubles de notre part, 
prouvaient la violence de la lutte. Quelques mobilisés 
avaient pu lâcher pied, les recrues de Faidherbe n'en 
avaient pas moins montré entrain et fermeté. Mais une 
nuit sans feux, par un froid de 8 degrés, et sans vivres que 
du pain gelé, aggravait les fatigues du jour. Faidherbe, 
au matin, crut bon d'opérer sa retraite. Quelques volées 
d'obus, un déploiement de tirailleurs suffirent à masquer 
le mouvement, (jui s'accomplit dans un ordre parfait. 
Quand les Allemands s'en aperçurent, Faidherbe, hors 
de vue, ralliait Arras. Dures heures, par ce froid qui 
suspendait des glaçons aux barbes, par ces routes de 
neige balayées d'un vent ûpre, et où beaucoup semaient 
leurs semelles de carton, marchaient pieds nus... 

Paris cependant com[)tiiil les jours. 
Le 5 décembre, au lendemain de la Marne, une lettre 
de Moltke, faisant partdu désastre d'Orléans, avaitseniblé 



PARIS : DEUXIÈME ÉCIIEG DU BOURGET. 167 

ouvrir une possibilité de négociations. Et Favre qui déjà 
voyait venir la famine, Ducrot qui jugeait qu'on avait 
satisfait à l'honneur, beaucoup d'autres, eussent souhaité 
d'en finir. Mais Trochu n'osa, redoutant le belliqueux 
patriotisme de la foule. 

Le Gouvernement avait de même décidé, contre l'avis 
de Gambetta et celui de Chaudordy, de ne pas se faire 
représenter à la conférence de Londres, provoquée par 
la Russie : elle profitait de notre abaissement pour dé- 
noncer le traité de 18.56, qui après la guerre de Crimée, 
avait limité à 10 bateaux sa flotte sur la mer Noire. La 
France, première signataire du traité, eût dû être la pre- 
mière représentée. Gambetta souhaitait que Favre allât 
parler au nom de la République, et de vis/i pût constater, 
au passage, les efforts, les ressources de la Province. 
Oui sait? On eût pu peut-être aussi préparer la paix 
dans des conditions meilleures... Mais, par peur de 
mécontenter l'opinion avancée en demandant à Bismarck 
un « humiliant sauf-conduit », Favre s'abstint. 

Et les jours un à un coulaient, depuis Champigny, sans 
qu'on se décidât à reparler d'opérations militaires, de 
relie sortie qui devait suivre, à court délai. Longue 
quinzaine d'inexplicable torpeur, où l'immense armée 
s'usait à vide, où Paris souffrait courageusement, trou- 
vant moins durs encore les privations et le froid que ce 
marasme et cette incurie. Le 21 décembre enfin, Trochu, 
pour tromper cette fièvre ardente, jugeait le moment venu 
d'une saignée. 

On allait tenter, avec le corps d'armée de La Roncière 
Le Noury, un coup de main sur le Bourget, ce Bourget 
de nulle importance stratégique en octobre, et devenu, en 
décembre, nécessaire pour conquérir, d'Aulnay à Garges, 
la vaste plaine d'où Ducrot ensuite s'élancerait. Une 



168 LA GUERRE DE 1870-71. 

diversion de Vinoy sur Ville-EvrarJ complétait ce plan 
platonique, simple satisfaction à l'opinion publique. 

La Roncière lançait donc deux brigades. L'une ne 
pouvait dépasser au sud les premières maisons du Bourget 
très fortifié. L'autre enlevait au nord-onest l'église et le 
cimetière. Mais les renforts prussiens accouraient de 
Ponl-lblon, et tandis que nos propres batteries, du fort 
d'Aubcrvilliers, de Drancy, écrasaient par mégarde nos 
marins dans le village, le cimetière nous était vers trois 
heures repris d'assaut, après une résistance si opinialre 
que de telle de nos compagnies, il ne survivait que 
6 hommes. 

Dès midi, Trochu, sans envoyer au secours du petit 
corps d'armée de Saint-Denis une seule de ses innombra- 
bles réserves (on avait pour la forme mobilisé une partie 
de la garde nationale), rompait le combat, prévenant 
Ducrot de suspendre son mouvement dessiné à peine. 
Quant à Vinoy, il n'avait enlevé Ville-Evrard que pour la 
voir reperdre le soir même. (Les Allemands y tuaient le 
général Biaise, faisaient 600 prisonniers.) 

Les jours suivants, où le froid descendait, plus terrible 
que jamais, — le vin faisait bloc dans les tonneaux, l'eau 
des corvées gelait à mesure, on fendait le pain à la hache, 
— Trochu laissait devant le Bourget l'armée au bivouac. 
On dut évacuer des centaines d'hommes aux pieds gelés. 
Les troupes oisives se serraient, misérables, autour des 
brasiers. Les obus allemands sillonnaient la plaine, cou- 
verte encore des morts de la bataille. 

Enfin, le 26 décembre, quand les troupes eurent passé 
par do surhumaines souffrances, quand il fut bien 
démontré à co fougueux Paris que tout mouvement était 
devenu impossible, Trochu donna l'ordre de reprendre 
les cantonnements. 



:'Anis : deuxième échec du bourget. 169 

Le lendemain le bombardement commençait. 
Cet acte de barbarie inutile, depuis si longtemps 
réclamé par l'Allemagne entière, et devant lequel on eùl 
pu croire qu'une nation civilisée reculât, Bismarck atten- 
dait seulement, pour en donner le signal, que Paris, 
seion son expression, « eût suffisamment cuit dans son 
jus » et que surtout le parc de siège fût au complet. 
Le « moment psychologique » lui semblait venu. 



CHAPITRE XVIII 

Le Bombardement de Paris. — Bapaume (3 janvier 1871) 
— ViLLERSEXEL (9 janvier 1871). 

Depuis la fin de septembre, le cordon alors si précaire 
des troupes d'investissement s'était peu à peu renforcé, 
avait fini par compter plus de 200000 fantassins, prè? 
de 34000 cavaliers et 898 canons; cercle toujours bien 
frêle, devant une aussi énorme ville, comptant jusqu'à 
2 627 canons de place et de siège, et devant une armée 
de 050 000 hommes qui eût rempli son rôle ! Mais, grûce 
à l'inertie du Gouvernement, l'ennemi avait pu libre- 
ment s'entourer lui-même de forts retranchements, et, 
profitant de ce que, fascmôe par Paris, la Province ne 
songeait pas à inquiéter sa ligne de communications, 
il avait, sur ces minces voies ferrées déjà écrasées par 
les transports de vivres, fait venir tout le puissant 
matériel du bombardement : plates-formes et canons de 
gros calibre, à mille coups par pièce... IG batteries mena- 
çaient le front sud, 13 le nord, 13 autres l'est. 

Ces dernières dans la nuit du 2() au 27 décembre com- 
plétaient leur armement, et le 27 au matin, à 8 heures, 
ouvraient le feu. Une grêle épouvantable s'abattit sur le 
plateau d'Avron et sur les forts de Noisy, Rosny, Nogent. 
Trochu, le soir du 28, dut donner l'ordre d'évacuer Avron 
mtenable, et dont la position, bonne naguère pour couvrir 
la sortie de Ducrot sur la Marne, n'était plus utile. 

Mais tant l'exaltation de Paris était grande, une colère 
indignée s'éleva : tout le monde, dans cet abandon, vit le 



172 LA GUERRE DE 1870-71 

renoncement aux derniers projets d'attaque, une reculade 
de mauvais présagé. Fin .lugubre de l'année, plus sen- 
sible encore ici, cœur même de la nation, que dans la 
France éparse. 

Les vivres s'épuisaient ; on en était réduit au rationne- 
ment des conserves et des salaisons, à un pain noir et 
gluant, à d'innomables graisses. Charbon et bois man- 
quaient. Envahie par le froid, l'ombre, l'éblouissant foyer 
s'était éteint. Cette ville, un des centres du monde, au- 
dessus de laquelle flottait jadis, le soir, cette grande 
lumière rousse qui faisait dire aux voyageurs émus : 
« Voilà Paris ! » à présent, n'était plus qu'une étendue 
de misère, avec ses avenues de ténèbres et ses quais vides, 
le long d'un fleuve de glace. 

Mais si fort était le sentiment entête de la résistance, 
si rebondissante son ûme légère, que Paris fièrement 
supportait tout. Les femmes, sur qui retombait le plus 
écrasant fardeau, l'humble foule ouvrière et bourgeoise 
s'illustraient par un courage viril, une espérance jamais 
lasse. Ainsi, avec sa fierté blagueuse et sa résignation 
héroïque, ce Paris, qui ne devait pas tenir quinze jours, 
tenait depuis quinze semaines ! La noble Cité où tant 
d'étrangers ne voulaient voir qu'une ville de joie, un bazar 
de luxe et de plaisirs, donnait le plus admirable exemple : 
dans la cruauté de la famine et du froid, dans l'humilia- 
tion de la défaite, elle puisait de quoi narguer l'infortune ! 
Elle se montrait plus grande qu'elle n'avait jamais été. 

Le 5 janvier, les 10 batteries du sud enlamaicnt la 
besogne à leur tour. Les projectiles pleuvaienl sur le 
Luxembourg. Saint-Sulpice, le Jardin des plantes, le 
Panthéon, l'Observatoire. Les détonations se succédaient 
avec un bruit sourd, comme les coups de piston d'iMio 
machine à vapeur. Le boinbardcmenl s'abattait sur les 



LE BOMBARDEMENT DE PARIS. 173 

hôpitaux, les écoles, les musées, les églises. Il ne respec- 
tait pas plus les morts que les vivants, criblait, défonçait 
le cimetièi'e Montparnasse. Coïncidence bizarre, 21 bom- 
bes tombaient sur TObservatoire, 30 sur l'hôpital de 
la Pitié, ou, de préférence encore, sur les bibliothè- 
ques, le Muséum, la Sorbonne ! Mais, tandis que les 
obus à pétrole allumaient çà et là leurs incendies, Paris 
un moment stupéfait, se remettait bien vite. Quoi 
qu'eût pensé Bismarck, le moment psychologique n'était 
pas venu. 

Cent quarante délégués de tous les arrondissements 
signaient et faisaient placarder sur les murs une affiche 
rouge, qui invitait le peuple à renverser « un gouverne- 
ment d'incapables «, réclamait le réquisilionnement géné- 
ral, le rationnement gratuit, l'attaque en masse. Et Trochu 
d'atténuer l'effet de cette explosion de menaces et de 
reproches, avec des promesses auxquelles bien peu, ni 
même lui sans doute, ne se laissaient prendre : « Courage! 
confiance ! patriotisme ! le Gouverneur de Paris ne capi- 
tulera pas ! » Le Gouvernement, ouvrant enfin les yeux, 
lui avait depuis quelques jours adjoint un conseil de 
guerre, composé d'un certain nombre de généraux. Mais 
presque tous étaient malheureusement convaincus de 
l'inutilité d'un effort quelconque. Aussi bien l'heure oppor- 
tune, l'instant vraiment efficace étaient passés. 

Cependant les rues avaient repris leur physionon:ie 
habituelle, les badauds venaient aux quartiers bombardés 
comme au spectacle. Sitôt qu'éclatait un obus les gamins 
couraient, donnaient la chasse aux éclats. De pauvres 
gens faisaient commerce de ces fragments de fonte, 
chauds les vendaient plus cher. Aux grilles des bou- 
cheries, où les queues patientes s'éternisaient, les femmes 
échangeaient, avec plus de sombre énergie, leur indomp 



174 LA GUERPE DE 1870-71. 

table foi. On regardait le ciel gris traversé de bombes, et 
l'on haussait l'épaule en disant : « Tire toujours! » On 
vantait le beau courage des marins dans les forts. Vanves, 
Issy, Montrouge étaient devenus des nids à mitraille. 
Le 9, les Allemands n'étaient plus qu'à 750 mètres dlssy, 
à 450 mètres de Vanves. Sept batteries nouvelles se cons- 
truisaient. N'importe ! une obstination ardente raidissait 
chacun. Une seconde même on espéra. Un pigeon appor- 
tait du Nord cette bonne nouvelle : victoire de Faidherbe 
à Bapaume. 

Courte, inutile victoire ! les vaincus en recueillaient 
tout le fruit. 

Nous avons laissé Faidherbe gagnant Arras après 
l'indécise lutte de Pont-Noyelles. Il établissait ses troupes 
le long de la Scarpe, qu'aux doux bouts couvraient Arras 
et Douai, et par un incessant travail il les réorganisait, 
aussi vite, aussi bien que possible. Cependant Manteuffel 
se croyant débarrassé pour un temps de toute attaque 
sérieuse de ce côté, reportait vers la Normandie son 
attention, laissait au commandantdu MIF' corps, Gocben, 
le soin d'observer le Nord et, tout à la fois, d'assiéger 
Péronne, seule place forte qui nous restât sur la ligne de 
la Somme, débouché précieux. Gœben fut donc obligé 
de se disperser sur un large front, tandis qu'un fort, 
détachement, couvert à hauteur de Bapaume par la divi- 
sion Kumraer, bombardait Péronne. 

La petite ville, moins de 5 000 âmes, défendue par 
3 500 hommes et 47 canons (commandant Garnier) était 
capable de résister à une attaque de vive force, non à un 
bombardement. Les Allemands, qui l'avaient reconnue 
à loisir, l'écrasèrent donc, le 28 décembre, avec 58 canons, 
52 heures durant, sous un feu régléà 600 coups par lieuie. 



BATAILLE DE BAPAUME. 175 

et dirigé, comme à Strasbourg, comme à Soissons, comme 
à La Fère, non point contre les remparts, mais contre les 
habitations et les édifices publics. Quand il cessa, le 31, 
10000 obus étaient tombés sur l'étroit espace (un par 
28 mètres carrés) et les habitants éperdus suppliaient 
Garnier de se rendre. 

Mais au bruit du siège, l'armée du Nord, bien qu'elle 
reprît à peine tournure, car elle restait comme rompue 
de sa retraite plus encore que de son combat, abattait 
ses tentes, accourait en hâte. ManteufTel ni Goeben ne 
s'attendaient à revoir de si tôt « ce chiendent de Fai- 
dherbe ». 

Ce fut donc Kummer qui, seul, le 2 janvier, et presque 
seul le 3, soutint le choc. 11 dut, le 2, reculer, cédant 
Achiet-le-Grand et Bucquoy, mais tenant bon jusqu'au 
soir à Sapignies, où il faisait 250 mobilisés prisonniers. 
Faidherbe, à l'aube du lendemain, — un jour glacial et 
brumeux se levait sur la neige, — reprit avec ses quatre 
divisions l'offensive. Le 22'^ corps à droite, le 23« à gauche, 
emportaient devant eux tous les villages : Biefvillers, Gre- 
villers, Favreuil, Avesnes, Saint-Aubin, Thilloy, arrivaient 
enfin jusque devant Bapaume, ou Kummer acculé se 
retranchait. Mais, alentour, les renforts envoyés par 
Gœbcn entraient en ligne. Le prince Albert reprenait 
Saint-Aubin, la 3"^ division de cavalerie Thilloy. Kummer 
demeurait maître de Bapaume. La nuit à ce moment 
tombait. 

Faidherbe prescrivit de coucher sur les positions enle- 
vées. Et, maintenant, que faire? Tragique minute d'indé- 
cision, après cette glorieuse lutte indécise, et qu'un effort 
de plus changeait en éclatante victoire. Perte irréparable 
d'une occasion unique. Gœben en effet, le soir même, 
donnait l'ordre de retraite, et sans rien laisser derrière 



176 



LA GUERRE DE 1870-71. 



lui que de la cavalerie, évacuait Bapaume à notre insu, 
gagnait la Somme... Quoique doubles en nombre (à ar- 
tilleries égales, Tennemi n'avait que 15 000 hommes et 
nous 30 000) nos recrues, moitié moins aguerries que 
l'adversaire, eussent-elles pu supporter une nouvelle 




/;;. :ooo soo o t z 3 ■> & f'i 

DATAILLK Dli BAPAUME [3 janvicT 1S71). 

Les flèches indiquent la direction des attaques frani;aises. La ligne ponctuée inditiiio 
lu front de bataille de l'armée allemande. 



bataille? C'est ce que se demandait Faidherbe. Dans 
l'ignorance du recul de Gœben, il jugea plus prudent 
de se reporter en arrière, quitte à foncer de nouveau, 
bientôt. Ainsi, du même pas, vainqueurs et vaincus se 
retiraient l'un devant l'autre. Nous avions 53 officiers et 
2 1 19 hommes hors de combat ; les Allemands : 40 officiers 
cl 10-20 hommes. 



COMBAT DE VILLERSEXEL. 177 

Péronne, qui s'était vue sauvée, se vit perdue. L'assié- 
geant (à peine 1000 hommes) redoubla de vigueur; des 
pièces nouvelles, tirées de la Fère, allaient mêler leur feu 
aux anciennes ; mais les habitants, d'un vœu unanime, 
s'opposaient à la continuation de la résistance, et Garnier, 
touché de leurs souffrances, capitulait, en dépit de ses 
officiers, et sans que l'assaut fût imminent, sans qu'il 
y eût même brèche au corps de place. Si les remparts 
avaient peu souffert, 18 maisons seulement sur 800 res- 
taient intactes. 

Cette prompte reddition, qui surprit Faidherbe comme 
il se remettait en marche, nous rejetait bien au delà de 
la Somme, restreignait le maigre champ d'action du 
Nord. 

Le même jour (9 janvier), se livrait dans l'Est le com- 
bat de Villersexel. 

Aux premiers jours de janvier, après sa désespérante 
concentration, Bourbaki, avec les IS"" et 20" corps et la 
réserve générale (le 24'= corps ralliait à peine par petits 
paquets) s'était enfin mis en route, de Besançon vers 
Vesoul. C'est là qu'après avoir évacué Dijon, Werder 
s'était en hâte replié, inquiet devant cette masse de 
forces qui de partout surgissaient devant lui. 

Au grand quartier général, à Versailles, on ne savait rien 
encore, Moltke croyait toujours Bourbaki entre Nevers 
et Bourges. Singulière aberration, qui devait se prolon- 
ger jusqu'au 5 janvier, lorsqu'après une série de petits 
combats au sud de Vesoul, un télégramme de Wei'der 
lui apprit cette foudroyante nouvelle : la présence inat- 
tendue de trois corps d'armée dans l'Est. Moltke vit ses 
communications coupées, le Bhin franchi ; aussitôt, répa- 
rant par (le décisives mesures son défaut de perspicacité, 
il prescrivait à Werder de couvrir à tout prix Belfort, 



178 LA GUERRE DE 1870-71. 

au Ylh corps, Zastrow, et au I^, Fransecky, de quitter 
immédiatement Auxerre et Montargis, pour se concentrer 
autour de Nuits-sous-Ravières et de Chûtillon-sur-Seine, 
en une armée nouvelle, dite Armée du Sud. 

Manteuffel, laissant la 1''' armée à Gœben, accourait de 
Rouen pour en prendre le commandement, s'élancer à 
toute vitesse contre Bourbaki, qu'il aborderait de flanc, 
tandis que Werder l'occuperait de front. 

Cependant Bourbaki, après avoir tâté Vesoul, se déci- 
dait à se dérober vers l'Est, le long delà vallée de l'Ognon, 
afin de débloquer Belfort. Il eût été, certes, de toute 
nécessité, pour se préserver d'une fâcheuse surprise, que 
les débouchés de la haute Seine vers la Saône fussent du 
moins gardés. 11 n'en était malheureusement rien. 

A la fin de décembre, s'inquiétant de voir Dijon inoc- 
cupé, car Garibaldi, malade, et Bordone, vexé de ne point 
jouer dans cette campagne le premier rôle, s'attardaient 
sans cause à Autun, — Bourbaki avait rappelé, dans la 
capitale de la Bourgogne, Crémer déjà en marche vers 
Langres; les bataillons de Pellissier complétaient la gar- 
nison. Mais Garibaldi s'ébranlant enfin, Grémer, le 8 jan- 
vier, s'éloignait bien vite, en sorte que l'armée des Vosges, 
seule, avec les inoffensifs mobiles de Pellissier, allait 
couvrir dorénavant la gauche, si menacée pourtant, de 
l'armée de l'Est. Encore si elle l'eût elTectivement cou- 
verte ! Mais elle s'installait tranquillement à Dijon, sans 
plus. 

Freycinet dirigeait pendant ce temps le 15'' corps au 
renfort de Bourbaki. Les mêmes lenteurs, l'inextricable 
embarras des transports se renouvelaient. Hommes et 
chevaux, de faim, de froid mouraient en route. Les trains 
bondés stationnaient des jours et des nuits sous la neige; 
et au lieu de faire débarquer bien vite le tout à Besançon, 



COMBAT DE VILLERSEXEL. 



179 



Bourbaki et de Serres l'attiraient encore jusqu'à Clerval, 
sur un tronçon de voie que les ravitaillements immobi- 
lisaient. 

Le gros de l'armée peinait cependant sur les routes de 
glace, n'avançait qu'avec une extrême "peine. Bourbaki, 
que de Serres suivait, un décret de révocation en poche, 




M 000 500 O 2 3 " S Kl 

COMBAT DE VILLERSEXEL (9 janvier 1 871). 

Les flèches indiquent la direction des attaques françaises. La ligne ponctuée indique 
le front de bâta lie de l'armée allemande. 



sentait peser sur lui la suspicion du ministère, et — bien 
qu'on lui laissât toute latitude, — incapable d'une franche 
résolution personnelle, hésitant, il flottait d'un télégramme 
à l'autre. Une désorganisation intérieure rendait plus in- 
certaine encore la marche de ces milliers et de ces mil- 
liers d'hommes, de cette apparence d'armée. Comme à 
I\Ietz, le chef d'étal-major était mis de côté, l'intelligent 



180 LA GUERRE DE 1870-71. 

général Borel remplacé par le colonel Leperche, aide 
de camp et ami de Bourbaki. Le premier des rouages ne 
fonctionnait pas. 

Que fait Werder? Il est seul, livré à lui-même ; il a trois 
divisions contre trois corps d'armée. N'empêche ! il doit 
couvrir Belfort, il le couvrira. Mais d'abord, il faut 
arrêter, retarder Bourbaki, qui gagne lelongdel'Ognon. 
Et hardiment il détache la 4" division de réserve et la bri- 
gade Von der Goitz, qui viennent donner en plein dans le 
flanc de l'armée, à Villersexel. 

Les Allemands s'emparaient par surprise du château et 
delà ville (500 prisonniers), refoulaient nos avant-gardes; 
à l'ouest, ils attaquaient Billot et le IS" corps, enlevaient, 
gardaient Moimay, emportaient au soir Marat, après un 
vif combat. Mais c'est à Villersexel que se décidait la 
journée. Entraînant les fantassins du 20*^ corps, Bourbaki, 
transfiguré au feu, se précipitait l'épée haute, criant : 
« A moi l'infanterie ! Est-ce que l'infanterie française ne 
sait plus charger? » Partie de la division Penhoat, du 
18' corps, arrachait aux Allemands la grand'rue, pénétrait 
dans le château. Une mêlée sauvage l'ensanglantait. 
Allemands cramponnés au rez-de-chaussée. Français aux 
étages supérieurs, jusqu'à ce qu'enfin tout croulât, dans 
les flammes. Werder donnait dans la nuit l'ordre d'évacuer 
la ville, où jusqu'à deux heures du matin la tuerie s'achar- 
nait. Ainsi Bourbaki, dont deux ou trois divisions à peine 
avaient été engagées, put s'endormir sur ses lauriers. 

Tandis que ce brillant succès immobilisait l'armée 
entière, Werder, battu mais sauvé, forçait de vitesse, et 
courant à la Lisaine, nous barrait le passage, surgissait 
entre Belfort et nous. 



CHAPITRE XIX 

Chanzy au Mans. — Retraite sur Laval. 

Moltke, fidèle à son plan, repi'enait campagne. En 
même temps qu'il allait encercler dans l'Est Bourbaki 
entre Manteuffel et Werder, il faisait de nouveau front, 
avec Frédéric-Charles et Mecklembourg, contre Chanzy 
désormais seul dans l'Ouest» 

Le 21 décembre, la 2'= armée de la Loire était établie 
sur la défensive, autour du Mans : le 2P corps, au nord- 
est, occupait le vaste plateau de Sargé, de la Sarthe à 
riluisne, plus, sur la rive gauche de l'Huisne, l'avancée du 
plateau d'Auvours, reliée par le pont d'Yvré-l'Évèque; le 
16" corps tenait de l'Huisne à la Sarthe, en avant du fau- 
bourg de Ponllieue, ce long plateau que traversent les 
trois grand'routes de la Flèche, Château-du-Loir et la 
Chartre, et dont le Chemin-aux-Bœufs borde la crête ; 
le 17% sur la rive droite delà Sarthe, de l'autre côté de la 
ville, gardait les débouchés de l'ouest. 

L'armée se réorganisait jour à jour, grâce à ce précieux 
centre du Mans, ou cinq voies ferrées jetaient les ressour- 
ces de la Normandie, de l'Ouest et du Centre; il fallut 
d'abord trier, réencadrer les innombrables fuyards, les 
corps francs, les détachements affluant des dépôts, réha- 
hiller, rééquiper tout ce monde. Besogne elîrayante qui 
ne put s'effectuer qu'à demi. Chanzy pressait la formation 
à Cherbourg d'un corps d'armée nouveau, le 19% tirait du 
camp de Conlie, — tout voisin, et d'où était sortie déjà la 
division Gougeard, — sept à huit mille mobilisés d'Ille-et- 



182 LA GUERRE DE 11S70-71. 

Vilaine. Ces pauvres gens grelottant la fièvre étaient tout 
ce qui restait d'une soi-disant armée de Bretagne que 
de Kératry avait été chargé de créer, en même temps que 
le camp de Conlie ; mais on avait dû la renvoyer presque 
entière, elle se dissolvait, mourait, dans ce cloaque. 

Telle quelle, ranimée pour le suprême effort, cette ago- 
nisante armée de Chanzy comptait près de 100000 hommes. 
Il n'attendit même pas qu'elle fût entièrement refaite, tant 
il souhaitait reprendre, en même temps que Bourbaki 
et Faidherbe, une triple offensive, fasciné, hanté par l'in- 
cessante pensée : Paris. Dès la fin de décembre il déta- 
chait, lançait en avant des colonnes mobiles. Il voyait 
les autres à son image, ardents, tenaces, espérait ainsi 
nous raffermir, ébranler l'adversaire. Il ne fit qu'user, 
disperser ses forces. 

Elles lui manqueront quand sonnera l'heure décisive. 

Le général Rousseau, du '21'' corps, est détaché avec 
1000 à 5000 hommes, soutenus par Lipowski, vers 
Nogent-lc-Rotrou. Le général Jouffroy, du 17'' corps, avec 
le meilleur de sa division, s'avance entre Loir et Loire 
pour rétablir la voie ferrée du Mans à Tours, menacer 
Vendôme. Dans ces parages d'autres colonnes le sou- 
tiennent : la division Barry, qui n'a pas encore rejoint ; 
Ferri-Pisani qui, le 20 décembre, en avant de Tours a 
déjà livré, contre des troupes du X" corps allemand, le 
combat de Monnaie; Curten enfin, (jui vient de Châtel- 
lerault et de Poitiers. 

Et du 26 décembre où Jouffroy enveloppe, puis laisse 
échapper à Montoire un détachement du X" corps, au 
6 janvier, c'est dans toute la région une série de combats 
sans lien, dont le plus clair résultat est de réveiller, de 
faire sortir de ses cantonnements Frédéric-Charles. 

Le 29, Curten est entré à Chùteau-Hcnaull ; le 31, 



CIIANZY AU MANS. 183 

JoLitïroy a allaquc vigoureusement Vendôme, mais vic- 
torieux aux abords même et à Bel-Air, il échoue à Danzé, 
sur son flanc gauche, et sans insister, recule. Le 5 jan- 
vier, Curten se bat à Villeporcher. Mais, dès lors, le 
moment propice est passé. 

Frédéric-Charles, qui le 2 janvier a donné d'Orléans ses 
ordres de concentration, apprend, le 5, qu'il n'a plus rien 
à redouter de Bourbaki. Déjà ses avant-gardes atteignent 
le Loir; le 111" corps (Manstein) doit entrer le 6 à Ven- 
dôme ; le IX" (Alvensleben) avec la 2'= division de cavalerie 
à Morée; le X^ (Voigts-Rhetz) aile gauche, avec la f^ et la 
6'' division de cavalerie, gagnera Montoire ; à l'aile droite, 
vers Nogent-le-Rolrou , est un corps nouveau formé 
avec les restes de l'armée Abthei/iing, le XI 11'^ (17'^ et 
'22'' divisions d'infanterie) aux ordres du grand-duc de 
Mecklembourg, avec la 4'= division de cavalerie. 

Masse de 60 000 fantassins, 15 500 cavaliers, el 
320 canons, presque aussi épuisée que nous, et qui, 
sept jours de suite, en cette dure semaine de janvier, de 
son propre aveu la plus pénible de toute la campagne, 
avance et combat, refoulant, dans sa marche concentrique, 
nos colonnes éparses, jusqu'à cette journée du 12, où pour 
la dernière fois s'efl'ondre, sous le choc repété, l'immense 
et précaire faisceau humain, si longtemps renoué, soutenu 
par la seule volonté de Chanzy. 

Le 6 janvier, c'est le combat d'Azay, qui rejette Jouffroy 
en arrière; de la Fourche, où Rousseau phe devant le 
grand-duc de Mecklembourg; de Saint- Amand, où Curten 
arrête un moment le X" corps, dont l'entrée en ligne 
soufl'rira dès lors quelque retard. 

Le 7 janvier, Jouffroy est battu à Épuisay, Rousseau à 
Nogent-le-Rotrou , Curten à Villechauve. En vain Chanzy 
envoie-t-il en hâte à Château-du-Loir l'amiral Jaurégui- 



184 lA GUEnRE DE 1870-71. 

berry, pour prendre la direclion supérieui'c des colonnes 
mobiles, coordonner leurs mouvements; il est bien tard. 
Dans un perpétuel coup de feu, par les froides journées de 
brouillard, par les tourbillons de neige, les Allemands 
sinuent sur le verglas des routes, à travers un pays coupé, 
mouvementé, hérissé de chemins creux, de clôtures. Le 8, 
ce sont les combats de Vancé, de la Ghartre, de Bellème; 
le 9, les combats de Château-Renault, d'Ardenay, de 
Chahaigne, de Brives, de C4onnerré, de Thorigné. De 
toutes parts on se replie sur le Mans, sauf la colonne de 
Curten qui, coupée, est rejelée vers La Flèche. Un vent 
d'ouest fait rage, les fossés sont jonchés d'armes et de 
voitures, les routes couvertes à nouveau de fuyards. On 
y glisse comme sur un miroir ; il faut marcher à la tète 
des chevaux, les pousser à coups de plat de sabre. 

Frédéric-Charles et Mecklembourg, pas à pas, ont 
resserré le cercle; déjà leur centre (Manstein) touche aux 
avant-postes; les ailes, plus lentes, se rapprochent. Ghanzy, 
pourtant malade, miné de fièvre, loin de céder prétend 
reporter, d'un élan hardi, sur les positions qu'elles aban- 
donnent, ses divisions à bout de forces. « Est-ce que cet 
affreux temps, ce froid mortel ne sévissent pas pour les 
Prussiens comme pour nous? » La bataille, le 10, s'en- 
flamme et tonne sur toute la ligne. A Parigné-I'Evèque, à 
Changé le 16'= corps, — à Saint-Hubert, à Champagne, à 
Pont-de-Gennes le 21'" se battent tout le jour, cramponnés 
ici, cédant là, héroïsmes et défaillances éperdument 
mêlés. Mais le soir, en dépit des eiïorts de Gougeard et de 
Ribell, Changé, Parigné, Champagne restaient à l'ennemi. 

A l'aube du 11 , Ghanzy, debout par un prodige dénergie, 

il avait claqué la lièvre toute la nuit, — inspectait ses 

posilions, l'étendue de ces bois et de ces champs blancs 
de neige où l'armée exténuée s'était couchée, la veille. 



CHANZY AU MANS. 185 

sans même dresser de tentes, parmi les canons boueux et 
les chevaux squelettes. 

A l'aile droite, où Jauréguiberry vient seulement de 
rentrer, sont les mobilisés bretons et le 16e corps; le 17» 
est au plateau d'Auvours, Gougeard à Yvré-rÉvêque, 
Jaurès et le 21'= corps sur le plateau de Sargé. Le temps 
est clair, la neige dure. Chanzy, malgré tout, espère. Il a 
dicté des ordres inflexibles : résister à outrance, comme 
à Josnes, défendre les positions coûte que coûte, sans 
idée de retraite ! Il a interdit l'accès du Mans, prescrit à 
la cavalerie, aux deux régiments de gendarmes de la 
réserve Bourdillon, de ramener les fuyards au feu ; s'ils 
bronchent, fusillés ! Tout chef de corps qui n'aura pu 
maintenir sa troupe sera cassé, comme récompensé sur 
le champ de bataille quiconque se sera distingué. Et si 
l'armée se débande, Chanzy saura la contraindre à faire 
face, il n'hésitera pas à couper les ponts. 

Quand on en est à de tels remèdes, c'est qu'on est déjà 
condamné. 

La bataille fut lente à s'engager; au nord, commencée 
à onze heures, elle dura tout le jour sans que Jaurès 
abandonnât Pont-de-Gennes. Le grand-duc n'avançait 
pas, ou si peu qu'au Chêne, aux Cohernières, à Lonbron, 
malgré 3000 hommes tués ou débandés au '21e corps, il 
ne parvenait pas à donner la main à Frédéric-Charles, 
arrêté devant le centre. 

Là nous perdions, au bout d'une lente lutte, Champa- 
gne que Gougeard avait repris pendant la nuit. Tandis 
qu'Alvensleben réussissait à mettre pied sur le plateau 
d'Auvours, Manstein s'emparait du château des Arches; 
en avant de Changé, ses Brandebourgeois enlevaient la 
Landière; il parvenait même, comme le soir déjà tombait, 
à s'établir au Tertre. Mais rien n'était irrémédiable encore. 



l86 LA GUERRE DE 1870 71. 

Nous tenions, de la Sarlhe à THuisne, presque toutes 




> ^"^"k^^JÇY^, ■:::, 



"y <jy 



/îy ^ 



'\<e * 






J".' ' 



v*^* 



Portes Mires ^ . J^ 






,0"iiii' 



'o 



^uaudm 



^/-/fli^j: 






•>; 



^- 



Jgg<»°7 



rarigne - 1 £reçi/i>^ ^ \^ 



Echelle de 1:160.000 



M.iàôosôcTô '1 i 5 » * Kii. 

BATAILLE DU MAISS (11 jaiivici' 1871). 
Les lignes ponctuées indi([iic:il lo front de batailli; des dmix nrriiccs le H janvier ISTl. 

les crt'^Les. Seul Auvonrs, avancé comme un coin, et d'où 
les Allemands pouvaient descendre au Mans, nous cou- 



CHANZY AU MANS. 



187 



per en deux, barrer la retraite, valait qu'on s'inquiétât. 
Chanzy ordonne de le ressaisir à tout prix. 

Alors Gougeard fait braquer, contre les débris de 
notre division Paris, fuyards qui dévalent du plateau, 
deux canons chargés à mitraille. 11 lève son sabre, rallie 
autour de lui les mobilisés de Rennes et de Nantes, le 
1' ' bataillon des zouaves pontificaux, et se souvenant de 
la devise des héros de Loigny, il fait 
sonner la charge, il leur crie : « Al- 
lons, Messieurs I en avant, pour Dieu 
et la Patrie ! le salut de l'armée 
l'exige ! » Et le long des pentes 
abruptes, avec un élan digne des 
plus belles victoires, la poignée de 
braves se précipite, sous un feu ter- 
rible. Le cheval de Gougeard est 
frappé de six balles, deux autres 
traversent ses vêtements et un éclat 
d'obus son képi. On se bat corps à corps, on arrive à la 
crête, on enlève les fermes à la baïonnette. La journée, 
compromise, n'était pas perdue. 

Le destin cependant suivait son cours. A la nuit close, 
en etîet, apparurent, à notre droite, les avant-gardes du 
X'= corps. Quoique fatiguées d'une longue marche, elles 
atteignaient les Mortes- Aures et, sur la crête du plateau 
que borde le Chemin-aux-Bœufs, enlevaient sans coup 
férir le poste de la Tuilerie, où les mobilisés bretons, 
croyant la bataille finie, faisaient la soupe. Epouvantés, 
sans armes que de méchants fusils à piston qui ne par- 
taient pas, — et il fallait encore que leurs officiers ou 
leurs aumôniers les chargeassent ! — ces malheureux 
lâchent pied, fuient éperdus. Les ramener, impossible. 
Jauréguiberry ramasse ce qu'il peut, le lance dans la nuit. 




188 LA GUERRE DE 1870-71. 

Ses soldais épuisés se couchent, tirent en l'air, ou fuient. 
La débandade s'étend, court de proche en proche. Bientôt 
tout n'est qu'une cohue sans nom autour de Pontlieue. 

Comme un arc trop tendu, la corde humaine, à force de 
misères, avait éclaté. Un peu plus tôt, un peu plus tard, 
c'était fatal. Tandis que l'armée allemande, terriblement 
éprouvée, se maintenait encore, l'armée improvisée de 
Chanzy, faute d'endurance morale, faute de cette longue 
habitude militaire qu'a l'ennemi, se dissolvait de toute part. 

Alors, devant les dépêches sinistres de Jauréguiberry, 
devant le jour éclairant l'irréparable débâcle, Chanzy qui, 
jusqu'au matin du 12 janvier, avait voulu résister encore, 
s'agripper au sol, Chanzy, pleurant de rage, donna le 
plus douloureux de tous ses ordres. 11 écrivit à Gougeard : 
« Sauvons du moins l'honneur !» et à Jauréguiberry : 
« Le cœur me saigne, mais quand vous, sur qui je compte 
le plus, vous déclarez la lutte impossible et la retraite 
indispensable, je cède. » 

Frédéric-Charles, ignorant le succès de sa gauche, 
croyait à une nouvelle journée de lutte. 11 ne s'aperçut 
que très tard de notre recul, visible seulement devant le 
X" corps. Tandis que Yoigts-Rhetz avançait, chassant 
lentement devant lui ces bandes qui se battaient encore 
à Auneau, aux Fermes, aux Épinettes, qui se battaient 
dans les rues du Mans, place des .Jacobins, pont Napo- 
léon, place des Halles où il fallut deux bataillons et un 
canon pour enlever un café, — Jaurès et le '21" corps 
tenaient bon sur leurs positions, à Saint-Corneille, à 
Courcebœuf, à la Croix, à Chanteloup. 

Ainsi, malgré l'efTroyable désordre sur les ponts minés, 
l'engouffrement fou dans la gare que les isolés prenaient 
d'assaut, jetant les blessés sur les voies pour s'empiler à 
leur place dans les ^vagons, cependant que le matériel 



RETRAITE SUR LAVAL. 



189 



s'évacuait à force et que sous une grêle de projectiles 
s'éloignait le dernier train, — malgré 50000 fuyards 
répandus sur les routes, où ahanaient les convois en 
tumulte, l'armée échappait à une ruine totale. Durant 
celte gigantesque bataille de sept jours qui coûtait aux 
Allemands 107 officiers et 3261 hommes, nous avions 
perdu 20000 prisonniers, 18 canons et 2 drapeaux. Nous 
perdions 1000 hommes encore le 14, le 15, à Chassillé, 
à Saint-Jean-sur-Erve; mais là se 
bornait la timide poursuite du vain- 
queur, qui le même jour se brisait 
à Sillé-le-Guillaume, conlre Jaurès. 

Le 18, ce qui nous restait de troupes 
atteignait la Mayenne où Chanzy, 
comme sur le Loir, comme sur 
l'Huisne, faisait front. Tel était, dans 
ce coin de France, l'état des esprits, 
si bas était descendu le courage, que 
le conseil municipal de Laval venait trouver Chanzy dès 
son arrivée et le priait d'éviter à la ville les conséquences 
d'une action de guerre. 

Mais Chanzy, — qui au lendemain du Mans renonçait si 
peu à son rêve de se battre encore, qu'il avait d'abord 
assigné à la retraite la direction latérale des lignes de 
Carentan, d'où l'on eût plus facilement remarché sur Paris 
— Chanzy qui n'avait gagné la Mayenne que sur l'ordre 
exprès de Gambetta, se mettait à l'œuvre, infatigable. Le 
Ministre lui-même, comme à Josnes, comme à Bourges, 
comme à Lyon, le Ministre qui, partout où sa présence 
était utile, surgissait avec un admirable dévouement, 
était accouru à Laval. Déjà ralliait le 19" corps expédié 
de Cherbourg. Et bientôt les vivres, les munitions se 
complétaient ; les effectifs s'élevèrent; Chanzy recon- 




190 LA GUERRE DE 1870-71. 

slituail les convois, établissait des cours martiales, 
épurait les cadres. 

Confiants dans rimmortelle Patrie, Gambettaet Chanz\ 
s'évertuaient d'un môme cœur. lisse détournaient d'hier, 
ils se tournaient vers demain. Grand exemple, que l'invin- 
cible foi de ces vaincus ! 

Cependant Mecklembourg, après un combat à Beau- 
mont-sur-Sarthe, était entré dans Alençon d'où aussitôt 
l'appelait vers Rouen un ordre de Mollke. Tours ouvrait 
ses portes à une colonne allemande, et Frédéric-Charles, 
laissant au Mans le IIP et le X'= corps, reprenait avec le IX' 
le chemin d'Orléans. 

Ainsi, tandis qu'au souftle des deux grands Patriotes 
une armée nouvelle se reforme, c'est dans le Nord et dans 
l'Est que la partie se poursuit et s'achève, en attendant 
que la chute de Paris arrache, des mains de la Déléga- 
tion, les dernières cartes. 



CHAPITRE XX 

Bataille de la Lisaine (15 au 17 janvier). — Abandon de 
Belfort et retraite sur Besançon. — La manccuvre 
DE Manteuffel. 

Victorieux le 9 janvier, Bourbaki, s'il n'achevait d'écra- 
ser Werder, allait être pris entre deux feux. Les minutes 
pour lui valaient des heures. Chaque instant de retard 
assurait sa perte. 

Que fait-il le 10? Tandis que Manteuffel, loin encore, 
se concentre, et que Werder, se hâtant vers la Lisaine, 
nous devance à Belfort, l'armée de l'Est, tout le jour, 
attend son attaque. Le 11, au moins, va-t-elle le suivre, 
en venir à un combat décisif? Point, il faut que ces 
masses collées à la voie ferrée, se ravitaillent ; et la journée 
du 11 et celle du 12, se passent à d'insensibles mouve- 
ments, à une inaction pernicieuse autour de Clerval sans 
garages, sans quais, où les approvisionnements et le 
15"^ corps pêle-mêle s'entassent et s'enchevêtrent. 

Le 13 janvier, enfin on s'ébranle, doucement; et les 
avant-gardes des 15'= et 24"= corps rencontrent à Arcey et 
à Chavanne l'extrême arrière-garde de Werder, masque 
derrière lequel il s'est dérobé. Insignifiant succès. Nos 
deux corps d'armée se déploient et la réserve générale 
(Pallu de la Barrière) avance; mais déjà le colonel 
Von Loos est en retraite. Sa mission est remplie, une 
journée de plus perdue pour Bourbaki. 

Celle du 14 se gaspillait dans une immobilité presque 
complète, sauf pour le 18*= corps et la division Crémer, 



192 LA GUERRE DE I H70-7 1 . 

qui venaient de rejoindre, et qui étaient encore à une 
quinzaine de kilomètres de la Lisaine. Les autres corps y 
touchaient. 

La Lisaine est une mince rivière qui se jette dans le 
Doubs, à Montbéliard. Elle est comme un fossé avancé 
aux abords immédiats de Belfort. C'est sur les pentes et 
les hauteurs de cette petite vallée que depuis le 1 1 Werder 
se fortifiait, résolu au choc qui devait décider du sort de 
la ville assiégée. Trois roules y menaient, l'une à droite 
par Montbéliard, position des plus fortes dont Werder 
fait occuper le haut, l'imprenable château ; lautre au 
centre, parHéricourt que couvre sur l'autre rive l'avancée 
du JMougnot, colline solidement retranchée; l'autre enfin, 
tournant la position à l'extrémité, par Lure, Frahier. 
De IMontbéliard à Frahier, une chaîne de villages, Bé- 
thoncourt, Bussurel, Héricourt, Luze, Chagey, Chêne- 
bier et Échevanne, hérissent d'autant de postes la rivière 
gelée, franchissable en ce moment. De grosses pièces de 
siège, prêtées par Treskow, étaient amenées de Belfort, 
garnissaient les pentes, la Grange-Daine, le Vaudois. On 
jetait sur la neige des sentiers, pour l'artillerie, du fumier 
et des cendres. Les pionniers cassaient la glace de la 
Lisaine, tendaient des inondations. Le 1 5 au matin, Werder 
et ses 43000 hommes étaient prêts, attendaient les 130000 
de Bourbaki. 

La veille, inquiet, le général allemand avait songé à 
la retraite, télégraphié même à IMoltke, tant sa position 
lui semblait critique. INIais l'ordre de \'ersailles arrivait : 
« tenir coûte que coûte; ManteulTel était en marche ». 

Bourbaki attaquait enfin. Son plan, avec les 15% 216 et 
20= corps, était d'aborder Werder au centre, tandis que 
le 18" et Crémer le tourneraient à l'ouest. Mais, comme 
toujours, mal renseignés, on marchait sans yeux, car la 



BATAILLE DE LA LISAINE. 



193 




cavalerie à pied, faute de clous à glace, menaiL ses che- 
vaux par la bride, derrière les colonnes. Les ordres mal 
rédigés aidant, le IS'' et Crémer s'en venaient donner en 
plein dans l'aile droite ennemie, au lieu de la déborder. 
On s'entêtait comme un troupeau de moutons devant une 
barrière, quand la trouée, un peu plus loin, était possible. 

Le 15"" corps, à peine formé, tout 
démoralisé encore de son atroce 
voyage, doit, sous Marlineau des 
Chenetz, emporter Montbéliard et le 
Château ; les bandes du 24% sous 
Brcssolles, sont amassées devant 
Bussurel ; devant Héricourt, Clin- 
chant et le 20<= corps; enfin, garnis- 
sant le vide jusqu'à Billot, la réserve 
générale, près de laquelle se tient werder. 

Bourbaki. Canonnade et fusillade ne 
retentissent qu'à peine, car on attend pour s'engager 
vraiment que Billot et Crémer entrent en ligne. Or, la 
veille, après une étape affreuse à travers la neige et les 
bois impraticables, ils n'ont été avertis que bien lard, 
et ce matin ils se sont empêtrés l'un dans l'autre, sur 
l'unique route. Le 15" corps, enlevant les premières mai- 
sons de la ville basse, vient donc se briser au pied du 
château de Montbéliard, tandis que le 24* ne peut pas 
même déboucher en face de Bussurel et que le 20*= se 
borne à une longue canonnade, qui laisse Héricourt, le 
Mougnot intacts. Enfin, dans l'après-midi, Crémer et 
Billot paraissent. Le 18'^ corps tente en vain d'enlever 
Chagey, où les zouaves un instant pénètrent, et Crémer 
n'arrive que le soir, épuisé, devant Chénebier. 

La nuit tombe, plus meurtrière que le combat. Le froid 
descend à — 18°, le vent soulève la nejge par rafales. Tandis 



194 L.V GUERRE DE 1870-71. 

que l'ennemi, derrière ses avant-posles, cantonne, nous 
bivouaquons, sans autres feux que de maigres flambées 
de bois vert, autour desquelles le cercle transi se serre : 
généraux, soldats, jusqu'à des chevaux même. Bien des 
hommes se sont couchés, qui ne se relèveront pas. 

Dans un épais brouillard, le 16, de Montbéliard à 
Chagey, sur toute la ligne, à Béthoncourt, à Bussurel, 
au Mougnot, l'attaque des 15", 24^ et 20* corps reprend, 
mais pour fléchir encore. Billot, écrasé par l'artillerie du 
Vaudois chaque fois qu'il veut tenter de sortir des bois, 
ne peut même descendre jusqu'à la Lisaine. Seules, à 
gauche, les divisions Crémer et Penhoat réparaient leur 
relard de la veille, enlevaient dans un élan furieux le 
village de Chénebier. Degenfeld rompu reculait sur 
Échevanne, puis sur Frahier, gagnait même le soir le 
moulin Bougeot, à 5 kilomètres de Belfort seulement. Dans 
l'après-midi, demandant de Chénebier du soutien à 
^^'erder, il en avait reçu cette dépêche laconique, qui en 
disait long : « Tout envoi renfort impossible ». De l'aveu 
des Allemands, si Billot, si la réserve avaient suivi le mou- 
vement de Crémer, — et rien ne les en empêchait, — la 
défense de la Lisaine était tournée, tombait ; le siège de 
Belfort était levé du coup. Mais la nuit vient, Crémer, 
selon ses ordres, retourne à ses positions du matin, lais- 
sant la division Penhoat garder Chénebier, tandis quau 
moulin Bougeot, en hâte les troupes de Treskow hissent 
à bras d'hommes de gros canons, et que Werder, tranquil- 
lisé au centre, lance au secours des deux bataillons de 
Degenfeld le général Keller, avec 8 bataillons, 8 esca- 
drons et i batteries. 

Les ténèbres glacées poursuivent leur œuvie, dé- 
tendent encore les troupes si lasses. Chacun maintenant 
sait la grave nouvelle, connue de Bourbaki depuis le 10: 



i 




M. 1000 500 o I z' a <■ 5 Ki/. 

BATAILLE d'héricourt OU DE LA LisAiNE (16 et 17 janvier 1871), 

Les flèches indiquent la direction des attaques françaises. La ligne ponctuée indique 
le front de bataille de larniée allemande. 



196 LA GUERRE DE 1S70-71. 

Manteuffel arr.ive, Manteuffel approche ! Pourra-t-on seu- 
lement faire lever le siège de Belfort? la nuit dernière on 
espérait encore. Maintenant c'est fini. 

L'aube du 17 blêmit à peine, déjà devant Chénebier le 
combat reprend. C'est Keller qui, dès cinq heures du matin, 
cherche à nous arracher le précieux village. Mais Penhoat 
y tient bon, repousse tout assaut. Sur le reste de la 
ligne, Billot tentait seul un faible mouvement contre Luze, 
Chagey, le Vaudois. Devant Héricourt, Bussurel et Mont- 
béliard, les "li" et 15« corps fourbus gardaient leurs posi- 
tions. Canons et fusils se taisaient d'eux-mêmes. 

Les soldats n'en veulent plus. Ils sont à bout. Les 
ambulances regorgent; quelques-uns se mutilent pour y 
entrer. Les Allemands en ces trois jours n'ont perdu que 
58 officiers et 1586 hommes; nous, en tués, blessés ou 
disparus, 8 000. 

Dès deux heures Bourbaki tient avec quelques généraux 
un conseil sommaire. Tous, sauf Billot, sont pour la 
retraite. Battre Werdcr, débloquer Belfort, impossible, 
c'est trop certain ! Et puis il faut songer maintenant à 
Manteuffel. Au risque de voir l'armée, sans le ressort du 
combat, fléchir soudain, l'ordre fata'l est donné. L'immense 
amalgame recule, laisse Belfort à l'abandon. 

Depuis trois jours, l'héroïque petite ville, habitants et 
soldats, est tournée vers ce canon, dont elle écoute 
anxieuse l'écho libérateur. Et voilà que la grande rumeur 
diminue, cesse bientôt. Belfort n'a plus à compter que 
sur Denfert seul. C'est assez. 

Connaissant admirablement la j)lace où il servait 
avant la guerre fommc chef du génie, il en avait, 
comme gouverneur, complété lui-môme les travaux, 
Il achevait les forts des Hautes, des Basses-Perches, 
élevait la redoute de Bellevuc ; loin de se confiner 



RETRAITE SUR BESANÇON. 197 

dans l'étroite enceinte des fortifications, il occupait 
au loin hauteurs et villages, Danjoutin, Pérouse ; si bien 
que lorsqu en novembre s'était présenté Treskow, il 
avait dû perdre un long mois à enlever les abords, har- 
celé, repoussé sans cesse. Belfort n'avait cependant pour 
toute garnison que 16000 hommes dont, seuls solides, deux 
bataillons. Mais Denfert, inlassable, veillait à tout. En 
vain Treskow enlevait le Mont, Essert, Cravanche, Bavil- 
liers ; en vain depuis le 3 décembre durait, ininterrompu, 
le bombardement ; les habitants vivaient dans les caves, 
les maisons n'étaient qu'un tas de débris, mais les forts, 
le château, qui avec les tirs indirects du savant capitaine 
de la Laurencie faisait merveille, mais Bellevue écrasé 
d'obus, où le capitaine Thiers tenait toujours, répondaient 
fièrement, un coup sur trois, pour ménager les muni- 
tions. Aidé par le patriotisme du maire Mény, du préfet 
Grosjean, Denfert incarnait la défense, insufflait à tous 
celte flamme stoïque dont brûlait son âme républicaine. 
Et Belfort assiégé semblait aux assiégeants si redoutable, 
qu'ils le baptisaient de ce glorieux surnom : Leichen- 
fahrik, la fabrique de cadavres. Treskow, voyant qu'il 
n'aboutirait pas du côté de Bellevue, avait repris 
l'attaque par le sud, ouvert de nouvelles batteries. Le 
8 janvier enfin il réussissait à s'emparer de Danjoutin. 

L'approche de l'armée de l'Est avait ralenti ses travaux 
Partie du corps de siège était nécessaire au soutien de 
Werder. Mais, dès le 17 janvier, le bombardement reprend 
de plus belle; le canon de Bourbaki décroît; Denfert, 
qui l'avait salué d'une joyeuse salve à blanc, fait tranquil- 
lement recharger ses pièces, et riposte, imperturbable, 
comme avant. 

A peine le dos tourné à Belfort, que la vaillante obsti- 
nation de Werder lui arrachait, Bourbaki voyait l'armée 



198 LA GUERRE DE 1870-71. 

entière, gangrenée de souffrances, tomber en brusque 
décomposition. Quatre jours sans fin s'écoulèrent, 
et avec eux ce torrent d'hommes et de bêtes, qui roulant 
dans un remous d'épaves canons et convois, précipitait 
vers Besançon, à travers toutes les routes des vallées de 
rOgnon et du Doubs, son flot de catastrophe. En vain 
Bourbaki songeait-il à manœuvrer encore; en vain, pour 
se couvrir, garder l'imprenable Lomont et le plateau de 
Blamont, laissait-il le 24*^ corps, vers Pont-de-Roide. Régi- 
ments, brigades, divisions s'en allaient par morceaux, 
sans rien qui les reliât, que l'instinct de vivre. Nulles dis- 
tributions ; on pillait. Puis c'étaient des piétinejnents sans 
fin, d'interminables pauses grelottantes, affamées, autour 
de feux où tout passait, voitures démolies, charpentes et 
portes arrachées aux villages. Les typhiques aux visages 
jaunes, les varioleux aux mains enflées étaient milliers. 
Les fusils jetés en tas, les ciievaux crevés emplissaient 
les fossés. Aux bruits des engagements d'arrière-garde, on 
pressait le pas, on tournait la tête, on avait peur. 

Le 23 janvier quand on futsous Besançon, il ne restait 
de l'armée de l'Est que le nom. 

Tandis que Bourbaki ramenait à leur point de départ 
ces troupeaux derrière lesquels s'ébranlait Werder, et 
qu'à Bordeaux Freycinct, inconscient de la situation, 
échafaudait de nouveaux, d'irréalisables plans, l'armée 
de Manteuffel mettait à profit chacune des heures qui lui 
avaient été laissées, depuis Villersexel. 

Du 13 au 17 janvier partie de Chatillon-sur-Seine, elle 
s'est glissée entre Langres et Dijon, elle a traversé cette 
région montagneuse aux bois impénétrables, aux gorges 
profondes, où une poignée d'hommes décidés eût suffi 
à l'arrêter à chaque pas. Mais l'armée des Vosges n'en 
a cure. Dès le 11, les brigades Ricciotti et Lobbia, à 



LA MANŒUVRE DE MANTEUFFEL. 199 

raimonce des forces ennemies, se sont repliées. Pas un 
geste dès lors ne sera tenté de Dijon; Bordone et Gari- 
baldi, chargés de garderie passage, de couvrir la gauche 
de l'armée de l'Est, laissent de propos délibéré le chemin 
libre. Une brigade, détachée bientôt par Manteufîel, va 
suffire à les clouer sur place ; encore croiront-ils avoir 
affaire à 70 000 hommes, l'armée du Sud tout entière ! 
Elle hâte cependant ses colonnes, et le 17 janvier au 
soir, sans un coup de fusil tiré, Manteuffel est maître 
de la vallée de la Tille et de la route de Vesoul ; il va 
passer la Saône sans combat. 

Soudain, le 18, il apprend la victoire sur la Lisaine et 
ses résultats. Va-t-il aller rejoindre Werder, et de 
concert rejeter l'armée de l'Est débandée sur Lyon ? N'y 
a-t-il pas mieux à faire?... Couper Bourbaki de sa base, 
le séparer de la France, l'acculer à la frontière suisse, 
c'est-à-dire à la capitulation complète ou au désarme- 
ment ? Mais il faut pour cela se faufiler entre Dijon et 
Besançon, par Gray, Dôle, atteindre le Doubs. 11 faut 
gagner Bourbaki de vitesse, et pour surgir sur ses der- 
rières, renoncer soi-même à ses propres communications, 
s'enfoncer au sud, dans un pays ruiné, entre des places 
fortes... Aussitôt, avec une belle audace, Manteuffel télé- 
graphie à Werder de poursuivre l'ofTensive, fait lui-même 
un brusque à droite. Le 19, il couche à Gray; le 21, il entre 
à Dôle, y trouve 118 wagons de vivres; le 22, il franchit 
le Doubs, sur une foule de ponts malheureusement laissés 
intacts ; le 2,3, il rejette Crémer de Dannemarie ; déjà ses 
avant-gardes sont bien au sud, à Ouingey, y ramassent 
800 prisonniers... 

C'en est fait. Les tenailles sont prêtes à se refermer sur 
Bourbaki à Besançon, comme sur Mac-Mahon à Sedan. 



CHAPITRE XXI 

L'empire allemand a Versailles (18 janvier 1871). — 
Nord : bataille de Saint-Quentin (19 janvier 1871). 
— Paris : bataille de Buzenval (19 janvier 1871). — 
L'agonie. 

Le 18 janvier, au lendemain des batailles suprêmes de 
la Lisaine et du Mans, à la veille de celles de Saint- 
Quentin et de Buzenval, un des événements les plus 
importants du siècle, un des plus pénibles de notre 
histoire, — conclusion matérielle et morale de la guerre, 
— s'était accompli : la proclamation de l'empire d'Alle- 
magne, dans la Galerie des Glaces, à Versailles. 

Ainsi, avant que le sang eût cessé de couler, avant qu'il 
se fût refroidi, Guillaume saisissait, posait sur son front 
tout humide du rouge baptême, la lourde couronne 
vacante. Ce rêve d'un peuple et d'un siècle, l'unité alle- 
mande, il le réalisait par notre ruine, en un triomphe qui 
dépassait toutes les espérances. Jusqu'à l'endroit choisi, 
aux portes à demi défoncées de Paris, — ce Versailles 
témoin de tant de gloires, si longtemps l'image du génie 
de notre race et comme l'incarnation de la suprématie 
française, — ajoutait à l'insolent éclat. Il semblait que, 
dans le glorieux palais du passé, le vainqueur foulât le 
corps même de la nation vaincue. 

Inoubliable date que cet après-midi où au milieu dos 
généraux et des princes de sa famille, Guillaume, après 
avoir entendu l'office divin à un autel adossé contre les 
fenêtres du parc, s'était entouré des drapeaux de sa 



l'empire allemand a VERSAILLES. '201 

Garde, et aux acclamations de tous les confédérés, princes 
héritiers de Bavière et de Wurtemberg, grands-ducs de 
Saxe-Weimar, d'Oldenbourg, de Bade, de Cobourg, 
princes et ducs de Hohenzollern, Holstein, etc., avait 
déclaré « consentir, sur leur demande et celle des villes 
libres, à rattacher à la couronne de Prusse la dignité 
impériale ». Bismarck donnait ensuite lecture de la pro- 
clamation au peuple allemand ; graves, Moltke et Roon 
écoutaient. Et tous trois sans doute se souvenaient avec 
orgueil du toast que dès le soir de Sedan leur Roi leur avait 
porté : « Vous, ministre de la guerre de Roon, vous avez 
aiguisé notre épée; vous, général de Moltke, vous l'avez 
dirigée ; vous, comte de Bismarck, vous avez par la con- 
duite de votre politique porté la Prusse à la hauteur où elle 
est aujourd'hui! » Maintenant, l'œuvre était terminée... Et 
quand Bismarck eut fini de lire d'une voix calme, le grand- 
duc de Bade acclama Guillaume empereur d'Allemagne, 
et l'immense galerie, où l'émotion était à son comble, 
retentit de hurrahs, tandis que les musiques militaires 
entonnaient leurs hymnes. 

Le lendemain, sanglant répons de ces cris de fête, à 
Saint-Quentin dans le Nord, à Buzenval sous Paris, 
dans les deux dernières grandes batailles rangées de Ja 
guerre, les Allemands achevaient de moissonner leurs 
lauriers. 

On se souvient que Faidherbe, après Bapaume, avait 
jugé sage de donner à son armée quelque répit, mais, 
prenant à peine le temps d'une réorganisation partielle, 
dès le 9 janvier il se reportait en avant vers Péronne et 
la Somme, derrière laquelle se repliait Gqeben. 

Le 12 nous occupions Bapaume, Là, Faidherbe appre- 
nait la capitulation prématurée de Péronne et songeait un 



202 



LA GUERRE DE 1870-71. 



instant à la roprendre. Mais elle était dorénavant bien 
gardée, mieux valait tenter Toflensive dans la direction 
d'Amiens. Les ordres déjà sont donnés (le 14). Arrive 
une dépêche de Freycinet : Paris prépare un suprême 
effort. Seul Faidherbe est en situalion à présent de 
coopérer à ce mouvement. Qu'il se dévoue, attire contre 
lui les forces ennemies! 

Un seul moyen : tenter, par Sainl-Oucntin, une pointe 
hardie dans la direction de l'Est, menacer ainsi la ligne 
La Fère-Compiègne. Tentative péril- 
leuse, qui impose à celte armée bien 
faible, bien lasse, de longues étapes, 
une marche de flanc que l'ennemi me- 
nace, car Faidherbe pour éviter Pé- 
ronne, doit .suivre par des chemins 
vicinaux la courbe de l'arc dont 
Gœben lient la corde. Mais l'intérêt 
de Paris commande, Faidherbe obéit. 
Le sort en est jeté. 
Le 15 janvier, de fortes reconnaissances sur le front 
tentent de donner le change à l'adversaire ; le 16, l'armée 
se met en mouvement par un vaste à gauche. Lent départ, 
dans le désordre de ces jeunes troupes, marche plus lente 
encore sous la pluie qui tombe, étend le verglas. Il s'en 
faut de 15 kilomètres qu'on atteigne la ligne indiquée. 
Gœben, le jour même, apprend l'entrée de la brigade 
Isnard à Saint-Quentin; nul doute, T^udlierbe marche vers 
l'Est. Gœben se résout de l'attaquer sans retard, de flanc 
et à revers. Il pousse en avant Kummerel Barnekow, et 
le 18, sur les arrière-gardes des 22'' et 23'' corps, l'artillerie 
allemande tonnait, à Beauvois, à Vcrmand, à Terlry, à 
Pœuilly. L'armée du Nord, qui a ordre de marcher au 
canon, s'arrête; divisions et brigades reviennent sur leurs 




FAIDHERBE. 



BATAILLE DE SAINT-QUENTIN. 203 

pas. Les Allemands, qui perdaient 376 hommes et nous 
faisaient en revanche 500 prisonniers, avaient réussi à 
retarder si sensil^lement la marche que le lendemain 
Faidherbeest obligé de s'acculera Saint-Quentin, et, sur 
ces mauvaises positions, de faire tête. 

La Somme, marécageuse et profonde, coupe en deux 
tronçons distincts la défense. Au sud, en avant du fau- 
bourg de risle, est une longue croupe demi-circulaire, 
sur laquelle Lecointe, avec le 22° corps, s'ét abli t , de Grugies, 
contre la Somme, jusqu'à la route de La Fère ; à l'ouest, 
c'est, en avant du faubourg Saint-Martin, un large pla- 
teau qui de Dallon sur la rivière s'étend vers le nord 
jusqu'à Fayet. Paulze d'ivoy et le 23e corps sont là. Pour 
retraite, deux seules routes au nord, vers Cambrai, bien 
précaires pour peu que l'ennemi débordât nos ailes. 
Faidherbe dispose de 35 000 hommes, fantassins presque 
tous ; il n'a que 6 escadrons et 71 canons. 

Gœben, qui pousse contre Lecointe Barnekow, et 
contre Paulze d'ivoy Kummer, met presque autant en 
ligne. Il a 27 700 hommes d'infanterie, 5 580 cavaliers, 
161 canons, — c'est-à-dire une écrasante supériorité en 
canons et chevaux, en même temps qu'une valeur morale 
d'infanterie infiniment plus grande. Son pian, qui a le 
tort de faire trop peu de cas de l'adversaire, est d'enve- 
lopper Faidherbe, pour en finir. 

Le 19 janvier donc, par une pluie glaciale qui toute la 
matinée tomba, la bataille décisive, à travers une sombre 
et brumeuse journée, sur un sol de boue entièrement 
défoncé, s'engageait, se prolongeait jusqu'à la nuit. A 
midi, Lecointe et Paulze d'ivoy tenaient bon encore ; les 
Allemands échouaient au sud contre Grugies, Gillécourt, 
Contrescourt, Neuville, Sainl-Amand ; à l'ouest nous gar- 
dions presque tout le bois de Savy, nous gardions Fran- 



204 



LA GUERRE DE 1870-71 



cilly, nous reprenions Fayet . ^lais les réserves de Gœben 
entraient en ligne (détachements divers expédiés de Paris, 
de Reims, de Soissons, en chemin de fer). Lecointe, pied 
à pied, cédait sur toute la ligne, malgré l'énergie des bri- 
gades Pittié et Aynès. Il craint d'être bousculé au pont 




ir 'OOO 500 

BATAILLE DR sAiNT-guKNTiN (l'Jjanviei' 1871). 

Les flèches indiquent la direction des attaques allemandes. La ligne ponctuée indique 
le front de bataille de l'armée française. 

de la Somme, il continue vers cinq heures sa retraite. 
Paulze d'Ivoy, de son côté, perdait Savy, et, le long de la 
Somme, Dallon, OEstres, Rocourt, d'où 6 batteries 
canonnèrenl les faubourgs et la ville. Les Allemands heu- 
reusement étaient, à l'aile droite, arrêtés devant Fayet 
d'où les brigades Michelet et Pauly les conlenaienl. con- 
servant ainsi notre roule de retraite. Mais il faihiit se 



BATAILLE DE BUZENVAL. 205 

replier très vite. L'ordre n'en parvint qu'avec du retard 
au '23^ corps, rejeté dans le faubourg Saint-Martin, et 
Paulze d'Ivoy ne put s'échapper qu'à grand'peine. 

Toute la nuit, tandis que la majeure partie des vain- 
queurs, ignorant encore les grands résultats de la bataille, 
s'en retournait cantonner sur ses positions du matin, 
l'armée du Nord s'écoula vers Cambrai. Faidherbe avait 
beau sauver ses canons (moins six), son trésor et près 
des deux tiers de ses troupes, il perdait 13000 hommes, 
dont 10 000 prisonniers, et, pour longtemps, l'espoir de 
tenir campagne. Du moins la molle poursuite de Gœben, 
qui avait 96 officiers et 2 304 hommes hors de comliat, 
montrait une fois de plus qu'en dépit de leurs défail- 
lances nos recrues s'étaient comportées de manière à 
étonner des vétérans. 

Comme la deuxième armée de la Loire, l'armée du Nord 
et son chef avaient bien mérité de la Patrie. 

Une tragique coïncidence voulut que le jour même où 
succombait Faidherbe, Paris abdiquât ses dernières 
espérances. Saint-Quentin, Buzenval : double glas du 
19 janvier! 

Paris, qui se résignait aux obus prussiens, ne se rési- 
gnait pas à la lente mort à laquelle Trochu, Favre, tout 
ce gouvernement de phraseurs et d'incapables, le con- 
damnaient. La masse de la population, les petits bour- 
geois, les ouvriers, les femmes, tout l'humble monde qui 
souffrait du manque de vivres, — ne se pouvant payer 
50 francs un kilo de beurre ou 200 francs une oie ! — 
cette foule qui la première eût gagné de voir ses souf- 
frances finir avec la capitulation, s'enrageait à n'en point 
vouloir, à réclamer « la sortie torrentielle, la lutte à 
outrance »• 



206 I.A GUERRE DE 1870-71. 

Mots qui finissaient par sembler bien ridicules aux gén(' - 
raux, dès le premier jour désabusés. Idées dont la vertu eût 
été toute-puissante, si, pour les appliquer, on eût com- 
mencé par utiliser, militariser la bonne volonté du 
nombre, les uns ayant ce que les autres n'avaient pas. 
Entre garde nationale d'une part, entre ligne et mobile 
de l'autre, le dissentiment croissait. Il faut bien le dire : 
c'est du côté du peuple de Paris qu'étaient le sens juste 
et l'honneur. 

Si fort s'élevait le sentiment public que le Gouvernement 
craignit de négocier avant une tentative de combat. Il 
décidait enfin, après plusieurs longues délibérations, de 
tenter, sous le canon du IMont-Valérien, une action contre 
le plateau de Garches : objectif, Versailles. 

Trochu s'en chargea lui-même. Ducrot n'avait i)lus 
d'illusions, jugeait qu'on ne pourrait sortir ^< de ce goulot 
de bouteille ». Cette fois, sur 90 000 hommes, on décidait 
d'envoyer au feu 42000 gardes nationaux. « De quoi 
calmer ces braillards ! » D'ailleurs, nuls préparatifs, mal- 
gré trois jours libres. Le 18, aux ponts d'Asnières et de 
Neuilly, 30 régiments mobilisés s'entassèrent, campèrent 
là dans la boue, sous la nuit pluvieuse. Pas un officier 
d'état-major pour les diriger, les renseigner. Cependant, à 
l'aube, les trois colonnes d'attaque, aux ordres de ^'inoy, 
Bellemare et Ducrot, essayaient en vain de se constituer. 
Chacuue d'elles, éléments de ligne et de mobiles désignés 
au hasard, s'amalgamait tant bien que mal avec les « sang 
impur » — sobriquet des gardes nationaux t'i cause de 
leurs perpétuelles Marseillaise ! — et Ton essayait 
d'avancer, dans une incroyable salade de toutes armes. 

Le signal d'attaque, trois coups de canon du Mont- 
Valérien, devait être donné à l'aube, par Trochu. A sept 
heures, n'ayant point encore vu le (iouverneur de Paris, le 



208 LA GUERRE DE 1870-71. 

commandanL du fort prend sur lui de faire tirer. Les têtes de 
colonne de Vinoy et de Bellemare débouchaient seulement, 
dans l'étroite plaine au pied du fort. Le reste, et la colonne 
entière de Ducrot, se traînaient très loin derrière, jusqu'à 
Courbevoie. Déjà les tirailleurs de Vinoy fusillent Montre- 
tout, Trochu leur fait courir après, annonce un nouveau 
signal pour dans une heure. Trop tard ! il faut que Belle- 
mare, au contraire, entre en ligne, soutienne ^'inoy. 

D'un vif élan, les deux premières colonnes avancent. 
Vinoy enlève la redoute de IMontretout et les premières 
maisons de Saint-Cloud, mais ne peut parvenir à extraire 
des chemins encombrés son artillerie. Bellemare, maître 
du château et du parc de Buzenval, prend pied de môme 
sur le plateau, s'empare des premières maisons de Garches, 
mais repoussé, ne peut dépasser la Bergerie. Petits postes, 
grand'gardes de l'ennemi ont été partout refoulés. Ducrol , 
par malheur, apparaît seulement en bas, dans la plaine, 
débouche de Uueil. II est onze heures. 

On n'avancera plus. Le Prince Royal a massé ses batail- 
lons. Toute l'après-midi s'use à essayer de franchir le parc 
de Buzenval, à faire brèche au mur meurtrier de Long- 
boyau, qui barre le plateau. Bellemare n'y peut réussir, 
pas plus que Ducrot, dont la droite piétine dans le parc 
de la Malmaison. Ligne, mobiles, — et surtout ces mobili- 
sés si suspects redoublent en vain leurs assauts, montrent 
que si on ne leur a pas appris à vaincre ils savent du 
moins mourir. Le colonel de Uochebrunc, le célèbre 
j)cintre Henri Begnault, le vieux manjuis de Coriolis, 
l'explorateur Lambert, combien d'autres (un tiers de 
l'effectif général des pertes) attestaient ainsi (}uelles res- 
sources on avait jusque-là méprisées ! 

Cependant, avec le jour, la confiance décroît. On a 
juste assez de forces pour repousser la conlre-allaciuc 



l'agonie. 209 

allemande. Bientôt même on recule, quelques bataillons 
de gardes nationaux les premiers. Mais en avait-on fait des 
soldats ? Trochu ordonne la retraite. Volte-face subite, 
irrésistible. Seule la colonne de Ducrot conserve quelque 
calme; celle de Vinoy, oubliant dans Sainl-Cloud un 
bataillon de mobiles, celle de Bellemare s'écroulent et 
tourbillonnent. Une panique eiïroyable se rue vers les 
ponts, s y écrase. Les ténèbres voilèrent cette déroule sans 
nom. Trochu achevait d'effarer Paris en annonçant une 
hécatombe (4 000 hommes ; l'ennemi n'en perdait que 600). 

Alors, de l'espoir fébrile, on tomba à l'abattement le plus 
morne. Les vivres s'épuisaient; le 21 commença le bom- 
bardement de Saint-Denis et du front nord. En vain, dans 
la nuit, le Gouvernement arrachait à Trochu sa démission 
de gouverneur (fonction et titre étaient supprimés) et, par 
une singulière contradiction, le gardait à la Présidence ; 
en vain nommait-on Vinoy, in extremis, général en chef 
des armées de Paris. Le 22, contre-coup de Buzenval et 
sursaut de colère devant l'imminente capitulation, une 
émeute vite réprimée éclatait, ensanglantait la place de 
l'Hôtel-de-Ville. 

C'étaient les convulsions de la fin. 



CHAPITRE XXII 

Combats de Dijon ("21, 22, 23 janvier 1871). — Coup de 

MAIN DE FoNTENOY (22 janvier 1871). — Retraite de 

l'armée de l'Est sur Pontarlier. — Entrée en 
Suisse (31 janvier 1871). 

Tandis que Manteuffel accélérait, sa marche vers le 
Doubs, la brigade Kelller s'avançait, le 21 janvier, contre 
Dijon. L'armée des Vosges, dont une action énergique eût 
pu être, pour Bourbaki, le salut, avait jusque-là borné 
ses opérations à un simulacre de reconnaissance, le 18, 
sur Messigny (une lieue et demie). Elle allait, forte de 
40000 hommes, mettre trois jours de comjjat pour en 
repousser 7000. 

Kettler, le 21, enlève les villages de Plombières, 
d'Hauteville, de Messigny, de Fontaine-lès-Dijon, arrive 
jusqu'au pied de Talant ; le 22 il se repose et se réappro- 
visionne ; le 23, il reprend la lutte. Il s'emparait de Pouilly, 
pénétrait jusqu'au faubourg Saint-Martin, où l'arrêta la 
puissante artillerie de la place. Lutte acharnée, où jus- 
qu'au soir garibaldiens et mobilisés arrachèrent par doux 
fois Pouilly aux PoméranieriS, e! après laquelle, à la nuit 
close, ils retrouvaient sous des las de morts un drapeau 
prussien. Les habitants votèrent à daribaldi des actions 
de grâce pour la vaillance avec laquelle il s'était cram- 
ponné à Dijon; Manleufi'el n'en demandait pas plus. Sans 
être inquiétée, la petite troupe de Kettler se retira, son 
rôle joué. 

Au môme moment, sur les lignes directes decommuni- 



COUP nE MAIN DE FONTENOY. 211 

calion de l'ennemi, 300 partisans montraient ce que peut 
l'endurance et l'entrain, au service d'une volonté ferme. 
Le 18 janvier, un corps franc de « Chasseurs des Vosges », 
commandant Bernard, aux ordres d'un comité civil com- 
posé de quelques patriotes, les ingénieurs Goupil, Rollin, 
Loisant, quitte son camp de Boène, aire inaccessible 
dans la forêt de Lamarche. Il se glisse de bois en bois, 
la nuit, dans un pays infesté d'fennemis, franchit la 
Moselle à Pierre-la-Treiche, se jette dans la forêt de Haye, 
et le 22 au petit jour, ces braves font à la barbe des 
défenseurs de Toul sauter le pont de Fontenoy, passage 
de la grande voie ferrée Paris-Strasbourg, puis, sains et 
saufs, ils regagnent leur camp. L'artère principale du ravi- 
taillement des grandes armées du siège était coupée net, 
trop tard il est vrai pour un résultat efficace, mais à temps 
pour qu'on vît l'émotion des Allemands. Par représailles, 
ils saccageaient et brûlaient Fontenoy de fond en comlde, 
frappaient la province d'une amende de 10 millions. Pro- 
cédés barbares, qui disaient seulement l'étendue de la 
rage, une mortelle crainte que de pareils exemples fus- 
sent imités. Ces petites expéditions, pratiquées à temps, 
vigoureusement, et en grand nombre, — là sans doute ! 
plus que dans les vastes armées sans cohésion, sans 
instruction, sans cadres, improvisées par la France sur- 
prise, — là eût été le salut... si quelque chose avait pu 
sauver un pays qui désespérait de se sauver lui-même. 

Le rapide effondrement de l'armée de l'Est, après les 
désastres de Chanzy, de Faidherbe, de Trochu, semblait 
le prouver, à cette heure même. 

Le 23 janvier, la moyenne partie de nos troupes avait 
atteint Besançon. C'était le jour où, déjà plus au sud, les 
avant-gardes allemandes s'emparaient de Ouingey, pous- 
saient leurs reconnaissances vers Mouchard, Salins, Arbois. 



212 LA GUE R HE DE 1870-71. 

Manteiiffel était dès lors maître des deux voies ferrées' 
qui reliaient encore Bourbaki à la France, vers Lons-le- 
Saulnier, Lyon. Werder, de son côté, achevait de pousser 
en queue les fuyards, occupait Clerval et Baume-les- 
Dames. Autre grave souci : le malentendu d'un ordre rap- 
pelait du Lomontet de Blamont les bandes du 24'= corpS' 
qui, attaquées au même instant, fuyaient éparses, la divi- 
sion Comagny fdant pour son compte jusqu'à Pontarlier- 

Le lendemain 24, Bourbaki tenait au Château- Farine 
un conseil de guerre. Atterré, il venait d'apprendre que 
Besançon renfermait à peine quelques jours de vivres 
(évaluation fausse, il en restait pour un mois et demi). 

Mais dès lors, impossible de s'attarder; il fallait 
remettre en route ces masses exténuées. Vers où ? Gray, 
Auxonne? De tous côtés, c'était l'impasse, le cauchemar 
de Manteuffel et de Werder... Seul Billot opinait pour une 
tentative vers Auxonne, mais, Bourbaki lui offrant sa 
place, il refusait. Tous les autres généraux se rangèrent 
à la retraite sur Pontarlier. 

Pontarlier, sur la frontière suisse, parmi les hauts 
plateaux de neige du Jura 1 Pontarlier que ne reliaient au 
pays que d'étroits boyaux dans la montagne ! Il fallait du 
moins ne plus perdre une seconde, précipiter l'armée vers 
ces précieux couloirs de dégagement, si l'on tenait à éviter 
l'écrasement fatal, ou le passage en Suisse. 

Par une aberration inexplicable, Bourbaki perdit encore 
deux jours. Il se bornait, le 25, à envoyer Crémer avec trois 
divisions en avant sur la Loue. En même temps il ordon- 
nait à ce qui restait du 24* corps, accourant pêle-mêle 
vers Besançon, de rebrousser vers les positions du Lo- 
jj^ont, — de nulle utilité pourtant, depuis que la retraite 
sur Pontarlier était décidée. Afin de soutenir le mouve- 
ment rétrograde, il iapi)ehiil à lui le IS*' corps, déjà eu 



RETRAITE SUR PONTARLIER 213 

chemin. Sans doute, l'idée de mourir en soldat lui était- 
elle venue ? 

Toute la journée du 26 s'usait, pour le IS^ corps, à 
retraverser Besançon, à fendre en sens inverse, sur une 
longueur de quelques kilomètres, l'affreux pêle-mêle des 
convois ; Bourbaki, désespéré, faisait lui-même sur la route 
la police des voitures. Le soir enfin, après-avoir dicté les 
ordres du lendemain, prescrit le départ pour Salins, il 
abdiquait une tâche au-dessus de ses forces. Il tenta de 
se suicider d'un coup de revolver dans la tempe. Mais la 
balle glissait comme sur une plaque de fonte... Il dut 
survivre à son malheur. 

A l'heure où il essayait d'échapper à cette ruine de 
l'armée, que ni sa vaillance ni son dévouement n'avaient 
pu conjurer, et que des fatalités implacables avaient 
causée plus que ses propres indécisions, — Bourbaki 
ne commandait déjà plus. Un télégramme de Freycinet 
l'avait remplacé par Clinchant. 

Les événements des derniers jours avaient dessillé les 
yeux du Délégué, qui de Bordeaux se rendait mal compte, 
jugeant Garibaldi « décidément notre premier général », 
conseillant à Bourbaki des marches impossibles. Au mot 
de Pontarlier il avait enfin vu clair; il dégageait sa respon- 
sabilité en rappelant de Serres; il ordonnait à Crouzat, 
commandant à Lyon, de faire une diversion sur Lons-le- 
Saulnier avec « une promptitude foudroyante » ; il s'adres- 
sait « au grand cœur de Garibaldi », à « son génie » pour 
qu'il intervînt vers Dole, Mouchard.... Mais qu'eût pu 
Crouzat ? Que pouvait le vain secours de quelques francs- 
tireurs, dirigés sur DôIe ? 

L'armée de l'Est était perdue 

Clinchant, le 27, l'engageait sur les pentes du Jura. 

Son espoir était de tenir à Pontarlier, d'y prolonger 



214 



LA GUERRE DE 1870-71. 



une guerre de montagnes. Mais avec quoi ? il ne com- 
mandait qu'à une foule en haillons, où, à part quelques 
bien rares unités, il n'y avait plus ni grades, ni rangs, 
rien qu'une immense cohue d'uniformes mélangés, qui 
le long des routes montantes s'élevait en gémissant, gra- 
vissait l'indicible calvaire. Autour de Besançon, où deux 
divisions étaient laissées, plus de 30000 isolés et traînards 
s'éparpillaient, maraudant et pillant. Le reste, plus de 
100000 hommes confondus, cheminait dans la neige, 
sans rien d'humain que la faculté de 
soulTrir, qui s'atrophiait elle-même. 
La misère passait les forces. On piéti- 
nait comme un bétail, à moins qu'on 
ne se laissât choir pour mourir sur 
place, de faim, de fatigue, et de froid. 
Une longue toux — poitrines en feu, 
membres glacés — secouait les co- 
lonnes, leur serpentement noir, à l'in- 
fini, entre des murs de neige. Seconde 
retraite de Russie, dont l'horreur égalait l'autre. C'était 
une chose étrange que les chevaux affamés, se rongeant 
queue et crinière, mangeant le bois. Spectres au poil 
bourru, glacé de givre. Ils crevaient par centaines. 

On n'était soutenu que par l'idée de la Suisse proche, 
havre de repos, vers lequel des malheureux poussaient 
déjà. Le 28 janvier au soir, on atteignait les environs de 
Pontarlier. 

Mais, à celle heure, l'une des deux seules routes cpii le 
loug de la frontière suisse permisseut de se glisser à travers 
les blancs massifs, de Pontarliervers Saint-Claude, la roule 
de Champagnole, était coupée. Le 20, Fransecky (IL corps) 
était entre à Arbois évacué, et avait conquis Salins, après 
un court coud)at d'artillerie contre les forts, pendant 




CLINCHANT. 



RETRAITE SUR PONTARLIER. 215 

lequel la municipalité hissait peureusement le drapeau 
blanc, suppliait k commandant français de cesser le feu, 
pour épargner la fortune et la vie des habitants. Au bruit 
de cette occupation, l'une des trois divisions de Crémer 
s'était repliée; les autres avaient gagné Pontarlier, aban- 
donnant du coup la route de Champagnole, que^ le 28 seu- 
lement, les avant-gardes de Fransecky interceptaient. Il 
n'y avait plus d'ouverte que la voie de Mouthe, par les 
deux étroits chemins de Saint-Laurent et de la Ghapelle- 
aux-Bois. 

Un irréparable malheur nous les fermait. 

Ce même 28 janvier au soir, Paris étant à bout de vivres, 
Jules Favre signait, avec la capitulation, un armistice de 
vingt et un jours. Mais, soucieux seulement des intérêts 
de la Capitale, il se laissait arracher par Bismarck une 
clause criminelle, qui laissait aux vainqueurs tout le temps 
d'anéantir l'armée de l'Est et de prendre Belfort : les 
départements de la Côte-d'Or, du Doubs et du Jura 
étaient exclus de l'armistice ! Enfin, pour achever cet acte 
inqualifiable, il omettait d'en avertir Gambetta, dans le 
télégramme de notification. 

Clinchant, à peine arrivé à Pontarlier, en avait détaché 
Crémer avec de la cavalerie, pour s'assurer la voie de 
Mouthe et les défilés qui la commandent. Mais Fransecky, 
repoussant aux Planches et à Nozeroy les troupes de 
Crémer, le rejetait vers Saint-Laurent, barrait l'avant- 
dernier passage... En même temps l'avant-garde de 
Zastrow bousculait les débris du 15" corps, et, ne perdant 
que 7 hommes, faisait prisonnière à Sombacourt la divi- 
sion Dastugue presque entière (2 généraux, 2 100 hommes, 
10 canons, 7 mitrailleuses, 48 voitures, 319 chevaux, 
3500 fusils). A Chaffois la division Thornton se défen- 
dait mieux, quand, apprenant la conclusion de l'armistice, 

8 



216 LA GUERRE DE 1870-71 

soudain elle s'arrêta de combattre. Mais les Allemands 
poursuivaient, désarmaient 1 800 hommes. 

Partout, au mot magique : armistice! les fusils tom- 
baient des mains. Cette foule traquée, qui préférait se 
laisser prendre plutôt que de continuer la lutte, respira, 
vit la fin de son supplice... Clinchant aussitôt d'envoyer 
à Manteufïel un parlementaire, de télégraphier à Gam- 
betta, qui, sur la foi du néfaste télégramme de Favre, 
confirma la nouvelle. On est le soir du 29 janvier, mais le 
quartier général prussien est à 28 kilomètres, par des che- 
mins impossibles. C'est le 31 au matin seulement que la 
réponse parvient : un dur refus du vainqueur; il n'a 
connaissance de rien! Pas d'armistice pour l'armée de 
l'Est... Et tandis que, le 30, Clinchant et l'armée immo- 
biles espéraient, Fransecky impitoyablement avançait 
vers le sud, tranchait, aux Granges-Mariés, la dernière 
issue, le sentier de la Chapelle-aux-Bois. 

Les tenailles s'étaient refermées. 

Manteuffel maintenant se concentrait, pour foncer défi- 
nitivement sur ces masses inertes, qu'on était las de 
ramasser, prisonnières en détail. C'était regorgement 
certain, inutile. Clinchant préféra conserver à la France 
toutes ces pauvres vies. Il concluait, le 31, avec le général 
Herzog, commandant des troupes suisses, la convention 
des Verrières, et le l'^'' février, laissant derrière lui 
15000 prisonniers et un matériel considérable, il traversait 
la frontière avec son immense et tragique troupeau. 
L'inépuisable charité suisse allait s'ingénier à soulager 
tant de maux. 

Un éclair de gloire illumina du moins la dernière 
heure. Montrant que tant vaut le chef, tant vaut la troupe, 
la réserve générale, division Pallu de La lîarrière, et des 
fractions du IS" corps, au (h'>filé de la (".hi/.ect au fort 



ENTRÉE EN SUISSE. 217 

de Joux, avaient bravement tenu, couvrant jusqu'au bout 
l'évacuation lamentable. L'avant-garde prussienne, après 
avoir pris Pontarlier plein de traînards, s'était brisée à 
cette résistance sanglante, imprévue. Plusieurs officiers 
généraux, divers groupes isolés, le corps franc des Vosges, 
deux divisions éparses, avaient ensuite repris liberté de 
manœuvres. A travers montagnes, ils rallièrent la France, 
au prix de souffrances surhumaines. 

Dans cet incroyable désastre, tout l'honneur n'avait 
pas sombré. 



CHAPITRE XXIII 

Capitulation de Paris (28 janvier 1871). — L'antagonisme 
AVEC Bordeaux. — Belfort et Bitche tiennent tou- 
jours. — Les élections (8 février 1871). 

Pendant que l'inexorable destin s'appesantissait sur 
l'armée de l'Est, Gambetta, courant de Laval à Lille, 
travaillait avec Chanzy et Faidherbe à la reconstitution 
de leurs armées : au centre, deux corps nouveaux surgis- 
saient, les troupes du général de Pointe vers Nevers et le 
25'^ corps marchant à l'attaque de Blois. La Délégation, 
loin d'être abattue, poursuivait avec fièvre son œuvre 
admirable. 

La chute de Paris suspendit tout. 

Depuis l'émeute du 22 janvier, une tristesse profonde 
.•^'étaitrépandue. Oasentait que la capitulation était proche. 
Plus de pain, plus de soldats. On l'avait cependant mangé 
jusqu'au bout, sans se plaindre, ce fétide pain noir 1 On avait 
noblement supporté les pires misères : les privations, et 
ce rigoureux hiver qui montrait la nature même conjurée, 
et l'inaction démoralisante, et jusqu'à cet inutile bombar- 
dement, qui, s'il écrasait quelques forts, avait d'autre 
part montré l'héroïsme des marins, l'endurance des habi- 
tants, et laissait la formidable ville intacte, derrière ses 
remparts. N'importe! c'était maintenant fini. La faiblesse 
du Couvernement avait jour à jour dilapidé la réserve 
des forces, dans celte longue résistance passive, dont la 
grandeur, hélas 1 inefficace « demeurera, dit Thiers, l'un 
des monuments de la constance et de l'énergie humaines ». 



CAPITULATION DE PARIS. 219 

Dès le 23 janvier, Favre allait, à la nuit, négocier avec 
Bismarck. Entre le vieil avocat sensible et le dur chan- 
celier, la partie fut vite jouée. Favre venait avec le sage 
dessein de ne traiter que pour Paris, sentant bien qu'il 
n'avait nulle mission de stipuler pour le reste de la France, 
dont il ignorait la situation réelle et les ressources; mais 
dès les premiers mots tout fut dit. Bismarck hautain 
déclara avoir traité avec l'Empire; on venait trop tard. 
Pur mensonge, qui aplatit Favre ; il vit Paris affamé, la 
révolte, céda vite. Dès cette première conversation, il 
était percé à jour, livrait la France. Bismarck, la porte 
fermée, siffla la curée: « Hallali! dit-il, la chasse est 
faite. » 

Le 26 janvier, le bombardement cessait, et le 28, après 
de longs et pénibles débats, Paris obtenait ces conditions : 
il livrerait sa ceinture de forts, tout le matériel de sa gi- 
gantesque armée, à l'exception des fusils de la garde na- 
tionale, ces fusils dont on n'avait su faire usage en temps 
utile et qu'on lui laissait aujourd'hui, moins certes par 
hommage à son esprit de patriotisme, comme s'en vanta 
Favre, que par terreur d'un désarmement difficile. « Croyez- 
moi, lui répétait Bismarck, vous faites une bêtise ! Et tôt 
ou tard il vous faudra compter avec ces fusils que vous 
conservez à ces exaltés. » 12000 hommes de l'armée active 
demeuraient de même organisés, pour assurer l'ordre; le 
reste, près de 242 000, serait prisonnier dans Paris. Appa- 
rente concession, qui évitait aux Allemands le transport de 
cette masse dans ses forteresses et ses geôles regorgeant 
déjà de plus de 370 000 prisonniers, tant des armées impé- 
riales que des armées de la Défense ! De même Manteuffel 
soupira de soulagement, en voyant les troupes de l'Est 
internées en Suisse. Enfin, Favre réussissait à abaisser 
à 200 millions la contribution de guerre de Paris, d'abord 



220 LA GUERRE DE 1870-71. 

fixée par Bismarck à 1 milliard, comme plus digne ainsi 
« de celle personne si puissante el si riche ». 

Mais, hypnotisés par la Capitale, Favre el le Gouverne-' 
ment, contre tout droit, enchaînaient du même coup le 
sort de la nation. En quoi Paris, n'étant plus dans l'espèce 
qu'une ville assiégée, séparée depuis cinq mois du pays, 
pouvait-il engager les provinces, où une défense dis- 
tincte s'acharnait, maintenait l'honneur du nom français? 
Usurpant un déplorable pouvoir, Favre signait un armis- 
tice de vingt et un jours, pendant lesquels la France allait 
procéder aux élections et réunir une assemblée nationale, 
qui déciderait « en liberté » de son sort. Mais, cette liberté, 
n'était-elle pas, à vrai dire, supprimée d'avance, par l'armis- 
tice même, qui ne fortifierait que les vainqueurs, relâche- 
rait l'énergie des villes et des campagnes maintenues 
dans le devoir par la seule foi de Gambetta et de Chanzy ? 
Et si grande éclatait la légèreté de Favre, que non seule- 
ment, comme on l'a vu, il acceptait d'exclure de l'armis- 
tice Belfort et l'armée de l'Est, mais que, pour la cessa- 
tion des hostilités sur les autres points, il admettait 
encore de délimiter les territoires sur renseignements 
prussiens. 

Pis encore. En apprenant à Gambetta l'armistice, il 
oubliait de lui spécifier qu'il n'était exécutable qu'après 
trois jours. 

Aussi, tandis que Gambetta le faisait appfiquer partout 
et ne savait <iue répondre aux télégrammes éperdus de 
Ghnchant cl de Garibaldi, les Allemands poursuivaient 
campagne, étendant de tous côtés leurs mains crochues. 
C'est de la sorte qu'Abbeville, deux arrondissements du 
Calvados, moitié de l'Yonne, du Loiret, du Loir-et-Cher, 
de l'Indre-et-Loire, une partie du Morvan, du Jura, de la 
Côte-d'Or nous élaient enlevés, d'un trait de plume. C'est 



BELFORT ET BITCHE TIENNENT TOUJOURS, 



■221 




DENFERT-ROCHEREAU. 



de la sorte que le 25" corps, déjà maître des faubourgs de 
Blois, reculait au delà de Vierzon, que Garibaldi évacuait 
Dijon devant la forte division d'Hann de Weyhern, que 
Belfort enfin, sur l'injonction du Gouvernement, le 
16 février, ouvrait ses portes. 

La vaillante Cité, l'héroïque Denfert 
restaient invaincus. Si, après l'aban- 
don de Bourbaki, Treskow avait pu 
s'emparer de Pérouse, il avait échoué 
le 26 janvier dans l'attaque de vive 
force des forts des Hautes et Basses- 
Perches, perdant 10 officiers et 427 
soldats tués, blessés ou capturés; il 
avait fallu revenir au siège régulier, 
écraser les Perches d'obus pendant deux semaines, avant 
de les voir évacuer. 97 canons allaient enfin tonner contre le 
château, dernier réduit de Denfert contre les 25000 soldats 
de Treskow^ quand l'armistice fut étendu à la région. Le 
18 février, avec armes et bagages, clai- 
rons sonnants et tambours battants, la 
faible garnison, drapeaux déployés, quit- 
tait la ville. Les postes prussiens présen- 
taient les armes. Denfert, désormais 
illustre, sortit le dernier, le front haut. 

Une autre glorieuse petite ville, la 
dernière qui fît flotter sur les Vosges les 
trois couleurs, ne devait se rendre que teyssier. 

plus tard. Le brave commandant Teys- 
sier et sa poignée de héros, après quarante semaines 
d'investissement, et trois bombardements dont un seul, 
en dix jours, avait couvert la place de vingt mille obus, 
quittèrent leurs remparts inviolés, le 26 mars seule- 
ment. On avait oublié Bitche jusque-là. 




222 LA GUERRE DE 1870-71. 

Au coup de foudre de Tarmistice, — car si Gambelta 
s'attendait à voir Paris payer bientôt les fautes dcTrochu 
et de Favre, il n'imaginait pas que leur banqueroute 
entraînât la France, — l'éloquent tribun, loin de plier, se 
redressa. Il arrivait de Lille, où comme partout, il avait 
prêché la guerre sainte, stigmatisé la paix, cession, muti- 
lation de la Patrie!... « Livrer une parcelle du sol, ce 
serait violer le droit de tous ! la France était le bien 
commun, chaque motte de terre qu'elle couvrait de son 
drapeau, un patrimoine inaliénable! Si chacun avait, 
comme lui, cette conviction profonde, c'était la défaite 
assurée de la Prusse ; que pourraient 800 000 hommes 
contre des millions de Français ayant juré de vaincre 
ou de périr? » 

Aussi, lorsque laissé sans autres nouvelles de Paris que 
le bref télégramme de Favre, il reçut des mains de Chanzy 
le texte delà convention, transmis par Frédéric-Charles, 
lorsqu'il en eut la narquoise confirmation de Bismarck 
même, son indignation éclata. Il lançait au Pays un 
vibrant appel : « la Prusse comptait sur l'armistice pour 
énerver, dissoudre... elle espérait une assemblée trem- 
blante, prompte à subir une paix honteuse ; mais il 
dépendait de tous de mettre à profit l'armistice pour 
réorganiser vivement nos forces, nommer une assemblée 
vraiment nationale, républicaine, voulant la paix si elle 
assurait l'honneur, le rang, l'intégrité du Pays, mais 
capable de vouloir aussi la guerre, et prête à tout plutôt 
que d'aider à l'assassinat de la France! » Pour aider à 
l'épuration de cette assemblée, un décret en excluait les 
hauts fonctionnaires du régime déchu. 

Le Gouvernement de Paris aussitôt protesta. Envoyé 
par ses collègues, Jules Simon était accouru à Bordeaux, 
s'était heurté aux reproches violents de Gambetta. 



LES ÉLECTIONS. 223 

N'osant combattre de front le dictateur tout-puissant 
dans la ville, Simon lui faisait en dessous opposition, 
soutenu par Tliiers qui se jugeait Thomme providentiel 
de demain, et approuvé par tous les partis réaction- 
naires, qui espéraient de leur côté dans cette pèche en eau 
trouble. Gambetta s'était en effet trompé en voyant dans 
les partisans de l'Empire les seuls fervents de la paix. 
Orléanistes et légitimistes n'étaient pas moins hostiles à 
la continuation de la guerre en qui ils voyaient l'incar- 
nation et la prolongation de la République. Habilement, 
dans tout le Pays las de la lutte, ils exploitaient cette 
situation, représentaient le régime nouveau comme le seul 
obstacle à cette paix que la majorité de la nation sou- 
haitait. Bismarck lui-même venait à la rescousse, décla- 
rait qu'une Chambre élue d'après le décret de Gambetta 
ne serait pas reconnue par la Prusse. Elle ne voulait 
que d'une esclave, résignée aux pires conditions! Soufflet 
de plus, qu'on endura. Enfin accouraient, pour soutenir 
Simon, trois membres du Gouvernement de Paris, Pelle- 
tan, Arago et Garnier-Pagès, porteurs d'un décret qui 
annulait celui de Bordeaux. 

Bien qu'acclamé par des réunions tumultueuses, sup- 
plié par presque tout le Midi de continuer la lutte, Gam- 
betta fléchit devant la perspective d'une guerre intestine. 
C'était une autre guerre qui avait fasciné son espoir, 
soutenu ses veilles, enflammé le colossal labeur de la 
Délégation! Au nom de la Patrie il cédait, ordonnait aux 
préfets la soumission, la conciliation. 

Le 8 février, les élections avaient lieu 



CHAPITRE XXIV 

L'Assemblée nationale (22 février 1871). — Entrée des 
Allemands a Paris (1*='" mars 1871). — Ratification des 

PRÉLIMINAIRES. EtAT DE LA FrANCE. — CONCLUSION. 

Le 22 février, par un matin vif où, dans Tair doré, 
flottait un printemps précoce, Bordeaux semblait une 
ruche bourdonnante. A ragitation des derniers mois 
s'ajoutait tout le mouvement de l'Assemblée nouvelle, ces 
800 députés arrivant des quatre coins de la France. Les 
uns, nommés par les provinces envahies, avaient vu le 
sol natal foulé sous les lourdes bottes, le pillage systéma- 
tique, les répressions sanglantes. Les autres, sortis des 
provinces encore libres, en connaissaient les inépuisables 
ressources. Puis c'étaient des hommes amaigris et jaunis, 
les représentants de ce Paris qui n'avait capitulé que 
devant la faim. On eût été en droit d'attendre, de ces 
espoirs comme de ces désespoirs, une résolution virile. La 
France, sans doute, allait se souvenir de la grande leçon 
que lui avaient naguère infligée à elle-même deux nations 
qui ne voulaient pas mourir. L'Espagne et la Russie 
avaient brisé l'eflbrt de Napoléon. La France serait-elle 
impuissante à briser celui de Guillaume? 

llékis! le vote qui allait sortir des urnes était d'avance 
connu. Fait significatif : 29 départements avaient élu 
i'hicrs, l'homme de la paix; 9, Gambetta, riiommede la 
g lerre. Dès les premières séances, on écarta la supplique 
des Alsaciens-Lorrains criant à la tribune leur douleur, 
leur révolte, l'inébranlable fidélité de ces terres depuis 




L ASSEMBLEE NATIONALE. 225 

deux cents ans françaises. L'Assemblée nationale, présidée 
parJules Grévy, nommait Thiers chef du pouvoir exécutif, 
avec mission d'aller négocier à Versailles sur des bases 
définitives. 

Le 28 février, il était de retour. L'avant- veille avaient 
été arrêtés, entre Bismarck et lui, les préliminaires de la 
paix. On en connaît les tristes clauses : abandon de 
l'Alsace moins Belfort, abandon d'une partie de la 
Lorraine avec Metz, indemnité de 
5 milliards, occupation du territoire 
jusqu'à payement intégral, qui devait 
être effectué le l'"'" mars 1875; enfin 
prorogation de l'armistice jusqu'au 
3 mars, avec entrée le !•='' mars et 
séjour de 30 000 Allemands dans Paris ""^''^'%\ --^ 
jusqu'à ratification des préliminaires. ^.^^^ss^ 

On connaît aussi cette entrée ^„,^„. 

comme honteuse, ce bref séjour de 
quarante-huit heures. Passés en revue à Longchamps 
par leur nouvel Empereur, les 30 000 délégués des 
armées victorieuses pénétrèrent par l'Arc de Triomphe, 
descendirent le long des Champs-Elysées déserts, furent 
comme parqués dans un étroit espace, jusqu'à la place de 
la Concorde. Autour d'eux grondait la colère de la foule. 

Ce que l'on connaît moins, c'est la précipitation que cette 
triste Assemblée de 1871 mit à ratifier les préliminaires, 
soi-disant pour abréger à Paris la douleur du contact 
allemand, en réalité pour s'assurer vite des loisirs poli- 
tiques, au prix du traité le plus douloureux de noire his- 
toire. Le 29 février, elle votait l'urgence, sans presque 
même entendre le détail des territoires cédés. Le l", 
décidant en hâte son propre abaissement, elle étouffait 
sous ses cris les protestations indignées de quelques 



226 LA GUERRE DE 1870-71. 

patriotes. En vain Edgar Ouinet montra le danger de la 
frontière ouverte, Berlin à la porte de Paris, l'avenir me- 
nacé s'épuisant en etïorls, en armements ruineux. En 
vain, Louis Blanc fit toucher du doigt la guerre de race, 
brutalement voulue, poursuivie par l'Allemagne, l'igno- 
minie d'acheter la paix par un marché déshonorant. En 
vain, il faisait appel à l'énergie ancienne, aux fiers exemples 
de 1792. « Nos pères eurent foi dans la Patrie, attes- 
tait-il ; ils vainquirent à force de croire la France invin- 
cible ! » En vain, les députés de l'Alsace et de la Lorraine, 
au milieu d'un morne et frémissant silence, s'en vinrent- 
ils jeter leur plainte désespérée ; le parti de la majorité 
était pris. 546 Français décrétaient la mutilation de la 
France, 107 seulement se rallièrent autour de Gambetta et 
de Chanzy. 

On n'avait même pas, pour sceller l'irréparable, attendu 
de prendre connaissance des rapports sur l'état du pays. 
On eût été peut-être gêné d'apprendre, par des chitïres 
officiels, que nous avions encore 222 000 fantassins, 
20 000 cavaliers, 34000 artilleurs, 1232 canons attelés, 
et des munitions, et des voitures à l'infini ; que dans les 
divisions territoriales nous avions en plus 350000 hommes, 
130000 recrues de la classe 1870, et 443 canons montés, 
sans compter 98 batteries fournies par les départements ! 

L'ancienne armée de Faidherbe, répartie dans les places 
du Nord et dans la nouvelle armée qui se formait en Bre- 
tagne; Chanzy à Poitiers avec l'armée de la Loire res- 
suscitée, prête à rentrer en ligne ; le 25" corps à Bourges, 
les troupes du général de Pointe à Nevers, le 24% débris 
de l'Est à Chambéry, le 26" en formation à Lyon sous 
Billot, — qui sait s'il n'y aurait pas eu là assez d'hommes 
pour harceler, fatiguer à la longue ces 800000 Allemands 
tout aussi avides de {)aix, pressés de revoir enfin leurs 



ÉTAT DE LA FRANCE. 227 

foyers? N'avaient-ils point payé, eux aussi, à ce monstre 
dévorant de la guerre, l'affreux tribut du sang, un dur 
sacrifice de 6250 officiers et 124 000 hommes? 

Chanzy, dans nos forces encore importantes, voyait d'ail- 
leurs surtout des points d'appui qui eussent permis à la 
nation de se reprendre enfin. La véritable armée eût alors 
été ce réveil du patriotisme, la volonté de vaincre. N'y 
avait-il plus de rivières et de montagnes?.... Le défenseur 
de Josnes espérait dans cette défense du sol pied à pied, 
une résistance derrière tous les obstacles. Guerre natio- 
nale, redoutée du vainqueur par-dessus tout, et qui l'eût 
lassé peut-être, qui eût fini par émouvoir l'Europe! 

Hélas ! la Nation elle-même avait prononcé, dans cette 
longue et tragique séance où elle n'avait trouvé d'una- 
nimité que pour acclamer la déchéance de l'Empire. On 
eût dit, véritablement, à l'indignation de l'Assemblée, à 
ce « haro ! » général, l'empressement de coupables qui se 
déchargeaient sur un complice. 

Juste victime expiatoire, l'Empire, sans doute, avait été 
le premier auteur de nos maux. Son aveugle incurie avait 
précipité la France à l'abîme. Mais, après les premiers 
sursauts du vieil orgueil et du courage de la race, la 
nation de Jeanne d'Arc, la nation de Hoche et de Carnot 
ne s'était-elle pas laissé bien vite gagner, en dépit de l'iné- 
branlable foi des grands acteurs de la Défense, par une 
morne lassitude, un découragement presque général? 
N'était-elle pas, quelques reproches que pussent mériter 
tels ou tels, la première responsable de sa défaite? 

L'histoire témoigne, par quelques résistances in- 
domptées, qu'un grand peuple qui refuse de se laisser 
écraser, à la fin triomphe. Quand on veut, on peut. Un 
sage l'a dit : « Les destinées d'une nation ne sont que la 
conséquence logique, inflexible, de ce qu'elle vaut, de ce 



228 LA. Gl'ERRE DE 1870-71. 

quelle a longuement préparé, par ses actes, ses défail- 
lances ou son énergie (1). >> 

La France, en 1871, n'a pas voulu. Là est le vrai secret, 
non de ses premiers, mais de ses derniers échecs. Un 
vertige avait frappé la belliqueuse de naguère, fière de 
siècles de victoires. Elle s'était détendue au culte, à la 
jouissance de Targent. Ceux qui ne se battaient pas, les 
paysans dont la petite fortune naissait, et qui, selon le 
beau mot de Michelet : « commençaient seulement à 
manger depuis des siècles », ne voyaient que leur pécule, 
le moment de cultiver en repos ce morceau de terre qui 
les nourrissait. Ceux qui se battaient, apportaient aux 
armées, — gigantesques organismes qu'on ne peut créer 
d'un coup, — les qualités et les défauts de la France 
d'alors, primesautière et brave, mais sans l'ombre d'édu- 
cation militaire et civique. Beaucoup, certes, surent bien 
mourir; c'est là le courage d'une seconde, un éclair qui 
peut jaillir de l'âme de tout homme. Mais l'endurance, la 
cohésion, la patience, l'abnégation qui fait se passer de 
pain, de feu, d'habits, qui fait coucher à la dure, recevoir 
la pluie à torrents, marcher dans la neige ! Mais le sacri- 
fice quotidien, heure par heure et minute par minute! 
Mais savoir commander et savoir obéir : cela on ne l'obtient 
que par un long enseignement préalable, une disciphne 
constante du cœur et des muscles. 

Puisse le cruel châtiment de 1870 rester toujours pré- 
sent à nos mémoires. Sachant ce qui a manqué à nos 
pères, nous saurons ce que nous avons acquis, et ce qui 
nous reste à acquérir. La France républicaine a beaucoup 
fait. L'armée aujourd'hui, c'est la Nation même. Plus la 

(1) ViolIct-le-Duc. 



CONCLUSION. 229 

Nation sera grande, plus elle aura la religion de ses 
devoirs, et plus l'armée sera forte. 

C'est beaucoup, du moins, que de n'avoir pas à rougir 
de son passé. L'année terrible, qui nous propose des 
exemples à éviter, nous en offre à suivre. La vaillance 
des troupes impériales, les souffrances courageusement 
supportées de Paris, l'immense effort de Gambetta et de 
ses malheureuses armées : il y a là de quoi dorer d'un 
reflet de gloire ces sombres heures, — de quoi éclairer 
l'avenir d'un rayon d'espérance. 

Ce serait faire injure au légitime orgueil national que 
de ne pas rappeler aussi, après tant de pénibles tableaux, 
l'unanime effort qui, dès 1871, souleva le Pays, le zèle 
avec lequel la France entière se remit à l'œuvre, son 
impatience à payer la dette de guerre, — (le 5 sep- 
tembre 1873 les derniers millions étaient versés, et le 20, 
les derniers Allemands quittaient le territoire, dix-huit 
mois avant la date fixée pour la libération), — l'ardeur 
de tous enfin à redevenir, si vite, la puissante nation 
d'avant le désastre. 

Morale : il ne faut jamais désespérer de rien, ni de per- 
sonne, ni surtout d'un peuple, qui, au fort de la crise, 
fait preuve d'une semblable vitalité, et qui, après la 
crise, est si prompt à panser, à effacer ses blessures. 



FIN 



1912-04. CoRBEiL. — Imprimerie Ed. Crète. 





UNIVERSITY OF TORONTO 
LIBRARY 




Pocket. 



Acme Library Card Pocket 

Under Pat. " Kef. Index File." 
Made by LIBRARY BUREAU 








.--^■- ^. --r.